Pesticides toxiques : Une bombe à retardement

Pointant du doigt leur impact catastrophique sur l’environnement, la santé humaine et la société, le professeur Mohamed Larbi Bouguerra appelle à la réévaluation de la liste des pesticides autorisés en Tunisie, notamment ceux dont l’usage a été soit interdit, soit restreint dans des pays de l’UE. Les pesticides sont liés à de nombreux cas de cancer, à la stérilité, aux maladies d’Alzheimer, de Parkinson et autres troubles.

l’Académie Beït al-Hikma à Carthage enchaîne les débats de haute facture dans le cadre de ses rencontres scientifiques dédiées à des thématiques d’actualités. A l’occasion de la Journée mondiale de l’environnement, célébrée le 5 juin de chaque année,  une rencontre a été organisée autour du thème « Les problèmes de pollution et leur impact sur le milieu et le vivant en Tunisie », étant donné leur importance en Tunisie. Un thème récurrent qui ne fait que mobiliser les populations de toute la planète. C’est que le mot d’ordre pour cette année est que n’avons qu’une seule terre, reprend le président de l’académie, le professeur Mahmoud Ben Romdhane. «De tels thèmes sont importants à traiter pour la communauté scientifique, nos enfants et nos petits-enfants».

Explosion des pesticides, une question d’argent!

Dans sa conférence sous l’intitulé «Les produits phytosanitaires en Tunisie : poisons ou médicaments ?», le Pr Mohamed Larbi Bouguerra a pointé du doigt le manque d’information véhiculé par les médias autour de la question des pesticides et ce au moment où on en a fait un enjeu électoral en France. Faut-il interdire ou pas le glyphosate qui serait cancérogène (herbicide déclaré dangereux par l’OMS depuis 2015) ? Environ 5.000 plaintes sont déposées aux Etats-Unis contre le producteur de ce produit, or ce problème n’est jamais traité en Tunisie, «il ne soulève pas l’enthousiasme», regrette l’orateur.

Pourquoi se poser la question «Poisons ou médicaments?» quand on évoque les produits phytosanitaires en Tunisie. « Je crois que nous sommes le seul pays avec le Soudan qui donne l’appellation médicaments à de tels produits ». Pour un petit bref historique, il rappelle que les produits agrochimiques ou pesticides dérivent des gaz de combat utilisés depuis la Seconde Guerre mondiale, ensuite contre les peuples colonisés comme par l’Espagne lors de la guerre du Rif au Maroc en 1920 et par la Grande-Bretagne contre les Irakiens à Baghdad dans les années 1930.

Pourquoi l’explosion quasi mondiale des pesticides ? C’est tout d’abord une question d’argent? L’emploi des produits phytosanitaires  s’est généralisé après la Seconde Guerre mondiale. Avec la conversion des usines de production de gaz de combat  et le succès du pesticide connu sous l’appellation DDT pour lutter contre une épidémie  de typhus à Naples en 1944. Cet insecticide particulièrement persistant était un secret de l’armée américaine. Le professeur Bouguerra rappelle à cet effet l’emploi excessif de ce produit par nos grands-parents tout en soulignant son interdiction dans la plupart des pays depuis 1972. Quid de la Tunisie ? Quid des quantités non utilisées dans le pays? Sa réponse laisse perplexe. «Ce produit serait toujours utilisé en Tunisie, selon certains médias!! Dieu seul le sait», ajoutera-t-il plus loin. L’information nécessite le recoupement.

Les pesticides sont liés à de nombreux cas de cancer, à la stérilité, maladies d’Alzheimer, de Parkinson, et autres troubles.

D’après le conférencier, ce produit a été longtemps utilisé contre le paludisme  dans le Nord-ouest et le Sud-ouest  du pays et nous avons un très grand problème relatif aux quantités de DDT abandonnées suite à l’interdiction de son utilisation.  Le problème aussi est qu’il se répand dans l’air, dans l’eau et dans les corps des humains. Ses retombées et son impact catastrophique  sur l’environnement, la santé humaine et la société  ne sont plus à démontrer comme le confirme le rapport de l’ONU publié en mars 2017. «Les pesticides (sous forme d’insecticides, herbicides, fongicides) sont la deuxième cause d’intoxication après les médicaments et le système de vigilance promis par L’Agence nationale de contrôle sanitaire et environnemental des produits (Ancsep)  n’a pas encore été mis en service malgré le fait qu’il ait été voté en 2019 par l’ARP actuellement dissoute», selon lui.

Pour répondre aussi  à la question «médicaments ou poisons?», le professeur Bouguerra se réfère aux innombrables études publiées après la sortie du livre phare   «Printemps silencieux» (Silent Spring) . Ce livre écrit par la biologiste Rachel Carson et publié aux États-Unis en 1962 a permis aux Américains de créer L’Environment Protection Agency  huit ans après. Ces études prouvent que les pesticides sont liés à de nombreux cas de cancer, à la stérilité, aux maladies d’Alzheimer, de Parkinson, à des troubles hormonaux et risques de troubles métaboliques et troubles de développement chez l’enfant sans compter les malformations congénitales.  

Les pesticides constituent un problème majeur pour notre terre mais la consommation mondiale de pesticide n’a fait que bondir. De 2,3 millions de tonnes en 1995, elle est passée à 4,1 millions de tonnes en 2018 selon le FAO. Ceci s’explique notamment par le lobbying intense, les tactiques commerciales agressives et le traitement d’assurance effectués par les agriculteurs surtout en Tunisie. Ainsi, sommes-nous en train de mettre en cause le devenir de notre propre terre, regrette-t-il.

Glyphosate et chlorpyrifos sur la liste des accusés

Les pesticides sont nécessaires pour lutter contre la faim dans le monde? C’est absolument faux et c’est un mythe de croire  que ces «toxiques» œuvrent contre la faim, selon le rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, dévoile le conférencier, publié en 2017. Le chiffre d’affaires donne le tournis, il est de l’ordre de 50 milliards de dollars par an. Le problème est que de puissants lobbys et des multinationales s’opposent à un traité global sur l’usage des pesticides et popularisant des pratiques agricoles durables telles la rotation des cultures, les plantations diversifiées et mélangées,  les méthodes naturelles pour supprimer les nuisibles.

Pour conclure, le professeur Bouguerra attire l’attention sur les problèmes brûlants de notre pays, dont tout particulièrement la transparence de la liste officielle des pesticides adoptée et révisée en 2020, la protection des ouvrières agricoles, la nécessité de mettre fin au double standard, le maintien sur cette liste du glyphosate  (utilisé en Tunisie sous six formes différentes dans la liste de 2020) et du chlorpyrifos (extrêmement dangereux pour le développement du cerveau des enfants, mais il est utilisé en Tunisie), l’interdiction de l’épandage par avion en général et surtout en milieu urbain comme c’est le cas dans la plupart des pays de l’UE sauf dans des cas exceptionnels, la séparation de la vente du conseil. «Récemment, la population en banlieue de Tunis a réclamé des épandages contre les moustiques sans  s’interroger dur la cause de leur prolifération», fait-il encore savoir.   

Il est nécessaire de procéder à la réévaluation de manière régulière de la liste des pesticides dans notre pays, comme le font de nombreux pays, préconise le professeur Bouguerra, rappelant l’interdiction du Phosmet en France en 2021, du chlorpyrifos dans l’UE en 2020, ainsi que la restriction de l’usage du Sulfoxaflor  dans l’UE parce qu’il a été jugé très toxique pour les pollinisateurs, et ce, au moment où ils sont encore utilisés en Tunisie. «Au total, 45 substances actives en provenance de l’UE sont arrivées en Tunisie en 2020». Il déplore, à ce propos, «la politique du double standard. Ce qui est cancérigène dans les pays industrialisés cesse de l’être dans les pays en voie de développement!», mais il reconnaît que le combat n’est pas facile, car on a en face à des gens qui pèsent très lourd sur le plan économique et qui font la promotion d’un ultralibéralisme effréné et déchaîné. Toutefois la société civile a un grand rôle à jouer dans le contexte de cette lutte», souligne-t-il.

Un autre son de cloche mais…

Présente lors de cette journée Emna Helmi, ingénieure générale, sous-directeur de la direction de l’hygiène et de la santé environnementale relevant du ministère de la Santé, a bien voulu commenter certaines informations relatives aux formalités et mesures concernant l’utilisation des pesticides en Tunisie.

Elle a expliqué que «l’utilisation des pesticides dans notre pays relève des attributions dudit ministère et elle est soumise à l’évaluation scientifique de la part du laboratoire national de contrôle des médicaments. Ce laboratoire transmet l’avis scientifique avant la délivrance de l’autorisation pour la commercialisation en Tunisie mais on note toutefois à ce niveau l’absence d’un règlement-cadre».

Un projet a été élaboré au niveau du ministère de la Santé et transféré pour consultation au ministère de l’Environnement qui gère les produits chimiques. L’évaluation de la liste des pesticides se fait de manière périodique, rassure-t-elle. Pour ce qui est des pesticides qui sont devenus obsolètes, elle confirme qu’ils sont stockés dans certains dépôts du pays, qu’ils sont bien recensés, remballés  pour être transportés après vers les incinérateurs à l’extérieur du pays. Pour le moment, on ne dispose que de petites quantités qui sont bien localisées et sous contrôle.

«Quant à l’autorisation accordée à certains produits pesticides à usage public, elle est conditionnée par l’utilisation de ce même produit dans le pays d’origine», explique encore Mme Helmi qui est aussi responsable de l’enregistrement et l’homologation des produits pesticides utilisés  pour l’hygiène publique.

En effet, l’exercice de l’activité selon les clauses du cahier des charges approuvé par arrêté du ministre de l’Agriculture, de la Pêche et des Ressources hydrauliques du 5 mai 2003 impose des pièces à fournir dont des copies des autorisations de vente ou des homologations administratives du pays d’origine si les pesticides sont importés.

Pour ce qui est de l’utilisation du Glyphosate  qui est un herbicide, un courrier a été adressé par le ministère de la Santé à celui de l’Agriculture pour inviter la commission technique qui siège au sein de ce dernier département à réévaluer  son utilisation, ajoute la même source. Une réévaluation qualifiée plus loin de très tardive par le professeur Bouguerra. «Il s’agit d’un produit cancérogène probabl? Pourquoi ce grand retard? Le problème c’est l’absence de réactivité en Tunisie».   

Mme Helmi confirme pour sa part que le DDT n’est plus utilisé en Tunisie, il est toutefois utilisé comme additif pour l’usage industriel et selon les normes de la Convention de Rotterdam sur la procédure de consentement préalable en connaissance de cause applicable à certains produits chimiques et pesticides dangereux qui font l’objet d’un commerce international.

Du tac au tac entre chercheurs scientifiques et représentants des ministères intervenant dans le contrôle et l’organisation de la chaîne de distribution des produits pesticides. Pour le professeur, Mohamed Larbi Bouguerra, «le problème est que personne n’entend les scientifiques en Tunisie».

 D’autres conférences non moins importantes ont porté sur la «Reproduction des organismes et sur la santé humaine» (Amel Hamza-Chaffai), experte internationale spécialiste en écotoxicologie marine et environnement), «Les polluants organiques persistants, évaluation de la contamination dans divers milieux en Tunisie» ( Pr Mohamed Ridha Driss), «L’évaluation des risques sanitaires de la pollution mercurielle à Kasserine» ( Dr Imen Fatnassi). Nous y reviendrons.

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