Par Hechmi Ghachem

A regarder de près ce qui se passe, depuis une dizaine d’années, dans le paysage culturel tunisien, on découvre qu’il est entré dans une période de léthargie et de torpeur, ponctuée par quelques rares et timides rebondissements qui ressemblent beaucoup plus à des gesticulations pour forcer l’Histoire qu’à un véritable mouvement artistique, capable de la marquer.

Les arts survivent grâce au labeur finissant de quelques sommités plus ou moins émérites, de la deuxième et la troisième génération. Les deux générations suivantes donnent l’amère impression d’avoir été enterrées avant que d’être nées, malgré quelques nouveaux talents, qui ont pu percer le mur de l’anonymat, sans pouvoir se maintenir à l’avant-scène durablement.

Il y eut quelques coups de cœur pour certains de ces artistes, sans qu’il y ait réellement des coups de maître.

Ce constat ne doit pas nous attrister pour autant ni nous enfoncer dans le désespoir. Le silence, par le musellement, imposé à l’expression artistique tunisienne depuis l’indépendance par des autorités politiques, avait pour but la mise au pas de toute aventure personnelle et libre et l’asservissement de ces téméraires que sont les artistes, pour la consolidation de leur pouvoir. Encore plus terrible sera le jugement porté par le gouvernement religieux postrévolutionnaire qui prône haut et fort la négation de toute expression artistique, jugée satanique. Cette torpeur précède (nous y avons foi) une terrible tempête qui va arracher, avec leurs racines, tous les préjugés et l’oppression qui ont été le lot quotidien d’un esprit tunisien libre. Nous n’avons cessé de le souligner : il n’y a jamais eu en Tunisie de réel complot contre l’Etat, mais il y a eu toute une stratégie, érigée et héritée par tous ceux qui y ont exercé le pouvoir, pour empêcher les penseurs et les artistes tunisiens d’agir librement. Mais tous les despotes visiblement oublient cette leçon répétée, inlassablement par l’Histoire humaine : resserrer l’étau, de plus en plus fort, autour des populations, pousse ces derniers, à vouloir, de jour en jour, mettre fin à leur règne.

La révolution sociopolitique a eu lieu dans notre pays, n’en déplaise à certains.

Du moins, nous pouvons dire que la première boucle est bouclée.

Et c’est de notoriété publique qu’après toute révolution, il y a une phase où les forces réactionnaires tentent de se ressaisir pour la contrecarrer. C’est le passage de la contre-révolution qui est d’une extrême délicatesse puisque tout l’avenir du pays y est mis en cause.

Tous les politiciens parlent de la nécessité d’accompagner l’essor de la société par un mouvement culturel puissant. Mais personne n’y croit.. ou bien si peu. Aucun parti n’a un programme défini et clair pour la culture à part ceux des usurpateurs de la religion qui, eux, ne veulent en aucun cas entendre parler de culture.

Changer de ministre ne peut résoudre les divers problèmes accumulés durant plus d’un demi-siècle de népotisme, de favoritisme et d’exclusion. Les trois dictatures qui ont régné en Tunisie depuis la décolonisation ont fermé à tout jamais l’accès à la moindre lueur devant l’Esprit tunisien par la pratique de l’enfermement, de l’exil et de la terreur.

Ceux qui parmi la gent “artistique“ ont profité des faveurs des anciens seigneurs sont en train de se positionner aujourd’hui pour se mettre au service des nouveaux maîtres. On prend les mêmes et on recommence. Il y en a même qui poussent leurs enfants à occuper leur place comme si l’on pouvait hériter du don artistique comme d’un lopin de terre.

Tout ce beau monde semble ignorer qu’il y a eu un véritable chamboulement dans ce pays et que la vague qui va déferler va les arracher à leur doux ron-ron pour les enfoncer au fin fond des poubelles de l’Histoire qu’ils n’auraient jamais dû quitter.

La sonnette d’alarme a été actionnée par les praticiens de la nouvelle variété (rap ou reggae tunisifiés). Les autres expressions artistiques ne vont pas tarder à suivre.

Nous entamons la deuxième phase de notre révolution. Et n’en déplaise aux maoïstes et aux ultras-religieux, elle ne sera ni culturelle ni cultuelle mais artistique.             

H.G.

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