L’état des lieux est d’autant plus alarmant qu’on risque de ne plus accéder à l’eau potable. Face à la mauvaise qualité de l’eau distribuée par la Sonede, des unités de production d’eaux conditionnées vont prendre le contrôle du marché. Sans pour autant négliger leur impact sur notre potentiel hydrique, mais aussi sur toute la diversité biologique. Un cri d’alerte est ainsi lancé !

Eaux minérales, un secteur qui se porte bien. Sous nos cieux, il fait fortune. D’autant plus que nous en sommes de gros consommateurs 4e à l’échelle mondiale. Et les marques commerciales pullulent ! Aujourd’hui, on compte 29 unités de production situées dans 12 gouvernorats, produisant plus de 364 mille bouteilles par heure. Soit une consommation globale de 2,70 milliards de litres, avec une moyenne annuelle de 225 litres par personne en 2020 contre seulement 44 litres en 2007 et 12 litres en 1995, selon les statistiques de l’Office national du thermalisme et de l’hydrothérapie (Onth), un établissement public relevant du ministère de la Santé. Ça devient un filon d’argent qui coule de source !

Biodev 2030

Ces chiffres en disent long sur un secteur en pleine expansion, mais qui continue à exercer tant de pression sur la nappe phréatique. A quoi s’en tient le WWF, Fonds mondial pour la nature-Afrique du nord- Tunisie, lors de sa récente rencontre mensuelle avec les médias. Cette fois-ci, il a focalisé le débat sur « la filière des eaux minérales : enjeux de conservation et opportunités possibles ». Cela s’inscrit dans la perspective de sa stratégie d’intégrer la biodiversité au développement grâce à des engagements sectoriels issus d’un dialogue multipartite. Les médias sont aussi de la partie. « Biodev 2030 » est une initiative lancée en vue de soutenir 16 pays pilotes dont la Tunisie, visant à enrayer le déclin de la diversité biologique. C’est, en fait, l’objectif du WWF, à savoir « mieux prendre en compte la biodiversité dans les secteurs économiques stratégiques en Tunisie, afin de réduire les pressions sur la nature dans la prochaine décennie post-2020 », évoque la représentante du Fonds.

Ainsi, l’eau minérale est un des secteurs visés, voire pointé du doigt, du fait de la poussée de ses investisseurs et exploitants.

Un créneau porteur, mais !

Depuis la révolution, beaucoup ont accédé à ce segment du marché, à l’éclosion d’un commerce d’eaux conditionnées assez juteux et rentable.

D’après l’Onth, il génère un chiffre d’affaires annuel de l’ordre de 637 millions de dinars. Il gagne mieux que la Sonede, la société nationale d’exploitation des eaux. Au bout d’une décennie de vaches maigres, pas mal d’autorisations ont été octroyées, à tort et à travers.

La carte hydrique du pays est littéralement parsemée de forages qui atteignent souvent des profondeurs pouvant dépasser les limites autorisées. Mme Raoudha Gafrej, experte en eau et en adaptation au changement climatique, a dû révéler les quatre vérités sur un trafic qui échappe à tout contrôle. Pourtant, c’est un créneau porteur. Tout compte fait, tout investisseur a droit à une concession d’exploitation de 5 litres au maximum par seconde. Et par un simple calcul, on produit 432 mille litres par jour, rapportant environ 36 mille dinars quotidiennement.

« Ce qui est déjà  énorme », aux dires de Mme Gafrej. Ses propos ont été toujours étayés par des cas aberrants. Un exploitant à Zaghouan en a fait trop. Son autorisation de concession, obtenue en vertu d’un contrat signé avec le ministère de l’Agriculture, semble loin d’être en règle. De même, la profondeur de son forage n’est pas conforme à la norme. Son débit exploité est trois fois plus que celui permis (5 l/s).

Ça rapporte plus que la Sonede

Alors que l’Etat est censé avoir tous les moyens de contrôle de ces forages, déjà répertoriés. Et auquel tout concessionnaire est redevable. Ce qui n’est pas tout à fait le cas pour la majorité des producteurs d’eau minérale. Pourtant, ils ont pignon sur rue : « Leur investissement est bien rentabilisé, ils gagnent plus qu’ils ne dépensent », fait-t-elle encore remarquer, indiquant qu’ils n’investissent réellement que dans la mise en bouteille. Somme toute, on ne nous vend plutôt que du plastique. Compte tenu que le litre d’eau minérale se vend à 400 millimes, le mètre cube d’eau conditionnée rapporte 400 dinars. « Sachant que les vingt premiers m3 produits par la Sonede sont achetés à 200 millimes, soit 200 fois moins que ce que gagnent ces exploitants privés », révèle Mme Gafrej. Leurs bénéfices se calculent en termes de coûts et non pas en quantités. D’ailleurs, c’est ce qui explique l’évolution exponentielle de la filière des eaux minérales. «Celui qui a un forage d’eau minérale est plus riche que celui qui possède un puits de pétrole», pèse-t-elle ses mots.

Cet état des lieux est d’autant plus alarmant qu’on risque de ne plus accéder à l’eau potable. Face à la mauvaise qualité de l’eau distribuée par la Sonede, ces unités de production des eaux conditionnées vont prendre le contrôle du marché. Sans pour autant négliger leur impact sur notre potentiel hydrique, mais aussi sur toute la diversité biologique. Un cri d’alerte lancé au moment où le pays souffre d’un stress hydrique jamais vécu.

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