Le tourisme commence à reprendre des couleurs. En Tunisie comme en Afrique. Mais les professionnels prévoient un retour au niveau post-Covid à partir de 2024. La crise sanitaire a profondément changé la donne pour les professionnels, mais surtout pour les pays où le tourisme pèse lourd dans l’économie. S’orienter vers un tourisme durable et résilient n’est plus,  alors, un choix. C’est désormais une nécessité impérieuse.

La crise Covid  a poussé les pays à travers le monde à penser un nouveau modèle de tourisme. Car, malgré son importance et son poids dans l’économie mondiale, le secteur s’est montré fragile face aux crises et aux chocs externes. La pandémie a mis à nu ses fragilités et a exacerbé les problèmes auxquels il est confronté. Elle a amené les décideurs à changer de paradigme afin de pouvoir mettre sur pied un secteur plus inclusif et surtout durable. Le tourisme africain et, particulièrement, tunisien, ne faisant pas exception, a été lourdement malmené par une crise qui, même si elle commence à s’estomper, risque de laisser des séquelles.  Pour quel tourisme opter ? Quel modèle durable instaurer ? Quels sont les défis et les opportunités que présente le secteur du tourisme en Afrique, notamment en Tunisie?  Tant de questions qui ont été débattues entre ministres et responsables africains chargés du tourisme,  lors de la table ronde “Le tourisme comme secteur de développement de l’Afrique” qui s’est tenue au cours de la deuxième journée de Fita 2022.

Mohamed Moez Belhassine: «Adapter l’offre touristique à la demande intérieure”

Intervenant lors du panel, le ministre du Tourisme tunisien, Mohamed Moez Belhassine, a rappelé que le gouvernement tunisien s’est penché sur une nouvelle stratégie pour le tourisme à l’horizon 2035. S’appuyant sur un processus d’élaboration  participatif, la nouvelle vision vise à instaurer un tourisme  inclusif, résilient et durable qui préserve l’environnement et qui associe la population locale.  Il s’agit, selon le ministre, d’une stratégie qui s’articule autour de quatre axes (l’investissement, la compétitivité, la diversification de l’offre et le marketing) et qui sera dévoilée le 27 septembre prochain, à l’occasion de la journée mondiale du tourisme. “Actuellement, on est en phase de consultations  régionales. On est allé vers toutes les régions pour y recueillir les doléances et les propositions des acteurs du tourisme. On est allé à Djerba, Sousse, Tabarka, Tozeur, Gabès, Sbeitla., etc. Le 27 juin, on va lancer la consultation en ligne pour permettre à tous ceux qui n’ont pu participer à la consultation régionale  de faire entendre leurs voix via  une plateforme dédiée”, a-t-il précisé. Le ministre a ajouté que la Tunisie peut jouer un rôle pionnier dans la formation de la main-d’œuvre touristique africaine, étant dotée d’un nombre important de centres de formation hôtelière publics et privés.

Covid-19 oblige, dorénavant le marché intérieur sera le pivot du tourisme tunisien et, d’une manière générale, du tourisme africain. Mais faut-il encore adapter l’infrastructure et l’offre touristique à la demande du marché domestique. A cet égard, Belhassine a indiqué que la nouvelle stratégie de la Tunisie pour le tourisme, à l’horizon 2035 accorde une place de choix au tourisme interne. Selon le ministre, le marché interne peut être étendu  pour inclure tout le marché maghrébin, étant donné les moult ressemblances  qui existent entre les pays du Maghreb, notamment sur les plans culturel et traditionnel. “ Lorsqu’on parle du tourisme interne, on fait principalement  référence aux Tunisiens, mais on peut également parler de pays limitrophes. On peut étendre le concept pour parler de tourisme inter-régional, car les consommateurs libyens, algériens et tunisiens ont les mêmes habitudes, besoins et exigences”, a-t-il enchaîné. Il a fait savoir que le développement du tourisme interne nécessite un effort d’adaptation au niveau de l’offre touristique. “Pour développer ce type de tourisme, il faut adapter l’offre touristique aux besoins du consommateur tunisien. L’hébergement touristique a été conçu pour répondre aux exigences de la clientèle européenne. Il y a un travail d’adaptation à effectuer pour mettre les hébergements touristiques au diapason des besoins de la clientèle tunisienne, maghrébine et, d’une manière générale africaine. Il faut mettre à niveau l’infrastructure, mais également le programme de  formation pour  le personnel touristique. On doit également stimuler la demande sur le marché domestique à travers des packages spéciaux et surtout via une communication bien ficelée », a-t-il conclu.

Mise en valeur de l’authenticité

Abondant dans ce sens, le ministre du tourisme ivoirien et président du bureau exécutif de la section africaine de l’Organisation mondiale du tourisme, Siandou Fofana, a souligné que le tourisme constitue une opportunité puisqu’il participe à  la mise en valeur de l’authenticité de l’Afrique. Et pour ce faire, il faut bâtir une marque Afrique. “ Ce qui fera notre différence du reste du monde, c’est notre authenticité culturelle, artisanale mais aussi la biodiversité que nous avons et dont nul autre continent ne peut se prévaloir. Ceci est d’autant plus important qu’il faut bâtir une marque Afrique et que la destination pilote sa compétitivité à partir de paramètres que nous sommes en mesure de maîtriser», a-t-il déclaré. Il a ajouté que, dans ce contexte de crise Covid 19, le tourisme domestique n’est plus un choix, mais plutôt une obligation. “La question du développement du tourisme domestique réside dans une nécessité impérieuse, d’une vision nouvelle et du changement du paradigme au niveau de l’économie touristique mondiale. Cette pandémie est venue nous rappeler qu’aucun système n’est figé et que tout peut sombrer à tout moment et donc il était important pour nos Etats  de développer  le tourisme domestique. […]  Mais il faut d’abord qu’on commence à s’approprier nos territoires et à les visiter. Cela passe par la promotion”, a-t-il précisé. Fofana a, en ce sens, ajouté que les investisseurs africains doivent renforcer leurs investissements sur le territoire africain (parce qu’ils investissent beaucoup hors Afrique) pour améliorer l’infrastructure de la ville intérieure et renforcer la formation des jeunes travaillant dans le secteur touristique.

Une feuille de route pour le tourisme africain

Revenant sur l’évolution de l’activité touristique en Afrique  en 2021, la directrice du département Afrique à l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), Elcia Grandcourt, a fait savoir que le nombre d’arrivées touristiques a connu une hausse de 12%  en 2021 par rapport à 2020, même si les chiffres restent inférieurs de 74% à ceux de 2019. Elle a affirmé que, selon les derniers indicateurs, la plupart des professionnels du tourisme dans le continent  tablent sur des perspectives plus favorables pour la fin de cette année et  en début de 2023. Le retour aux chiffres pré-Covid ne pourra avoir lieu qu’à partir de 2024.

Grandcourt a, par ailleurs, souligné que l’OMT a élaboré une feuille de route pour le tourisme africain qui vise à mettre en place un programme d’action pour l’Afrique, baptisé “ Tourisme pour une croissance inclusive”, et aligné  avec les 17 ODD. Cette vision est définie à travers dix points, dont notamment la promotion de la marque Afrique, le renforcement des statistiques du tourisme, la promotion de l’innovation et la technologie, le renforcement de la résilience, la sécurité et la sûreté, la  communication de crise, l’autonomisation de la femme et de la jeunesse et  la promotion du patrimoine culturel.

La représentante de l’OMT a fait savoir qu’après le déclenchement de la crise Covid, l’organisation internationale a mené une enquête  auprès des pays membres afin de déceler leurs priorités pour le secteur. Cinq grandes priorités ont été alors identifiées. Il s’agit de la promotion de l’investissement et des partenariats public-privé, l’innovation et la technologie, la facilitation des voyages, la connectivité et les régimes des visas du tourisme et le renforcement de la résilience, notamment via la communication de crise. De cette enquête, il ressort également que la question relative à l’image de marque de l’Afrique revêt une importance particulière pour les pays du continent. Partant de cet état des lieux, l’OMT a lancé plusieurs initiatives pour appuyer les Africains à relancer l’activité touristique. Grandcourt en a cité le livre blanc sur la sécurité et la sûreté (où la Tunisie figure en tant que cas d’étude) et le programme «digital future» qui vise à accélérer la reprise économique du secteur en aidant les PME à développer les technologies numériques pour créer des emplois et renforcer la résilience des chaînes de valeur du tourisme.

De son côté, l’expert algérien  Abderrahmane Belgat a pointé le déficit d’investissement dans le tourisme en Afrique. “On est immensément riche, sur le plan culturel et sur le plan civilisationnel. Malheureusement, le nerf de la guerre, qui est l’investissement ,est absent. Sans infrastructures, il n’y a pas de tourisme. Ce n’est pas uniquement des autoroutes ou des aéroports,  c’est très riche et c’est très diversifié”, a-t-il détaillé. Il a annoncé, dans ce contexte, que l’Association mondiale pour la formation touristique et hôtelière qu’il préside compte créer un réseau d’académies de métiers de l’hôtellerie, du tourisme et du service sur l’ensemble du continent africain et que la Tunisie en serait la porte-parole. Cette nouvelle structure devrait, selon Belgat, contribuer au renforcement de la compétitivité mais également  des compétences de la main-d’œuvre touristique africaine.

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