Les préparatifs de l’Aïd El Fitr se déroulent dans une morosité commerciale palpable, ce qui rompt avec la frénésie acheteuse des années précédentes. La forte dégradation du pouvoir d’achat est la pierre angulaire de tous les maux qui frappent terriblement l’activité commerciale…

Le constat d’échec des soldes saisonniers d’hiver 2022 et l’approche de l’Aïd El Fitr, au petit trot, loin de l’effervescence des années précédentes, révèlent les difficultés croissantes des vendeurs de textile et habillement en Tunisie. En découle un manque à gagner important qui se répercute sur la durabilité de leur activité. Le président de la Chambre nationale de commerce du prêt-à-porter et des tissus relevant de l’Utica, Mohsen Ben Sassi, tire la sonnette d’alarme. Il a récemment constaté une forte régression de l’activité des commerçants de prêt-à-porter. Dans une déclaration radiophonique, Ben Sassi a souligné que les employés de ce secteur font face à des difficultés inédites. La demande est quasi inexistante pour le prêt-à-porter, à cause de la dégradation du pouvoir d’achat, alors que l’engouement des consommateurs est traditionnellement important, en cette période de l’année. Les commerçants de chaussures, par exemple, savent pertinemment que le Tunisien n’a plus les moyens de s’acheter une paire de baskets ou de tennis de qualité originelle, dont les prix sont surréalistes à près de 300 dinars. Le client lambda doit se rabattre sur la Rue d’Espagne pour trouver des «shoes» de qualité moyenne à 70 dinars…Quelle est donc la racine du mal qui ronge le secteur commercial ?

La logique du cercle vicieux entre augmentation des salaires des ménages tunisiens et répercussions sur les prix à la consommation, maintes fois relatée dans nos colonnes, est largement dépassée. Désormais, il s’agit de facteurs exogènes comme l’augmentation des prix des carburants et du blé importés qui condamnent l’activité commerciale durant cette conjoncture défavorable où le commerçant et le consommateur ne trouvent plus leur compte. Si le commerçant est plus à plaindre qu’à blâmer, à cause de ses efforts continus pour proposer des prix attractifs à la vente, le consommateur, lui, n’a plus «que ses yeux pour pleurer» et constater les dégâts sur sa tenue vestimentaire qui s’effrite à vue d’œil au point qu’il doit recourir à la friperie, surtout quand on sait à quel point la population tunisienne s’est appauvrie, ces dernières années, sans qu’on ne trouve aucune solution durable de sortie de crise.

Appauvrissement inexorable des ménages tunisiens

Non ce n’est pas exagérer que de rappeler à qui veut bien l’entendre que la population tunisienne s’est largement appauvrie, ces dix dernières années, même si la crise remonte à plus d’une décennie en arrière. La classe moyenne a subi un véritable coup de massue à tel point qu’on se demande que peut-elle encore s’offrir avec le peu de moyens dont elle dispose ? Les familles les plus pauvres paient le lourd tribut de la révolution du 14 janvier 2011, qui n’a pas tenu  ses promesses sur le plan social. Les observateurs internationaux parlent d’un risque de famine à l’horizon 2023 en Tunisie, au moment où la guerre en Ukraine, qu’on pensait un temps «éclair», s’éternise pour devenir «guerre d’usure» qui durerait jusqu’à la fin 2023, selon les médias français. En Tunisie, les répercussions sont désastreuses avec une envolée des prix des vêtements sans précédent. Pour le Tunisien moyen, la tenue vestimentaire n’est plus une priorité sachant que même des articles de fripe à un ou deux dinars ne peuvent être acquis par la population extrêmement pauvre, car c’est désormais pour leur ventre que les Tunisiens craignent…Le peu d’aides de l’Etat, qui manque de ressources financières et se désengage progressivement dans certains secteurs d’activité, est une explication. Alors que le budget vestimentaire par enfant est de 250 dinars d’après Lotfi Riahi, président de l’organisation tunisienne pour informer le consommateur, l’aide sociale destinée à chaque famille nécessiteuse est fixée à 60 dinars, ce qui représente un montant dérisoire. L’enveloppe budgétaire à l’occasion de Ramadan du ministère des Affaires sociales évaluée à 9 millions de dinars, risque de ne pas couvrir toute la population pauvre. Ceci d’autant plus que l’effectif des familles tunisiennes pauvres s’agrandit au fil des ans. On parle de 310 000 familles nécessiteuses d’ici la fin de l’année soit 30 000 familles supplémentaires recensées. Rien d’étonnant, à voir la petite mendicité et les actes de délinquance augmenter sous nos cieux. Qui va nourrir toute cette population qui «crie famine» ?

Les fléaux sociaux ne s’arrêtent pas là, car les nouvelles d’une augmentation officielle ou officieuse d’un aliment ou d’une matière première sont quotidiennes. Après le prix improvisé de la baguette à 250 millimes, appliqué dans de nombreuses boulangeries, c’est le secteur des viandes blanches qui fait des siennes, avec une hausse du prix du poulet de chair.

Tendance inflationniste

En parallèle, le taux d’inflation, courant mars 2022, est de l’ordre de 7,2% selon l’Institut national de la statistique. Les prix des vêtements et des chaussures ne sont pas en reste et on parle d’une augmentation à hauteur de 20% des prix sur les lignes de prêt-à-porter, conséquence de la tendance inflationniste. En attendant, ce sont les familles pauvres et démunies qui pâtissent le plus de cette situation  même si la classe moyenne «ne voit plus le bout du tunnel», elle aussi…Un marasme socio-économique inédit en Tunisie.

Pis encore, la misère et la pauvreté menacent désormais la population infantile, car selon l’Organisation des Nations unies pour l’Education, la science et la culture, la Tunisie connaît également le phénomène d’une enfance pauvre. D’après une étude relative à la situation de l’enfance en Tunisie, le nombre des enfants pauvres risque d’atteindre 900 000 contre 700 000 actuellement. En Tunisie, un enfant sur cinq vit dans la pauvreté. Une véritable bombe à retardement sociale guette la Tunisie à ce rythme, où l’on voit certains adolescents rêver à l’Europe et ne pas vouloir ni étudier, ni travailler en Tunisie. A moins de grands changements politiques et économiques que personne ne voit venir…

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