Depuis le 7 de ce mois et jusqu’au 13, la ville de Médenine accueille son Festival annuel du théâtre expérimental, un des rendez-vous les plus attendus par les acteurs de la scène théâtrale. Le Festival de Médenine pour le théâtre expérimental a su instaurer, depuis sa création, une belle tradition qui célèbre le 4e art à travers de nombreuses expériences créatives contemporaines. 25 éditions sont la preuve tangible d’un grand effort, d’une endurance et le fruit d’une longue haleine.

L’ouverture, qui s’est tenue le samedi dernier, était une célébration exceptionnelle, un hommage rendu à Anouar Chaafi, auteur et metteur en scène, qui a marqué la scène tunisienne et arabe par ses créations et son écriture dramatique, suivi de la représentation de sa pièce « Le cauchemar d’Einstein », produit par le Théâtre de l’opéra. Cette œuvre est un voyage dans le temps qui a inspiré Anouar Chaafi et son complice Kamal Ayadi King…

C’est l’histoire d’Einstein qui a toujours cherché à voyager dans le temps et le voilà enfin parvenant à son objectif. Le voyage l’emmène à l’ère préislamique pour se retrouver dans des situations contradictoires où il fût surpris par des découvertes ultérieures à son époque. Ces découvertes l’alertent sur le danger de mélanger les temps et sur l’énormité de son défi à l’ordre de l’univers et le placent, par conséquent, dans des situations à la fois dérisoires et élogieuses.

Le festival s’est poursuivi avec une autre écriture dramatique signée Nouafel Azara et « La conférence des oiseaux », d’après le texte de Farid Eddine El Attar. Dans cette mise en scène ou mise en espace de l’œuvre et son essence, nous assistons à une élévation du religieux vers ce mysticisme qui nous est étrange au même titre qu’objet de désir. Et l’ensemble se transforme en chorégraphie faite  de mouvements rituels. Les voix, qui s’élèvent, donnent une résonance et font écho de ces impulsions transcendantes. Le corps devient vibrant, fébrile, la quiétude et la pureté sont au bout du chemin.

De cet exercice, qui puise dans la spiritualité, Naoufel Azara emprunte une autre technique qui est le mime et les corps, qui dessinent les contours des oiseaux, portent le jeu vers une autre écriture. Reste que ces moments dansés sont de véritables moments de rencontre avec le divin, une élévation dans la répétition, un dessin dans la transe et une communion dans la lumière. Cette lumière qui traverse sans éclairer, qui découpe le mouvement sans le dévoiler, une lumière dans laquelle on s’installe et qu’on approche sans oser s’en approprier. Parmi les moments forts de cette programmation, « L’éloge de la mort » production de CAD Tataouine. Ali Yahyaoui représente dans ce travail un sujet éternel, la mort, le sens de la fin, la vie et ses enjeux, dans une lecture à la fois philosophique, existentielle, dans une perspective qui mêle le magique et le réel. Avec « L’éloge de la mort », Ali Yahyaoui continue de poser les grandes questions et de travailler sur les textes majeurs. Dans un pays sans nom, où plus personne ne meurt, l’euphorie cède la place au chaos, car le temps, lui, poursuit son œuvre, et l’immortalité tant désirée se révèle n’être qu’une éternelle et douloureuse vieillesse. Entre allégresse, désespoir et chaos, l’écriture dramatique d’Ali Yahyaoui propose des agencements subtils… La narration se chevauche avec la réflexion…

«La dernière fois» de Wafa Taboubi, programmée pour le 11 mai, prix de la meilleure œuvre aux dernières JTC, est un travail, dans lequel l’histoire se libère, renaît et s’éteint, revient au point de départ, repart à zéro, détruit pour reconstruire. Wafa nous a offert un texte dynamique, inventif qui se prête au jeu, à l’interprétation, il incarne l’histoire comme il est incarné par les comédiens. Ce ne sont pas des fabulations ni des élucubrations laborieuses, mais un dialogue qui sort de la bouche des acteurs dans un naturel étonnant.

La pièce se construit par bribes, par fragments, dalle sur dalle et de fil en aiguille. Comme une chorégraphie qui se passerait de parole et qui trouve sa propre logique dans l’agencement de ses morceaux. Légère et aérienne, la gravité du propos nous parvient comme une fumée qui nous enveloppe sans nous en rendre compte sur le coup. Les situations que Wafa met en place et effeuille une à une, sans les souligner avec insistance, nous reviennent en différé, happées par la subtilité du jeu et le rythme qui ne nous laisse point de répit.

Pour clôturer ces journées intenses en émotions, il n’y a pas mieux que « Mémoire » de Slim Sanhaji pour le faire. Inspirée de « La jeune fille et la mort » d’Ariel Dorfman, la pièce «Mémoire» de Slim Sanhaji et Sabah Bouzouita plonge le public dans un  huis clos étouffant où les protagonistes, prisonniers d’eux-mêmes et de leur passé, cherchent vainement une issue, à travers des dialogues frôlant le délire, car stériles et hermétiques, en dépit de leur force et de leur profondeur.

«Mémoire» est une descente dans les abîmes de la nature humaine, prise au piège de la vie sous ses aspects les plus cruels et les plus chaotiques.

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