Alors qu’une délégation s’est rendue hier à Washington pour finaliser un accord avec le Fonds monétaire international (FMI) indispensable pour lubrifier les finances publiques et préserver la souveraineté financière du pays, le mouvement Ennahdha, profitant de la situation socioéconomique précaire et l’érosion du pouvoir d’achat des Tunisiens sur fond de rareté des produits alimentaires de base, a appelé, hier, à une escalade des protestations « pacifiques ». L’opportunisme politique de ce parti ne doit pas nous faire oublier le visage hideux de cette force politique qui a détruit l’économie nationale durant son règne et sa responsabilité dans la mauvaise gestion des affaires de l’Etat durant dix ans.


L’Etat est en faillite. On le sait. Mais l’argent coule à flots en Tunisie, il circule au grand jour et les signes de richesse sont visibles. On voit les plus grandes marques de voitures sillonner nos rues, des villas de maître sont construites le long des côtes et des plages les plus réputées. Mais c’est la nuit que les restaurants les plus huppés sont pris d’assaut. On y dépense à tour de bras. Le matin, c’est la misère qui réapparaît. Les personnes les plus vulnérables se réveillent tôt pour gagner leur vie. Ce sont des femmes rurales qui, à la sueur de leur front, vont labourer, cueillir les olives et s’adonner aux tâches les plus durs. Les bus sont bondés par les ouvriers, les employés et bientôt ils seront pleins à craquer par les élèves et les étudiants de ces familles laborieuses qui ne savent plus à quel saint se vouer pour assurer le gîte et le couvert. C’est une Tunisie à deux vitesses et à plusieurs paliers sociaux, qui surfe sur les vagues de la pénurie des produits alimentaires de base, de manque de médicaments et de l’inflation galopante. Le contraste est flagrant, le paradoxe est saisissant.

Ils détruisent le pays

Comment se fait-il qu’on en est arrivé là ? Il faudrait remonter à la dernière décennie du règne de Ben Ali où la mafia familiale a balisé la voie aux hommes d’affaires véreux pour entreprendre des « projets » sans valeur ajoutée pour le pays mais qui rapportent de l’or à tous ceux qui pillent le pays moyennant des « royalties » conséquentes et sans efforts aux membres rapprochés du clan Ben Ali. La Révolution a été une occasion en or pour ces « paravents »  de se débarrasser de ces intermédiaires incontournables politiquement pour s’arroger les parts qui leur étaient dévolues. Car  sur le papier tout semble être en règle, le consentement de l’administration étant imposé par les parrains de cette mafia benaliste. L’Etat de droit, étant la nouvelle approche révolutionnaire, ces « hommes d’affaires voyous » ont non seulement usé de leurs passe-droits acquis sous Ben Ali mais, pour protéger leurs intérêts et persévérer sur la même voie de pillage des biens du pays, se sont convertis en « hommes politiques et médiatiques ». Ils savent que le nerf de la guerre, c’est l’argent. C’est pourquoi ils ont investi le champ politique. Mais sans ce bras droit de la politique, qu’est les médias, ils ont profité de la liberté retrouvée pour investir le paysage médiatique et mettre en œuvre leur projet éditorial basé sur la défense des intérêts politiques et par conséquent économiques. C’est le nivellement par le bas des médias par des contenus orientés sur les règlements de comptes, sur la diabolisation des adversaires économiques ou politiques. Et pour garantir que l’alchimie fonctionne à merveille, il fallait prendre d’assaut le temple du pouvoir législatif là où se mijotent à petit feu les textes de loi qui garantiraient la pérennité de leur mainmise sur les rouages de l’administration. Dès lors, le mercato des partis politiques a vu le jour avec des chasseurs de têtes des figures politiques réputées pour leur opposition à Bourguiba ou à Ben Ali et crédibles aux yeux du citoyen lambda à cette époque. On a vu des « hommes d’affaires » acheter des fonds de commerce politique, recruter des « leaders d’opinion », en chasser d’autres et donc gérer les partis politiques comme on gère des usines ou des boutiques. D’où la multiplication effarante du nombre de ces partis qui ont atteint une proportion incompatible avec la réalité démographique du pays, dépassant ainsi le seuil des trois cents partis. Profitant d’un Code électoral aux malformations multiples et d’une Constitution qui souffre de plusieurs verrous, l’accès à l’hémicycle est devenu aisée et facile même pour les contrebandiers, les terroristes et autres spéculateurs et voyous. On a vu comment les ministres qui voulaient défendre l’Etat et ses projets sociaux étaient laminés et roulés dans la farine devant les objectifs des caméras pourvu que les lois scélérates qui accordent aux Turques ou aux Qataris et autres acteurs locaux des privilèges ostentatoires  pour saigner à blanc le pays soient adoptées avec de larges scores.

Ce sont de telles lois et d’autres qui ont sapé l’autorité de l’Etat dans le champ économique et dépossédé l’administration de ses mécanismes de régulation et de protectionnisme, qui ont fait entrer le pays dans des zones de turbulences sociales.

Mais pour que ce scénario noir soit cousu de fil blanc, on a essayé de faire porter à l’Etat la responsabilité du chômage en triplant en quelques années ses effectifs par des recrutements massifs au-delà de ses besoins réels.

La richesse est pour les privés, le fardeau est pour l’Etat 

Les chefs de gouvernement successifs, pris à la gorge par la majorité parlementaire à la solde du parti islamiste Ennahdha et principal refuge des « hommes d’affaires » en détresse, sont devenus de simples marionnettes  dont les fils sont tirés à Mont-plaisir. Pour approcher le parti islamiste et bénéficier de sa protection, il suffisait de délier la bourse et de montrer l’argent. En même temps, les nahdhaouis ont déroulé le tapis rouge aux prédicateurs pyromanes dont la mission était de recruter les jeunes pour les envoyer au jihad dans les foyers de tension à l’étranger ou commettre des attentats terroristes dans le pays et perpétrer des assassinats politiques.

C’est ainsi que plusieurs terroristes ont pu passer à travers les mailles de la justice et éviter procès et prison, alors que les hommes d’affaires véreux pouvaient continuer leur sinistre business aux dépens des Tunisiens.

Mais comment peut-il y avoir autant d’argent qui circule dans notre pays sans qu’il y ait une croissance, des emplois et de la prospérité pour tous ? Cet argent provient des circuits de la contrebande, de la spéculation, du trafic de stupéfiant et du commerce parallèle. Pour sa part, le circuit formel reste dominé par quelques familles depuis plus de soixante ans. Ces dernières familles de business men usent de leurs appuis et de leurs fortunes amassées sur le dos de l’Etat pour barrer la route aux jeunes promoteurs incapables encore de répondre aux termes techniques et financiers des grands projets d’investissement. Ils sont démunis face à la férocité financière de ces familles qui détiennent plus de 40% de la fortune en Tunisie. Ainsi, les grandes marques de franchise, pour ne citer que cet exemple, sont totalement entre les mains de ces familles.

Un dernier sursaut

Depuis le 25 juillet 2021, le mouvement Ennahdha, dernier rempart de l’islamisme politique dans les pays arabes, est en train de s’écrouler. Les murs de son édifice ont commencé à se fissurer après dix années de règne en Tunisie où il a pu mettre son grappin sur les rouages de l’Etat et a mené le pays à la banqueroute et en lâchant la bride à ses partisans pour saigner à blanc la trésorerie et s’enrichir sur le dos des citoyens. Le coup de semonce a été donné ce jour-là quand le Président Kaïs Saïed a annoncé la dissolution de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et la prise en main de tout le pouvoir exécutif. Le locataire de Carthage avait promis ce jour-là d’assainir le pays. Un assainissement qui commence selon son projet politique par la justice. D’ailleurs, il a décidé de dissoudre le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) et de le remplacer par un autre provisoire. Mais pour lui, ce sont des dispositions exceptionnelles indispensables pour « concrétiser la volonté du peuple », « pourchasser les corrompus » et « rendre justice aux Tunisiens ». En tout cas, c’est le parti Ennahdha et ses satellites qui sont dans le viseur du Président de la République.

Un coup dur pour le parti qui déploie tout ou presque pour faire avorter le projet présidentiel et qui est allé jusqu’à mener une guerre médiatique contre Kaïs Saïed l’accusant de haute trahison et de putsch contre la démocratie. Déjà, depuis l’élection du Président de la République la tension était palpable entre Kaïs Saïed et le mouvement Ennahdha.

D’ailleurs, le locataire de Carthage accuse implicitement le parti Ennahdha d’avoir conduit, depuis la Révolution, une décennie noire ayant considérablement nui aux Tunisiens et à leurs droits. Plusieurs enquêtes et procédures judiciaires ont été ainsi entamées contre ce mouvement ainsi que contre ses responsables, dont notamment Rached Ghannouchi.

Ainsi, le comité de défense de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, assassinés en février et juillet 2013, a révélé au cours d’une conférence de presse tenue récemment à Tunis « l’existence de données prouvant l’implication du président d’Ennahdha Rached Ghannouchi dans des affaires de blanchiment d’argent, d’intelligence avec des parties étrangères et d’espionnage sur des personnalités politiques et des responsables de l’Etat ».

Un legs lourd

Certes, la crise économique et sociale s’est exacerbée en Tunisie après le 25 juillet 2021 suite à la pandémie et à la guerre russo-ukrainienne. Tous les indicateurs convergent. Le gouvernement Bouden n’est pas en bonne posture.

Dégradation des notations de la Tunisie par les agences de notation. Les moteurs de l’économie qui calent, le pouvoir d’achat qui s’érode. Un tableau peu, reluisant qui a poussé Ennahdha, le principal mur porteur de l’opposition islamiste, à pousser les Tunisiens dans la rue pour s’entretuer en vue de retrouver le chemin du pouvoir non par les urnes mais par le chaos. Sauf que cela n’est que vaine tactique car les Tunisiens ne sont pas dupes et ont décidé de rompre avec le passé sous toutes ses formes.  Ils savent qui cherche à préserver la souveraineté financière de l’Etat que les islamistes ont pillé et qui se frotte les mains en voyant les caisses du pays vides.

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