Encore pas une, mais deux augmentations cumulées que le citoyen tunisien doit subir de plein fouet. En attendant, les 12.000 salariés de la Steg peuvent dormir sur leurs deux oreilles pendant que leurs concitoyens ont des soucis à se faire…


«La Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg) a appliqué une nouvelle tarification au niveau de la facturation du gaz naturel et de l’électricité, à des taux variant entre 12,2 et 16%, pour les clients résidentiels et 15% pour les industriels». L’annonce de l’augmentation prochaine du prix de l’électricité et du gaz naturel sur les factures, à compter de mai 2022 et sur les redevances de la Steg, risque de mettre du plomb dans l’aile du budget des ménages tunisiens, déjà en proie à tous les maux en matière de  dépenses. Une augmentation qui va impacter sur la consommation de 3,6 millions de personnes représentant 85% des clients de la Steg et qui consomment plus de 200 KWh/mois. Après le réajustement automatique des prix des carburants à la pompe plus d’une fois ces derniers temps, les consommateurs ont des soucis à se faire pour leur portefeuille. C’est que la transition énergétique qui a du mal à s’opérer en Tunisie avec le recours aux énergies renouvelables favorise la pratique inflationniste sur les prix de l’électricité et du gaz de façon continuelle. Ainsi, la Steg a publié ses nouveaux tarifs avec date d’effet depuis le 1er mai 2022.

S’il y a trois éléments prépondérants pour le citoyen lambda, comme l’accès à l’électricité, l’eau et Internet, l’énergie électrique est fondamentale. Elle fournit des hôpitaux entiers pour sauver des malades et les abandonne à leur sort, le cas échéant, elle alimente des centaines de milliers de foyers à travers toute la Tunisie, mais alors pourquoi ce droit à l’électricité pour chaque Tunisien est de plus en plus menacé aujourd’hui ? Pourquoi doit-il subir en permanence les prix imposés par la Steg avec très peu de marge de manœuvre ou alternative ?

Une transition énergétique au ralenti

On a sollicité Moez Hadidane, enseignant à l’Institut des hautes études commerciales de Carthage (Ihec), économiste et expert financier pour revenir sur les dernières décisions prises dans le secteur énergétique par la centrale électrique tunisienne, marquées par une augmentation des tarifs. A son avis, le monopole de l’énergie électrique et la mainmise de la Steg sur le secteur énergétique ne permettent pas un développement rapide des énergies renouvelables en Tunisie et retardent la transition énergétique. Il affirme : «L’objectif de produire 30% de l’électricité  à partir des énergies renouvelables, à savoir la photovoltaïque et l’énergie éolienne, est loin d’être atteint. Il y a 2 à 3, voire 4% uniquement de l’énergie électrique produite à partir des énergies renouvelables actuellement». Il avance une autre entrave structurelle avec le régime de concession et de consommation qui ne décollent pas et empêchent toute avancée dans la transition énergétique. Il poursuit sur les torts de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz : «Le handicap  majeur est que cette structure monopolise les prix et établit en même temps les appels d’offres. C’est une entité qui a une mainmise sur le secteur de l’énergie avec ses 12.000 salariés et un syndicat très puissant». Ce monopole à 100% sur l’électricité et le gaz naturel fait que si leurs demandes et revendications ne sont pas satisfaites, tout s’arrête. Ils se mettent en grève, alors que le recours à la force publique doit prévaloir pour rétablir la situation. Des solutions existent pourtant pour arrêter ce manège.

«Il faut une autorité de régulation pour supprimer le monopole de la Steg sur trois niveaux : les prix, le raccordement et les appels d’offres», poursuit-il. Un monopole de la production à la distribution qui ne peut perdurer et risque de créer de nouvelles entraves. Plus de transparence et une meilleure gouvernance sont de tout temps exigées car «la Steg est juge et partie». L’expert financier cite la tranche de consommation entre 200 et 300 Kwh qui concerne la majorité des consommateurs tunisiens pour relever les torts sur les tarifs pratiqués. M. Hadidane de critiquer : «A 180 millimes le kilowattheure, il y a manifestement 80 millimes qui correspondent à la mauvaise gestion de la centrale électrique. De surcroît, dans une facture d’électricité, le client paie des charges sur trois paliers qui comprennent les coûts d’entretien du réseau de la Steg, les charges des salariés et les intérêts de la dette. Ce qui est  trop élevé…».

Loi de 2019

Plus encore, malgré des avancées juridiques avec des lois favorables à la transition énergétique votées en 2015 et en 2019, il y a un risque de faire marche arrière avec l’entêtement et l’obstination de la Steg à garder un contrôle total sur le gap énergétique qui en découle. M. Hadidane évoque une aberration : «La loi de 2015 sur les énergies autorise les entreprises agricoles à produire de l’électricité pour leur propre consommation et à vendre l’excédent à la Steg. La loi de 2019 a modifié un article de la loi 2015 pour ouvrir une nouvelle brèche et autoriser une entreprise à créer une entreprise filiale qui aura comme objectif de vendre son excédent directement aux autres entreprises qui le souhaitent moyennant l’utilisation du réseau de la Steg». Cette dernière fait marche arrière totale et empêche toute nouvelle avancée d’ordre juridique et compte même déposer un recours pour faire annuler la loi de 2019. Un décret d’application en 2020 sur l’amélioration du climat des affaires tente en vain de maintenir la cadence. En attendant, le désengagement de l’Etat dans de nombreux domaines intrigue.En parallèle, l’Etat a réduit ses subventions envers la Steg qui sont passées de 2 millions de dinars à 500.000 puis 100.000 dinars. Le régime de concessions prévu pour les entreprises  grandes consommatrices d’électricité n’est plus attractif pour ces dernières. «De grandes sociétés paient d’énormes factures d’électricité comme Sotuver avec 3 milliards/an ou le groupe Bayahi qui consomme beaucoup d’électricité pour raccorder ses filiales et pour raccorder les stations, ce qui crée un grand manque à gagner pour améliorer la compétitivité des entreprises tunisiennes», déplore Hadidane.

Enfin, l’instauration inédite d’une taxe au profit du Fonds de transition énergétique de 1 millime par KWh (kilowatt/heure) et 0.25 millime par thermie intégrée dans la facture d’électricité  du consommateur reste discutable. La transition énergétique ne se fera donc pas sur le dos des salariés de la Steg qui bénéficient de la gratuité de consommation sur les deux énergies, mais sur l’ensemble de la collectivité nationale. La mise en place d’un compteur intelligent qui permet de suivre en temps réel la consommation d’électricité de son foyer ou de sa société, pour chaque personne qui le désire, tarde à se généraliser. Seuls 1 à 2% des foyers et entreprises tunisiens sont dotés de ce système ingénieux. Pourtant, la mise à disposition d’un compteur intelligent est une étape importante pour améliorer la relation avec le client et la transparence dans les transactions de paiement, notamment. Elle pourrait faire l’objet d’un plan national de redressement du parc électrique pour encourager l’installation de compteurs intelligents, dont les frais pourront être prélevés graduellement sur les factures d’électricité avec des retenues. Il ne faut pas faire du surplace et trouver des solutions innovantes pour avancer.

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