La compagnie Al Badil reprend ses créations chorégraphiques avec une nouvelle pièce pour 6 danseurs “El Botinière”. Coproduite par le CCN de Belfort, le CCN de Nantes et le ministère tunisien des Affaires culturelles, une grande partie du travail est fin prête et continue à se perfectionner au fil des résidences. Deux semaines à Belfort en février, une résidence à Tunis au Théâtre El Hamra au mois d’avril puis en juin au CCN de Nantes qui se termine avec une sortie de résidence le 30 juin et une première au Théâtre de la Castélorienne à Montval-sur-Loir  le 14 octobre 2022. Au cast : Marwen Erouine, Houda Riahi, Anissa Daoued, Fetah Khiari, Mohamed Chniti, Mariem Bouajeja   

«La Potinière» est le nom d’un cabaret en plein centre-ville de Tunis, juste en face de chez moi. Ce lieu qui était un élément essentiel de notre quartier, depuis l’enfance, est un microcosme qui concentrait tant d’images, de fantasmes, de secrets et de mystère pour les enfants que nous étions », nous raconte Selim Ben Safia, en évoquant  ces souvenirs d’enfance qui ont nourri ce travail chorégraphique. Ce monde de la nuit qui fascine les artistes reste un univers inépuisable tant il nourrit l’imaginaire et les fantasmes. D’autant plus qu’il est appréhendé par le regard de l’enfant qu’était Sélim Ben Safia. Un monde d’adultes, à la marge de la vie sociale conventionnelle, un espace hors du temps, à l’encontre de la vie de la ville. Un monde parallèle qui vit pendant que la majorité dort.

« D’habitude, ma démarche consiste à  faire un choix de sujet que je définis volontairement pour l’explorer, cette fois, il s’est presque imposé à moi, des bribes de souvenirs de mon enfance remontent, et des images reviennent. Au fait, je n’ai jamais franchi le seuil de la Potinière, bien que j’aie visité et passé des soirées dans différents cabarets à Tunis-même et ailleurs aussi. Mais,  garder le mystère de ce lieu et préserver les images que je me suis construites autour de ce qui se passait à l’intérieur était essentiel pour moi »,  révèle-t-il.

Ces propos résument l’idée maîtresse de la pièce chorégraphique : écrire une pièce basée sur un imaginaire ou le regard de l’enfant qui scrute les scènes à l’arrivée des clients, l’entrée du personnel, les femmes et les hommes qui y travaillent, la clientèle habituée ou passagère et puis, l’aube, la sortie, les bagarres, les videurs, les hommes qui ne tiennent plus debout… L’avant et l’après, mais ce qui se passait à l’intérieur reste entièrement fantasmé.

Le travail se base sur cette partie manquante pour remonter le temps de ces deux mondes qui s’interceptent, se croisent, sans se rencontrer …À l’intérieur de ces murs, un rapport au pouvoir, à l’argent, la domination et de faux-semblant. Les rapports hommes/femmes sont régis par des normes qui leur sont propres, des codes dont seule cette population détient le secret.

Six danseurs tunisiens partagent la scène. Six danseurs, Six personnages, Six vies et Six histoires. Différent.es les un.es des autres, chaque personnage nous embarque dans son aventure de vie, celle de la nuit, des cabarets, de l’enivrance, mais aussi dans le sordide et le malsain de cet univers glauque régi par plusieurs côtés sombres d’une société patriarcale et schizophrène.

‘‘La Potinière’’ est une création alimentée et nourrie par des entretiens avec ces protagonistes du monde de la nuit pour saisir la dynamique de cette microsociété.« J’ai fait le tour des cabarets par curiosité… Impressionnants sont ces personnages et les rôles qu’ils endossent dans cette organisation de la débauche apparente… les proprios, les travailleurs, les musiciens, les filles… Celles qui viennent par besoin, parfois par choix …Et puis les clients qui cherchent, en sortant ce qu’ils ont dans les poches, une gloire éphémère », nous décrit-il.  

Comment rendre cet univers si kitch dans une écriture contemporaine personnelle ? À cette question, Selim Ben Safia répond : «Le traitement est déjà une résistance au cliché, aux idées reçues que nous nous  faisons de ce monde… dans la bande-son que Hazem Berrebah signe, nous avons emprunté la piste de l’imprévisible. L’univers sonore est dépourvu de ces connotations kitchs, nous sommes dans un univers électro en dehors des codes conventionnels des lieux et du sujet. Mon cabaret à moi est totalement fantasmé, les codes et la gestuelle sont travaillés, allant vers la décomposition pour aboutir à une recomposition productive de sens qui s’apprête à une lecture et une écriture contemporaines », conclut-il. «El Botinière» est une création qui prend vie au gré des résidences, qui se développe à coup de réflexions et se construit par l’imaginaire commun et individuel de ceux qui la rêvent… bientôt sur nos scènes… Nous l’attendons.

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