Avant même la création d’un carnaval dédié à cette époque de l’été en Tunisie, Aoussou a toujours été une temporalité joyeuse, nonchalante, pleine de farniente et de joie de vivre. Le temps, bien que chaud le jour, est clément la nuit où les noctambules se permettent d’allonger leurs soirées dans une fiesta permanente.

L’historien El Qairouani parle d’une fête païenne licencieuse, appelée Aoussou, qui se célébrait dans toute la Tunisie  et qui avait pour objet de commémorer ou de provoquer le changement de saison. Elle fut supprimée à l’instigation des dévots, au XIIIe siècle, sauf à Sousse où une forme de survivance de cette fête païenne est restituée par un carnaval créé en 1958.   

Dans la mythologie sahélienne, il existe depuis la nuit des temps un rituel qui installe la cité dans des ambiances festives en l’honneur du dieu de la mer, Aoussou, qui procure aux  riverains vie et santé.

En effet, il s’agit d’une fête qui tire son origine du culte païen rendu dans l’antiquité par les Hadrumétins à Neptune, dieu de la mer. Cet hommage remonterait même aux Phéniciens. L’appellation d’Aoussou serait d’ailleurs une déformation d’Augustus ou d’Océan…

Le rituel d’Aoussou, se déroulant traditionnellement vers la fin de juillet (24), s’est ancré dans l’imaginaire populaire pour devenir au fil du temps un festival par lequel les riverains sahéliens inaugurent, dans l’euphorie, la saison estivale.

Il sacre le passage du corps à l’eau, ouvre la saison du soleil et annonce les bienfaits de la mer.

Une canicule

Les journées d’Aoussou peuvent se prévaloir d’être les plus chaudes de l’année ; quarante jours de canicule (littéralement petite chienne) absolue. Ils durent quarante jours, dont trente-cinq en été et cinq en automne. Elles débutent le 24 juillet pour ne se terminer que le 2 septembre.

D’origine fort lointaine, la saison d’Aoussou a marqué avec le temps nos concitoyens : citadins, ruraux et villageois à la fois.

Les rites cycliques y foisonnent, lui reconnaissant des vertus purificatrices protégeant le corps et l’âme.  Ils ont élaboré pendant des siècles tout un rituel pour bien accueillir Aoussou.

Cette coutume de procession est suivie à Tunis comme dans toutes les autres villes ou villages du littoral.

Il est d’usage, pour tous ceux qui habitent non loin de la mer, de prendre un bain dans l’onde salée, la nuit qui précède le premier jour d’Aoussou.

Les baignades doivent correspondre au chiffre sept. Sept immersions dans sept vagues distinctes. Hommes, femmes, enfants, tout le monde doit se plonger dans la mer.

Ils y amènent aussi leurs animaux, chevaux, chameaux, ânes. A tous, ce contact de l’eau salée donne une grande force pour supporter l’été, disent-ils. Ils se purifient l’âme et le corps dans le liquide originel. Les démons habituels sont solubles dans l’eau de mer. C’est un bienfait du sel de mer.

Les cavaliers y viennent, donc, en course rapide, et, tout en sueur, eux et leurs montures se jettent dans l’eau; c’est pour enlever, disent-ils, les impuretés du sang.

Ce sont les bains protecteurs des mules qui ont bien travaillé durant toute la saison agricole : labourage, désherbage à la m’hacha et enfin le battage (drissa). Aussitôt la baignade terminée, ils repartent au galop. Cela expliquerait, peut-être, que cette imprudence, n’ait pas, pour les gens ou les bêtes de suites fâcheuses.

Après ces baignades, les estivants ont droit à des plats de fête dont un couscous des plus somptueux. C’est celui de bon augure et de la baraka. Ainsi tous les petits maux contractés durant l’année disparaissent : rhumatismes, maux d’estomac, maladies de la peau, toutes les pathologies qui craignent l’eau salée.

La baraka d’Aoussou protège chaque individu, lui assure santé et bonheur une année entière. Ainsi, durant les quarante jours d’Aoussou, rites cycliques et rites de passage se croisent et s’entremêlent ; cette période correspond à la fin de tout un cycle agricole et marque le début d’un autre, la fin des moissons et de la cueillette et le début de la saison humide avec la Ghasselt en-nouader, la pluie qui lave les aires de battage des céréales. On commence alors à festoyer à pleines dents. Fiançailles, mariages et circoncisions se succèdent à n’en plus finir comme si les cycles naturels étaient là pour pousser les cycles sociaux ; ils leurs fournissent les moyens en quelque sorte.

C’est aussi le moment pour préparer les provisions de l’année, la Aoula. Le temps est aux réjouissances, céréales, épices et autres réserves sont confectionnées dans l’allégresse. Les produits ramassés ou cueillis dans la période d’Aoussou sont considérés les meilleurs. Les fins connaisseurs le disent et le répètent : ne faites votre Aoula qu’en cette période. Le soleil d’Aoussou est le plus bienfaiteur pour le séchage des graines. La menthe (naânaâ) récoltée en cette saison est la meilleure pour être séchée et conservée. Le miel d’été ayant été produit durant les jours secs est le meilleur de toute les variétés de miel ; il est rouge, une couleur toujours prisée.

En milieu urbain, on tient à organiser des fêtes et réjouissances pour bien terminer une année laborieuse avant d’entamer une autre avec le retour à l’école et à la double séance au travail.

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