Atef Limam est chargé du projet Aires marines protégées au Centre d’activités régionales pour les aires spécialement protégées (SPA/RAC). Il évoque dans cet entretien l’historique du projet de protection de la zone nord de Kerkennah. Un processus participatif et intégré que cet expert totalement engagé pour la préservation de la biodiversité de l’archipel a suivi depuis l’année 2017

Pourquoi avoir choisi la zone nord de Kerkennah pour mettre en place une aire marine protégée ?

Le deal de mettre en place une aire marine à El Ataya, Ennajet et Kraten, au nord de l’archipel, relève d’une mise en cohérence avec la stratégie nationale des aires marines et côtières protégées (Amcp) en Tunisie. La Tunisie avait identifié douze sites potentiels pour constituer un réseau national d’aires marines et côtières protégées, qui représentent des zones sensibles. Cette démarche s’intègre dans le Programme de développement des Amcp mené par l’Apal dans le cadre de sa politique nationale sur la biodiversité. Dès l’adoption en 2009 de la loi sur les Amcp, ces douze sites ont été adoptés couvrant tout le pays du nord au sud. A Kerkennah donc, on a opté pour sa partie nord avec ses ilots inhabités, de Sifnou jusqu’à Gremdi. Et tout son potentiel biologique et éco-biologique: la grande nacre Pinna Nobilis et surtout les prairies de posidonie, des herbiers endémiques ne se trouvant qu’en Méditerranée et qui constituent des espaces de frayère et de reproduction pour les espèces. La posidonie est d’ailleurs souvent citée comme incarnant les poumons de la Méditerranée en termes de production d’oxygène, c’est l’Amazonie de cette mer. Sa présence aux Kerkennah est très particulière, sa densité importante, avec l’existence de récifs barrière, les récifs tigrés, une spécificité de Kerkennah. D’autre part, Kerkennah incarne en premier lieu la mer avec tout ce qu’elle peut offrir de potentiel socioéconomique et culturel. Cette mer d’une richesse incomparable était exploitée d’une façon durable par les anciens. Ces pratiques de pêche ancestrales et traditionnelles ont continué dans le temps, elles existent encore. Notamment la pêche à la charfiya avec l’utilisation du palmier, la pêche à la damassa, la pêche au poulpe avec l’usage des pierres (karour) comme piège à mollusques. Or, à côté sont apparues d’autres techniques illicites et destructrices : le kiss, un chalutier de fonds qui racle tout le fond marin, y compris la posidonie, les nasses en plastique alors qu’auparavant elles étaient confectionnées en tiges de palmiers, les filets en plastique. Le milieu s’est industrialisé dans une logique de gain rapide. Le temps était donc venu pour protéger la zone nord de Kerkennah dans le cadre de la stratégie nationale tunisienne des aires marines protégées sous l’égide de la Convention de Barcelone. Le SPA/RAC s’intéresse beaucoup à ce processus, lui qui représente le secrétariat du Protocole relatif aux aires spécialement protégées et à la diversité biologique et travaille dans l’objectif de mettre en place un réseau méditerranéen  d’aires marines protégées.

Qu’est-ce que la stratégie d’une aire marine protégée peut ramener à la population de l’archipel ?

L’objectif d’une aire marine protégée consiste en premier lieu à protéger le potentiel naturel qui existe sur le site, en particulier les espèces et les habitats phares qui sont menacés ou soumis à des dangers anthropiques. Or nous avons aujourd’hui dépassé le concept de la protection pure et dure des années 60, 70 et 80 pour une vision plus évoluée, holistique et qui veut réconcilier nature et écodéveloppement. En prenant l’exemple de Kerkennah, une AMP peut préserver les ressources naturelles de l’île tout en assurant une promotion durable de la zone par le développement d’activités économiques, la réactivation des équilibres anciens illustrés ici par la pêche durable et l’intégration des pratiques ancestrales dans la dynamique de l’île, tel le tourisme écologique ou le pescatourisme.

Comment faire adhérer la population à une stratégie de zone marine protégée qui peut se révéler contraignante pour certains ?

Le mot d’ordre ici est la participation, l’échange et l’implication des locaux dans ce processus que l’Apal a lancé avec le SPA/RAC. Dès les premières missions de prospection du milieu et de diagnostic, nous avions intégré les populations d’El Ataya, d’Ennajet et de Kraten. Dans un atelier suivant, nous avons exposé le bilan diagnostic devant tout le monde. Le processus a été participatif d’un bout à l’autre. Lorsque dans une deuxième phase, nous avons entamé la préparation du plan de gestion, qui représente la Constitution d’une aire marine protégée et sa réglementation — outre le zonage, ce plan comprend des programmes d’écodéveloppement —, nous avons engagé des réunions sectorielles et des contacts avec les acteurs concernés. A savoir les pêcheurs, les petits agriculteurs, les acteurs du pescatourisme, qui se pratique à Kerkennah mais d’une manière non organisée, les chercheurs qui travaillent sur les îles Kerkennah et les représentants de la société civile. Les débats ont parfois été houleux, mais nous avons avancé d’une manière consensuelle. La zone de protection qui était proposée au début était beaucoup plus petite que celle adoptée en fin de parcours. En nous basant sur les préconisations des pêcheurs, qui connaissent les courants et les hauts fonds comme personne, nous nous sommes rendu compte que si on ne protégeait pas les zones de frayère et d’alimentation des espèces marines se trouvant aux alentours, on n’atteindrait pas le résultat escompté. Ils nous ont donné une leçon sur la connectivité écologique : l’effet d’une zone sur une autre. Ainsi le zonage de l’aire marine protégée a été étendu et finalement validé par tous les acteurs.

On connaît mieux l’agrotourisme que le pescatourisme. De quoi s’agit-il exactement ?

C’est un tourisme basé sur la pêche. Cela consiste à amener les visiteurs de l’île, qu’ils soient tunisiens ou étrangers, en balade en mer pour apprécier la beauté du paysage qui s’offre à eux mais aussi découvrir les techniques de pêche traditionnelles. Ils peuvent admirer la charfiya avec ses différentes composantes. Rappelons que cette pratique a été inscrite au Patrimoine immatériel de l’Unesco le 16 décembre 2022.

En visitant la charfiya, ils participent eux-mêmes à la collecte journalière du poisson en relevant les nasses (drina). Immédiatement, ils doivent faire le tri entre poissons consommables et petits poissons à rejeter tout de suite en mer. Les autres techniques pouvant intéresser les touristes sont la pêche au poulpe piégé dans le karour ou encore la damassa avec sa dimension spectaculaire. Le pescatourisme peut représenter à Kerkennah avec sa mer très peu profonde, de 0,5 mètre à un mètre, donc très peu menaçante, un potentiel important, quitte à ce que le cadre législatif adapté suive pour qu’un bateau de pêche puisse être habilité à transporter des touristes. Un projet de loi est actuellement à l’étude, nous espérons qu’il verra le jour prochainement pour donner plus d’horizon aux pêcheurs de l’île.

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