Seule une blessure contractée sur la terre battue du stade Bsiri de Bizerte a mis un frein à la soif de buts qui habitait Mohamed Salah Kefi, dit Cassidy.

L’avant-centre du Stade Tunisien a totalisé avec l’équipe Espoirs 26 buts sur une saison, et réussi le super hat-trick contre l’Olympique du Kef.

«Si vous êtes incapables de consentir un bel effort financier, votre pépinière s’en va ailleurs. Je crains fort que ce facteur condamne le Stade à rentrer un jour ou l’autre dans les rangs», prévient-il.

Mohamed Salah Cassidy, dites-nous d’abord, d’où vous vient votre surnom Cassidy ?

Mes copains de quartier m’ont donné ce surnom comme ils l’avaient fait pour Mohamed Bari, ancien joueur du COT, qui a été, lui aussi, un gardien de but. N’oubliez pas qu’ils étaient tous, ou presque, Cotistes.

Pourtant, l’adaptation n’a pas dû être facile, non ?

Oui, et ce, d’autant plus qu’au poste où je joue désormais, des qualités physiques étaient requises. Or, je n’étais pas grand de taille. Toutefois, la détente et les appuis de gardien m’ont beaucoup aidé. D’ailleurs, 80% des buts que j’ai marqués le furent de la tête.

Quel est le plus beau parmi ces buts ?

En 1981, à Kairouan contre la JSK. Au départ, j’étais remplaçant d’Abdelbaki Sboui. Mais notre entraîneur Ameur Hizem a fini par nous associer tous les deux en attaque. Quand j’entre en jeu, nous sommes menés 1 à 0. Ferid Belhoula exécute un coup franc des 40 m, un peu excentré. Je me trouve sur la ligne de la surface de réparation, les fameux 16,50 m. Je reprends d’aussi loin le ballon de la tête et l’envoie pleine lucarne du gardien local, Chamakh, qui n’y a vu que du feu ! Quelques minutes plus tard, rebelote: j’inscris un autre but presque identique de la tête.

La Chabiba a fini par égaliser (2-2) sur un penalty généreux, offert par l’arbitre Ali Dridi. Jendoubi tacle Jabbès hors de la surface, et le referee décrète le coup de réparation.

Tout jeune, qui vous a conduit au Stade Tunisien ?

J’ai joué au quartier Ezzouhour, à Tunis avec Mohamed Ali Ferchichi, Abdelmajid Jelassi, Hedi Khedher… des ténors du Club Olympique des Transports. Il était naturel que j’aille, par la suite, jouer au club du Bardo. Dans notre quartier, il y avait le choix entre le ST et le COT. En 1972, j’ai signé une licence minimes au ST. C’était du temps des dirigeants mythiques du Stade Tunisien: Slah Damergi, Hamadi Ben Salem, Hedi Enneïfer…

Quels furent

vos entraîneurs ?

Chez les jeunes, Rachid Turki, Amor Mejri, capitaine Achour et Ahmed Mghirbi. Celui-ci a même voulu se débarrasser de moi, arguant du fait que j’étais petit de taille pour le poste de gardien. Il a fallu l’intervention de mon père auprès de Damergi, Radsi et consorts pour finir par m’imposer. Avec les seniors, j’ai été coaché par Skander Medelgi, Milosevic, feu Ezeddine Bezdah et André Nagy.

Le ST de l’époque n’a rien gagné. N’est-ce pas un peu frustrant?

Certainement. Le Stade se laissait malheureusement accrocher par les seconds couteaux: OK, SSS, CSC… Une fois au Zouiten, on a fait match nul avec l’OKef (3-3). Notre président Hedi Enneïfer refusait strictement de sacrifier aux «jeux des coulisses». Il détestait les complots, manigances ou magouilles auxquels sacrifiaient sans gêne tous les autres, et répétait que si l’on était incapable de s’imposer sur le terrain, mieux vaut ne pas remporter le trophée. Avec du recul, je me dis aujourd’hui que le ST est resté «clean», fidèle à l’esprit du jeu jusqu’au bout, et que c’était sans doute mieux ainsi.

Contre qui avez-vous livré votre meilleur match ?

Face à l’Olympique du Kef, le club de ma ville d’origine. Nous l’avons remporté 4 à 0, et j’ai inscrit les quatre buts.

Votre reconversion est plutôt surprenante: en un tour de main, vous passez du poste de dernier rempart à celui le plus avancé, avant-centre. Comment s’est fait ce changement de trajectoire ?

En 1976-1977, j’étais en concurrence avec deux autres keepers au sein de l’équipe Espoirs du Stade Tunisien. Nous devions jouer tôt le dimanche, à 8h00 au Parc B contre l’Espérance de Tunis. Il a plu des cordes en ce mois de février, et bon nombre de mes coéquipiers avaient de la peine pour rejoindre les huit ou neuf joueurs présents, car les routes étaient coupées. A certains endroits, c’étaient carrément des inondations. Notre entraîneur Fethi Skhiri a décidé qu’on ne déclarera pas forfait. Tout de même, on a effectué le déplacement avec le peu de joueurs présents. Deux autres éléments nous ont rejoints au tout dernier moment. Nous étions donc deux gardiens à répondre présent : Tahar Ben Othmane et moi-même. Le coach confirme Ben Othmane dans les bois, et me tend le maillot numéro 9, en me lançant: «Mohamed Salah, mets-toi devant, en attaque. Fais ce que tu peux, et surtout amuse-toi bien !». Bref, aucune pression ni consignes particulières. Skhiri s’était déjà rendu compte à travers les parties d’application que je me débrouillais pas mal balle au pied. Eh bien, ce jour-là, j’ai réussi un doublé, mais on a perdu (4-2). Notre latéral gauche Ben Amara s’est blessé, et on a terminé en infériorité numérique. Le lendemain, les gens au Bardo ne parlaient que du jeune Cassidy, qui a réussi un doublé contre l’EST. Ce qui les intriguait, c’est le fait que je sois gardien à l’origine. Ils ne m’ont jamais vu évoluer comme joueur de champ.

Et vous alliez vous y plaire, n’est-ce pas ?

Le mardi suivant, j’arrive à la séance d’entraînement de reprise avec les gants de keeper. Notre entraîneur Fethi Skhiri me demande de suite de les enlever. A mon grand étonnement, il me dit : «A partir d’aujourd’hui, tu seras un joueur de champ». Au match suivant, je marque le but de la victoire contre la JSK. J’enfile les doublés, les triplés avec notre équipe Espoirs. Dans les 8 ou 9 derniers matches de la saison, je réussis à planter 26 buts. Skander Medelgi fait vite de me rappeler avec l’équipe seniors où je trouve Mohsen Jendoubi, Nejib Limam, Noureddine Ben Arfa, Naceur Kerrit, Lotfi Khemiri, rien que du lourd ! Rached Tounsi rejoindra le club la saison suivante. Ma joie était indescriptible pour cette promotion. Mon père, aussi, était aux anges.

Parce qu’il vous a encouragé à devenir footballeur ?

Oui, il suivait ma carrière de très près. Un vrai Stadiste qui m’emmenait avec lui lors des déplacements du ST à Sousse, Sfax… Il était fier de voir son enfant s’imposer au plus haut niveau. Les anciens joueurs du club, Taïeb Jebali, Mahmoud Radsi… connaissent mon père, Bechir Kefi, originaire du Kef. Il faisait partie de l’entourage de la grande famille stadiste de l’époque.

Quel est votre meilleur souvenir sportif ?

Notre victoire (1-0) le 24 mai 1981 en demi-finale de la Coupe de Tunisie face à l’Espérance de Tunis. A la dernière minute, un dégagement de notre gardien Houcine parvient à Rached Tounsi qui décale Sboui, lequel bat Kamel. Notre dirigeant Mohamed Achab nous a promis une prime de 500 dinars en cas de victoire. Après le match, il n’était pas très content, car il se rendait compte qu’il devait tenir sa promesse, et cela n’était pas financièrement très évident. Malheureusement, nous avons perdu la finale contre l’Etoile du Sahel (3-1). Mais je dois également citer le titre de champion de Tunisie 1999 remporté en tant qu’entraîneur avec Wahid Hidoussi à la tête de l’équipe Espoirs du ST. Hidoussi va prendre en fin de saison la place d’Amarildo avec les seniors. Anis Ayari, Anis Boussaïdi, Hatem Missaoui, Mohamed Hidoussi… étaient déjà là.

Cette carrière d’entraîneur a malheureusement été en dents de scie …

Peut-être, parce que je ne suis pas du genre à faire ma propre promotion. Je ne sais pas «me vendre», comme on dit.

Quel est votre plus mauvais souvenir ?

Celui-là m’a marqué à jamais, car il a constitué un tournant dans ma carrière. Malgré tous les soins que je prenais, car j’étais du genre à suivre une hygiène de vie irréprochable, ma carrière a été hypothéquée. Pourtant, je ne négligeais aucun détail. En ce temps-là, j’appartenais à l’équipe nationale, j’ai pris une autre dimension et étais en concurrence avec Mongi Ben Brahim au poste d’avant-centre. J’ai même été aligné lors de la tournée africaine au Ghana et en Côte d’Ivoire, en janvier 1980, puis au Sénégal en avril de la même année. Eh bien, dans un match disputé au stade Bsiri de Bizerte, le défenseur cabiste Yassine Dziri m’assène un coup terrible du coude au visage, après seulement trois minutes de jeu. J’ai eu le nez fracassé.

Une fracture du nez peut-elle hypothéquer à ce point la carrière d’un joueur ?

Dans mon cas, oui. Cette agression gratuite, subie sans ballon, m’a valu des semaines de repos et la perte de mes chances en sélection. Sboui, entré à ma place, marque ce jour-là le but de la victoire. Mais cette blessure a signé pour moi un peu le début de la fin. D’ailleurs, Khaled Gasmi a sévèrement réprimandé son coéquipier Dziri pour cette agression bête et méchante. Avec l’arrivée d’André Nagy au Bardo, mes chances d’être titulaire ont sensiblement baissé.

Que représente

pour vous le Stade ?

Tout. J’ai arrêté mes études secondaires à Sadiki, lorsqu’on m’a convoqué avec les seniors. Heureusement que notre président Hedi Enneïfer m’a adopté, m’embauchant au départ dans une assurance. J’ai entre-temps obtenu un diplôme de dactylographe. J’ai exercé toute ma carrière au service commercial de la Sfbt où j’ai trouvé le basketteur du CA, Nejib Beskri. Les footballeurs clubistes Moncef Chargui et Slim Ben Othmane allaient m’y rejoindre.

Comment trouvez-vous votre équipe de cœur aujourd’hui ?

En l’absence de ressources financières fixes, ce sera vraiment très difficile. Il faut constamment œuvrer afin de multiplier les rentrées d’argent. Pourtant, le talent existe. Mais on a l’art de dilapider et brader les fleurons. Youssef et Iheb Msakni, Ferjani Sassi, Fakhreddine Ben Youssef… auraient pu donner davantage au club avant de partir. Toutefois, ces jeunes-là, ce n’est pas avec un petit salaire de quelques centaines de dinars qu’on peut les retenir.

L’argent est le nerf de la guerre. Le père de Ben Youssef, que je connais fort bien, a demandé un salaire de 500 dinars pour Fakhreddine. Il accompagnait son enfant d’Al Mourouj au terrain du Bardo en taxi. Il a tout juste réclamé que l’on soutienne son sacrifice financier. Si vous êtes incapable de consentir cet effort financier, eh bien, votre pépinière s’en va ailleurs. Je crains fort que ce facteur condamne le Stade à rentrer un jour ou l’autre dans les rangs.

Tout simplement parce que le club n’a aucune stratégie pour drainer des fonds, et pour gérer intelligemment la matière première qui n’a jamais manqué de ce côté-ci de la banlieue.

Qui peut aider le bureau  à mettre en place cette stratégie ?

Les anciens joueurs ont leur mot à dire. Mohsen Jendoubi, Hamadi Behi, Ferid Belhoula, Taoufik et Fethi Skhiri… doivent être consultés au sein d’un comité de recrutements. Des actions de partenariat avec des clubs étrangers peuvent aider à aller plus loin, aussi.

Parlez-nous de votre famille…

En 1982, j’ai épousé Faouzia Hamrouni, fonctionnaire au ministère de l’Emploi et qui vient d’une famille sportive. Son frère Ammar était handballeur au ST. Nous avons trois enfants: Manel, qui a une maîtrise en gestion, Helmi, un ancien bon gardien du ST malheureusement écarté par Ferid Ben Belgacem de l’effectif seniors pour des raisons futiles, et Ghassène qui travaille dans une agence de location de voitures.

Enfin, quels sont à votre avis les meilleurs footballeurs tunisiens?

Il n’y a pas de secret: Noureddine Diwa et Tahar Chaïbi.

Et de l’histoire du ST ?

Diwa, donc, Faouzi Dahmani, qui aurait pu faire une carrière remarquable s’il était resté au pays, Ahmed Mghirbi, et Mohieddine Sghaïer que mon père appréciait énormément pour son élégance et sa vista.

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