Une campagne nationale «Femmes et terre» en Tunisie et en Libye vient d’être lancée par le Bureau UN-Habitat en Tunisie. Elle répond à une situation paradoxale où les exploitations agricoles sont, en Tunisie notamment, dans leur majorité investies par des travailleuses agricoles, sans qu’elles aient le droit d’accéder à la propriété en raison de traditions et de discriminations ancestrales.


«La protection du droit des femmes à la terre, à la propriété et au logement contribue à la réalisation et à la jouissance d’un large éventail des droits humains tels que le droit à un niveau de vie suffisant, à un logement décent et abordable, à la santé, au travail et à l’éducation», déclarait Aida Robbana, représentante du Bureau UN-Habitat en Tunisie à l’ouverture de l’atelier sur l’accès des femmes à la terre en Tunisie et en Libye (12 et 13 septembre à Tunis).

Cet atelier a été organisé dans le cadre de la Campagne régionale sur les femmes arabes et la terre lancée depuis février dernier par le Programme des Nations unies pour les établissements humains (UN-Habitat) et le Réseau mondial d’outils fonciers (Gltn). S’appuyant sur la Campagne régionale, une campagne nationale «Femmes et terre» en Tunisie et en Libye vient d’être initiée. Cette campagne a pour objectif de disséminer et de promouvoir des messages clés à travers les médias et tous autres agents de changement, sur les avantages socioéconomiques et culturels du droit des femmes au logement, à la terre et à la propriété, et sur les défis qu’elles rencontrent lorsqu’elles revendiquent légitimement ces droits.

5% seulement de Tunisiennes possèdent des terres

En invitant une magistrate et des sociologues, l’atelier a été l’occasion de décrypter les raisons pour lesquelles les femmes en Tunisie et en Libye sont si peu propriétaires des biens fonciers. Si en Libye peu de données sont disponibles sur les questions liées au droit des femmes au logement, à la terre et à la propriété, on sait que 5 % seulement des Tunisiennes possèdent des terres inscrites en leur nom. Dans les deux pays, cette question est le lieu de toutes les discriminations. En Libye, les féministes n’osent encore même pas l’aborder dans le débat public.

La raison ?

Najette Ben Salah, magistrate, tente une réponse : «La propriété confère à son titulaire le droit exclusif d’user de sa chose, d’en jouir et d’en disposer. Ce qui implique surtout pour les femmes un potentiel important de richesse, d’autonomie et de pouvoir d’où l’enjeu de l’égalité entre hommes et femmes quant à l’accès à ces richesses et son impact sur la définition des rôles entre les hommes et les femmes dans nos sociétés».

L’héritage étant le principal moyen d’acquérir des droits fonciers en Tunisie, les normes de succession basées sur les injonctions du Coran («Au fils une part équivalente à celle de deux filles», selon la Sourat An-Nissa) ont un fort impact sur l’accès à la propriété et à la terre pour les femmes. En particulier dans les zones rurales où les règles coutumières excluant les femmes de l’héritage sont suivies dans la majorité des cas. Dans ces zones-là, les femmes, notamment après leur mariage, soit cèdent souvent leurs parts à leurs frères afin de garder la terre au sein de la famille ou les laissent dans l’indivision. Les revendications des femmes de leurs droits à la terre y sont considérées comme une offense, voire une trahison envers les membres masculins de la famille.

Pour Najette Ben Salah, en dépit de la parité apparente, un long chemin de lutte reste à parcourir devant les femmes en matière d’accès aux droits à la propriété. Tout en constatant que le niveau d’éducation des femmes représentait un catalyseur majeur pour qu’elles revendiquent leurs droits à l’héritage, elle préconise que le gouvernement mette en place une approche genre au sein des politiques publiques. Stratégies jusqu’ici inexistantes.

Investir les structures syndicales et de travail en coopératives

Le sociologue Walid Ben Omrane s’est interrogé au début de son intervention sur «L’accès des femmes des régions rurales à la terre» si les nouveaux contextes post-révolution, porteurs en principe de changements, ont bouleversé la dynamique de l’appropriation des femmes de biens fonciers en Tunisie.

Ses interviews des femmes rurales et ses observations du terrain démontrent que leur situation n’a subi aucune rupture par rapport à la période d’avant le 14 janvier 2011. Représentant, selon les régions, jusqu’à 80 % de la population active dans l’agriculture, elles assurent aujourd’hui la sécurité alimentaire des Tunisiens. Et pourtant… «Du centre-ouest au nord-est, les femmes travaillent les exploitations agricoles en tant qu’ouvrières. Elles nourrissent les villes des côtes tunisiennes. Il existe une fracture entre les élites citadines et cette classe sociale qui travaille sans avoir de représentativité réelle. Subissant des inégalités socioéconomiques de tous genres, elles ne sont pas considérées comme une force de travail réelle, malgré un discours officiel qui leur rend hommage d’un moment à l’autre», explique Walid Ben Omrane. Le sociologue croit dur comme fer : pour renverser ce rapport de force en faveur du corps social dominant, les hommes entre autres, «l’informel où circulent ces femmes doit devenir formel».

«Il faudrait encourager les nouvelles formes d’organisations syndicales des femmes travaillant dans les régions rurales pour renforcer le rapport de force politique en leur faveur», recommande-t-il.

Dorra Mahfoudh, chercheuse et sociologue féministe, s’est souvent penchée sur les discriminations qu’affrontent les femmes dans les divers champs qu’elles investissent : vie active, vie familiale, violences de tous genres, cyber harcèlement… Son intervention au cours de l’atelier de UN-Habitat a porté sur : «Foncier et genre : le difficile accès des femmes à la terre, au logement et à l’héritage. Le cas de la Tunisie».

Pour Dorra Mahfoudh, un paradoxe étonne de par sa fulgurance, d’un côté le taux de femmes diplômées du supérieur de plus en plus important et de l’autre leur appauvrissement constant. «On a longtemps justifié l’inégalité successorale par le manque de compétence des femmes. Or, beaucoup de femmes disposent aujourd’hui d’un capital scolaire supérieur aux hommes. Les normes dominantes et les pratiques discriminatoires n’ont pourtant pas changé», affirme la chercheuse.

Dorra Mahfoudh partage entièrement la recommandation de Walid Ben Omrane par rapport à une meilleure représentativité des femmes dans les GDA, les Smsa, les coopératives et les comités de villages : «Elles pourraient y gagner confiance en soit, autonomie financière et pouvoir de décision».

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