Redeyef, ou comme ses habitants l’appellent la ‘’vieille ville’’, est l’une des régions les plus défavorisées du pays. Malgré son grand apport dans l’économie tunisienne, ses habitants souffrent de la pauvreté. On ne peut s’empêcher de s’interroger : comment se fait-il que cette vieille ville ne s’améliore pas ? Comment se fait-il que les habitants de Redeyef luttent encore pour bénéficier de l’un des moyens les plus élémentaires de survie et de dignité : l’eau potable ?

En 2022, une eau de qualité respectable fait défaut dans différentes régions du pays, notamment dans le gouvernorat de Gafsa, où se trouve notre ‘’vieille ville’’. Il n’est pas surprenant que la fluorose dentaire (une maladie endémique qui se développe à la période de l’enfance où la teneur en fluor de l’eau de boisson est élevée et qui se caractérise par des taches de type craie, une coloration brunâtre et une destruction de l’émail) soit connue pour être répandue dans la région de Gafsa et ses environs. Malheureusement, après toutes ces décennies, le fluorure dans l’eau potable n’a pas été réglementé, et les citoyens tunisiens en subissent toujours les conséquences. Face à ce constat alarmant, le Forum tunisien des droits économiques et sociaux (Ftdes) s’est penché dans sa dernière revue semestrielle de la justice environnementale sur « L’eau de Redeyef et son effet sur la maladie de fluorose dentaire chez la population ».

La CPG et son impact sur l’eau dans la région minière

L’Etat est marqué par son absence dans la région minière de Gafsa et la CPG a essayé de combler ce vide en assumant ses responsabilités en fournissant des emplois et en investissant dans le secteur social, culturel et éducatif. Cette contribution est une stratégie adoptée par la CPG pour couvrir ses violations de l’environnement dans la région. Cependant, l’omniprésence de cette grande entreprise nationale dans la région minière est également à l’origine de plusieurs problèmes, dont celui de l’eau.  Selon l’autrice de l’étude, Dr Chayma Bizani, dentiste et volontaire Ftdes, l’extraction du phosphate et son acheminement vers  les blanchisseries restent les activités industrielles les plus consommatrices d’eau. Chaque année, la Compagnie des phosphates de Gafsa utilise environ 72% des ressources en eau souterraine profonde de la région du bassin minier, estimées à 25,1 millions/m3 par an. La capacité de pompage des puits est estimée à 715 l/sec, soit une grande capacité de pompage qui dépasse de loin celle  de la Sonede dans toutes les villes du bassin minier. Face à cette grande différence de capacités hydrauliques et logistiques entre la CPG et la Sonede, la CPG, durant la période récente où les coupures d’eau se sont multipliées pour les habitants du bassin minier, notamment durant l’été 2017, a pompé environ 1,2 million de m3 d’eau potable à Al-Arid Al-Araid, ce qui a réduit la gravité des coupures d’eau durant cette période. Cependant, la Compagnie des Phosphates de  Gafsa ne se contente pas d’exploiter les ressources en eau du bassin minier, mais contribue directement à la pollution des oueds et des nappes phréatiques, en rejetant d’énormes quantités d’eau boueuse dans les vallées depuis plus de 38 ans. Ces eaux boueuses ont un impact néfaste sur l’environnement et les moyens de subsistance des habitants du bassin minier. Les laveries des phosphates drainent les eaux boueuses polluées dans le réseau des vallées de la région, qui s’étend sur 140 km de la réserve au Shatt Al-Gharra, au sud-est du bassin des phosphates. Le réseau des vallées dans lequel ces eaux boueuses polluées sont drainées comprend les vallées de Tarfaiya, Moularès, Tebddit et Thalej jusqu’aux lavoirs situés au nord-ouest d’Al-Talawi. Quant au secteur oriental, il comprend les vallées de Métlaoui, Al-Sabseb, Al-Sharia, Al-Tarfawi et Al-Jamal. Les eaux boueuses finissent par rencontrer Al-Quefilah à Wadi Al-Owaydia, où les eaux boueuses sortent des bassins avant de se jeter dans le Shatt Al-Gharra, qui est situé au sud-est du bassin de phosphate de Gafsa… Et donc, les déchets de la blanchisserie de la CPG n’ont qu’une seule fin : le retour à la nature.

90% des habitants sont touchés par la fluorose dentaire

Afin de comprendre le lien entre la propagation de la fluorose dentaire et la qualité de l’eau de boisson à Redeyef, deux approches ont été suivies : un questionnaire et une analyse de l’eau bue par les habitants de Redeyef.

Pour le questionnaire, l’enquête a montré qu’environ 86 % des citoyens interrogés sont d’accord pour dire que l’eau n’est pas potable, et ils en attribuent la raison à la salinité et au pourcentage élevé de carbonates, de fluorure et d’autres composants qui affectent même son odeur. En supposant que l’eau n’est pas potable et de mauvaise qualité, 84% de l’eau est utilisée uniquement pour le ménage, le nettoyage et la lessive. Son utilisation pour la cuisine ne dépasse pas 65%. Le questionnaire, proposé aux 300 habitants, montre également que 32% boivent de l’eau filtrée, 19% boivent de l’eau filtrée et de l’eau minérale, 11% boivent de l’eau filtrée et de l’eau de la Sonede, 11% boivent de l’eau minérale, 8% boivent de l’eau de la Sonede, 7% mélangent tous les types d’eau et dépassent 2,29 mg/l, 4% boivent de l’eau de la Sonede et de l’eau CPG (Kobbania) et seulement 2% boivent de l’eau de source / puits.

Les discussions avec les habitants, lors de l’enquête, ont montré que les habitants sont conscients que l’eau potable distribuée par la Sonede n’est pas bonne pour leur santé ou leur état bucco-dentaire. Ils se sentent abandonnés depuis longtemps par les autorités locales, la Sonede et le gouvernorat de Gafsa. Les habitants se retrouvent obligés de faire face à ce problème par eux-mêmes et ils ont fait d’énormes efforts pour diversifier leurs sources d’eau, en mélangeant toutes sortes d’eau potable, tout en essayant toujours d’explorer des méthodes saines pour boire l’eau. Chaque habitant de Redeyef est devenu, malgré lui, l’ingénieur, l’analyste ou encore le connaisseur de l’eau potable. Malgré leurs bonnes intentions et leurs grands efforts, les habitants de Redeyef manquent de moyens pour améliorer la qualité de l’eau tout en préservant ses minéraux essentiels.

L’une des principales preuves en est la fluorose dentaire. Lors de l’enquête, il a été constaté que 90% des habitants interrogés sont touchés par la fluorose dentaire (163 hommes/174 et 106 femmes/126).

Qu’en est-il des enfants ?

La fluorose dentaire résulte de la prise excessive de fluor au cours des premières années de la vie (jusqu’à 8 ans environ), c’est-à-dire au moment de la formation des dents permanentes. On observe des manifestations de fluorose dentaire même chez les enfants qui ont grandi avec d’autres sources d’eau potable que celle de la Sonede. Pour la catégorie des enfants, le questionnaire fait ressortir que 30% boivent d’eau de la Sonede, que ce soit comme source unique ou mélangée à d’autres sources, 62% boivent de l’eau filtrée, 32% boivent de l’eau minérale ou un mélange des deux et 8% ne boivent que de l’eau des puits et des sources. Toujours d’après le questionnaire, 28 sur 36 enfants sont atteints de la fluorose dentaire. 50% des enfants boivent un mélange entre l’eau de la Sonede et l’eau filtrée. L’autre moitié des enfants boivent de l’eau filtrée et l’eau minérale. Et donc, à Redeyef, l’enfant reste exposé au fluor par le simple fait que les foyers continuent à utiliser l’eau de Sonede pour cuisiner.

Un taux de fluorure plus élevé que la normale ?

Le 19 janvier 2022, six échantillons d’eau apportés de Redeyef ont été déposés au «Laboratoire central d’analyses et d’essais» de Tunis pour analyser le taux de fluorure. Les échantillons d’eau sont : l’eau de Sidi Dhaher (eau de source d’El Kataa), l’eau filtrée de Redeyef, l’eau de Kobbania (du puits de Tarfaya appartenant à la CPG), l’eau d’El Karma (Argoub), l’eau de la Sonede (robinet d’eau de Redeyef)  et l’eau de Tebeddit.

Après les analyses, on a constaté que le taux de fluorure le plus élevé est celui de l’eau de la Sonede provenant des robinets avec 2,29 mg/l, alors que les taux de fluor les plus bas sont ceux de l’eau filtrée avec 0,24 mg/l et de l’eau d’Argoub 0,14mg/l. Pour les niveaux de fluorure de l’eau de Kobbania provenant du puits de Tarfaya et de l’eau de Tebeddit, ils sont conformes aux normes de l’OMS avec 1,47 mg/l. Et là, il faut rappeler que les habitants de Redeyef utilisent principalement l’eau filtrée et l’eau de la Sonede comme eau de boisson. En outre, ils mélangent l’eau de la Sonede avec d’autres sources d’eau différentes. Ils pensent que cela rendra l’eau de la Sonede plus saine et diminuera le taux de pollution de celle-ci. Cependant, cela ne ferait qu’augmenter le niveau de fluorure consommé, alors que la valeur recommandée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) est de 1,5 mg/l. Selon l’OMS, dans les zones tempérées, la fluorose dentaire apparaît lorsque la concentration de fluorures dans l’eau dépasse 1,5 à 2 mg/l.

Bien que la Sonede et la CPG partagent la même nappe phréatique des puits de Tarfaya, les résultats des analyses révèlent une grande différence dans la concentration de fluorures dans l’eau des deux sociétés. En effet, l’eau de la Sonede est beaucoup plus chargée en fluorure  que celle de la CPG. Cela veut dire que la modification dans la composition de l’eau n’est pas originaire de la nappe phréatique elle-même, mais provient d’interactions ayant eu lieu durant l’acheminement de l’eau vers la surface pour la consommation. L’analyse infirme donc l’hypothèse selon laquelle la qualité de l’eau de la nappe de Tarfaya serait à l’origine de la propagation de la fluorose dentaire chez les habitants et montre que les eaux sous-terraines de Tarfaya et Tebddit ne dépassent pas les normes de l’OMS (1.47 mg/l).

Alors, comment le niveau de fluorures augmente-t-il dans les maisons des habitants de Redeyef ? Est-ce que l’âge des robinets vieux et usés est à l’origine de cela ? Cela ne peut pas être confirmé, car des personnes âgées de plus de 60 ans sont atteintes de fluorose  depuis des décennies, lorsque le réseau de la Sonede était encore en bon état. Donc, la possibilité la plus raisonnable serait de dire que la contamination de l’eau du robinet à Redeyef provient à l’infiltration des eaux usées dans la nappe et l’absence du réseau de l’Onas dans la ville, aussi bien que l’abondance des déchets industriels provenant de l’activité de la CPG et du groupe chimique dans la région. Par ailleurs, même si les habitants de Redeyef évitent de boire l’eau du robinet, ils l’utilisent quand même pour la cuisine, et pour se laver les dents avec un dentifrice déjà chargée en fluorure. L’eau du robinet à Redeyef est donc nuisible à la santé des dents. Tout ce raisonnement implique que la Sonede ne fait pas son travail de distribution de l’eau potable à la population de Redeyef. La fluorose dentaire est l’un des principaux résultats. Elle touche la majorité de la population de la ville.

Comment résoudre et prévenir ce problème à l’avenir?

En Tunisie, la fluorose dentaire est particulièrement présente à Gafsa, Kairouan, Sidi Bouzid et Gabès et trouve son origine dans l’eau potable. L’intoxication chronique survient à partir d’une dose de fluorure > 2ppm. Après l’âge de 12 ans, le fluor topique apparaît dans la fluorose dentaire et peut même provoquer une fluorose osseuse. Le traitement dépend du stade de la fluorose dentaire allant du moins au plus invasif. Il peut varier d’un simple polissage superficiel de l’émail endommagé, à une microabrasion de l’émail associée ou non à un éclaircissement externe, une microabrasion de l’émail, des reconstructions directes par facettes en résine composite ou indirectes par facettes en céramique, voire des prothèses complètes : couronnes en céramique ou métallo-céramique dans les cas sévères.

Le blanchiment des dents est le traitement le moins invasif. L’utilisation de couronnes est réservée aux stades sévères de la fluorose dentaire. Cependant, ce traitement n’est pas à la portée de tous, car il est quasiment absent des services dentaires publics. La Caisse nationale de  l’assurance maladie (Cnam) ne rembourse pas le blanchiment ou l’éclaircissement des dents. Les assurances privées prévoient généralement le remboursement d’un acte de dentisterie esthétique. Le patient atteint de fluorose dentaire n’a qu’un seul recours pour se soigner : le cabinet dentaire privé.

Il est donc important de trouver des solutions imminentes pour les habitants de Redeyef directement impactés par la qualité de l’eau potable, notamment par la maladie de la fluorose. La raréfaction et la pollution de l’eau impactent  gravement la santé humaine et son milieu de vie. A titre indicatif, le village de Tebeddit était, il n’y a pas longtemps, le producteur numéro 1 des fruits et légumes de la région. Aujourd’hui, sa terre est pauvre en raison de l’absence de l’eau et la dégradation de sa qualité. Cela a affecté la sécurité alimentaire de la ville de Redeyef.

Etant donné que les remboursements de certains traitements dentaires, tels que le blanchiment et le détartrage ne sont pas assurés par la Cnam et qu’ils sont plutôt considérés comme des actes esthétiques, l’État doit prendre des mesures contre les vrais responsables de la fluorose et les obliger à prendre en charge ou à rembourser les frais de blanchiment des dents et de détartrage dentaire aux citoyens victimes de la fluorose dentaire. Dans le cas des habitants de Redeyef, les traitements mentionnés sont des actes essentiels et leur prise en charge devient une prévention des complications futures. Même s’ils sont, dans d’autres régions, considérés comme des traitements esthétiques, ils doivent être un droit pour les habitants de Redeyef qui sont victimes de la mauvaise qualité de l’eau.

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