Très appréciées comme tête de rotation, car elles renforcent le rendement des céréales, les cultures de colza et de tournesol sont en expansion. L’amélioration de leur productivité au niveau local est un enjeu clé pour bâtir une alternative durable aux importations. Mais ces cultures, qui sont relativement intéressantes tant d’un point de vue environnemental que d’un point de vue économique, nécessitent davantage d’interventions.

Organisée par l’Institut national des grandes cultures (Ingc), Carthage Grains, l’Association pour l’agriculture durable (Apad) et l’Association de coopération française pour le développement à l’international des filières oléo-protéagineuses (Agropol), la première édition des Rencontres Maghreb Oléagineux s’est tenue du 16 au 18 mai 2022 à Tunis. L’événement a été marqué par la participation des différents acteurs des filières oléagineuses durables (algérienne, marocaine, tunisienne, et française) et avait comme objectif principal de permettre aux participants d’échanger leurs expériences respectives et de fonder des liens de coopération propices à l’émergence de solutions, dans le but de contribuer au développement de filières dans la région, étant donné que les chocs auxquels les marchés mondiaux des oléagineux (soja, colza, tournesol) sont confrontés, ces dernières années, constituent un risque pour les pays déficitaires, comme en 2020, l’année qui a enregistré une rapide hausse des prix dues aux perturbations provoquées par la pandémie de Covid-19, ou récemment encore avec la guerre en Ukraine.

Genèse

Historiquement, le colza a été introduit en Tunisie lors de deux périodes. La première, c’était au cours de la saison 1991-1992 où la superficie moyenne au cours de cette période était d’environ 1.000 ha alors que la trituration des grains de colza a été assurée par la société Oleanord, créée dans le cadre d’un partenariat entre un investisseur tunisien, une société française et l’ONH. Mais en 2002, cette culture a été abandonnée, soit 10 ans après son introduction puisque les pertes financières ont empêché l’entreprise Oleanord de poursuivre ses activités. C’est seulement en 2014 qu’il a été décidé de réintroduire cette culture en Tunisie, avec de nouvelles variétés introduites (plus productives et plus adaptées), un paquet technique associé en plus d’un encadrement rapproché des producteurs qui ont permis d’enregistrer de bons rendements. Pour cette deuxième introduction, les superficies ont été réalisées dans le cadre d’un contrat entre la société Carthage Grain et les producteurs, la trituration est assurée par Carthage Grain, et des centres de collecte ont été mis en place dans les régions de production. Cet effort a permis de passer de 460 ha en 2014/2015 à 16.000 ha au cours de cette campagne (soit un multiple de 35 en 7 ans pour les superficies) et d’atteindre des rendements dépassants les 25 q/ha. Mais d’une manière générale, dans les trois pays du Maghreb, les filières oléagineuses ont progressivement émergé sous l’impulsion des pouvoirs publics et d’acteurs privés. L’implication des acteurs en amont et en aval a permis d’installer des bases solides et de relever les premiers défis techniques, industriels et organisationnels nécessaires à l’essor de ces filières. Aujourd’hui, ces bases ont besoin d’être consolidées, notamment avec un soutien renforcé des pouvoirs publics, pour déployer les cultures oléagineuses plus largement et leur permettre d’être une réponse pérenne et significative face aux enjeux d’approvisionnement en huiles et en protéines, de diversification des cultures et d’amélioration des revenus des agriculteurs. Le développement de cette culture est, aujourd’hui, un enjeu clé et majeur pour bâtir une alternative durable aux importations.

Eviter la monoculture

Dans ce même cadre, Abderraouf Laajim, directeur général du Financement, des Investissements et des Organismes professionnels au ministère tunisien de l’Agriculture, a précisé que la culture de colza offre une alternative aux producteurs des céréales de pratiquer une autre culture d’une autre famille et d’éviter ainsi la monoculture, qui a affecté négativement notre environnement et nos sols (chimiquement, physiquement et sur le plan sanitaire).

En effet,  « le retour de la même culture sur la même parcelle plusieurs années de suite, ce qui est le cas des pays du Maghreb, peut entraîner des effets réducteurs à plus d’un niveau. Il y a tout d’abord la baisse des rendements des céréales, due à la baisse du taux de matière organique dans le sol (fertilité), à l’épuisement du sol en certains éléments nutritifs et au développement d’adventices et de parasites dans le sol. Je cite aussi la perturbation de l’écosystème à cause de la baisse de la biodiversité… Et pour pallier les défaillances de la monoculture et encourager la rotation des cultures, qui présente des avantages certains, il faut maintenir ou améliorer la fertilité des sols, contribuer à rompre le cycle biologique des organismes nuisibles aux cultures, notamment certains insectes et champignons du sol (le piétin-échaudage), des bactéries et des nématodes spécifiques, rompre le cycle de certaines adventices par la succession de plantes de familles différentes (par exemple alternance de graminées et de crucifères, type blé et colza), améliorer l’alimentation hydrique par une meilleure exploration du profil du sol grâce aux systèmes racinaires différents… », a-t-il souligné.

Pour le cas de la Tunisie, et en vue d’améliorer la filière céréalière, le ministère de l’Agriculture a opté pour l’encouragement de l’assolement et la rotation par le développement des cultures légumineuses telles que celle de la féverole ou en introduisant d’autres cultures tel que le colza qui se distingue par la production de deux denrées alimentaires dont tous les pays de Maghreb sont déficitaires, à savoir les huiles végétales, —  la Tunisie importe près de 235 mille tonnes par an —  et les tourteaux pour l’alimentation animale dont la Tunisie connait un déficit structurel.

Un secteur qui mérite toute l’importance

M. Laajim a ajouté que vu les enjeux et les crises successives (changement climatique, Covid-19, guerre entre la Russie et l’Ukraine…), qui ont perturbé l’approvisionnement du marché international en céréale, il est plus que jamais temps d’élaborer une vision claire sur l’avenir de cette culture en étudiant profondément plusieurs points importants dont la possibilité de renforcer la coopération bilatérale entre le partenariat public-privé, le développement de la production des semences (surtout la question des semences Clarfield et leurs impacts sur l’écosystème), les variétés (création variétale et pourquoi on n’a pas encore des variétés locales), le paquet technique adopté et la contribution de la recherche et du savoir-faire local, le coût de production et la rentabilité de cette culture, la qualité des huiles et des protéines du colza, la commercialisation en relation avec l’article 26 du décret 1039…

« D’une manière générale, l’agriculture est un secteur où il y a encore des gisements et des foyers qui peuvent contribuer à améliorer son potentiel pour mieux contribuer à la croissance économique du pays. Nous sommes devant un secteur qui mérite toute l’attention. Mais comme toute autre activité économique, il fait face à certains défis dont je cite trois. Il y a tout d’abord le modèle de consommation alimentaire. Nous avons un consommateur avec un rythme extraverti au niveau de sa demande, tourné essentiellement vers l’importation (céréales, sucre, huiles végétales). Deuxième défi, c’est cette instabilité que nous sommes en train de voir au niveau des marchés mondiaux qui fait que cette volatilité a  un impact aussi considérable à cette demande en matière d’importation. Le troisième défi est le changement climatique qui fait qu’il y a beaucoup plus de pressions sur nos ressources et, en particulier, la ressource électrique. Alors, lorsqu’on se situe au centre de tous ces défis, nous voyons bien que nous sommes obligés de les surmonter avec de nouvelles mesures, un nouvel effort, une nouvelle vision, une nouvelle démarche…

Ces défis sont accompagnés de la réalité que nous vivons au niveau de la production, marquée par une faiblesse et une variabilité interannuelle. Donc, un besoin s’installe pour améliorer cette production et cette productivité et pour également booster l’investissement. Et le développement des cultures oléagineuses reste au cœur de tous ces défis, car si cette superficie est multipliée par 10, nous allons gagner la moitié en importation des huiles végétales (alors que nous sommes aujourd’hui à 230.000 tonnes par an)… Nous sommes tous convaincus, aujourd’hui, de l’importance de cette filière aussi bien pour le secteur céréalier que pour l’alimentation de bétails, que pour notre futur au niveau des échanges alimentaires et au niveau de notre bassin méditerranée… », a encore précisé M. Laajim.

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