Est-il possible de parvenir à un consensus autour d’une vision économique commune et d’un modèle de  développement résilient et durable? La question a été débattue entre économistes lors d’un atelier qui a été  récemment organisé par Solidar Tunisie pour présenter les résultats de  l’étude  “Quel socle commun pour un modèle de développement résilient ?”

La récente étude “Quel socle commun pour un modèle de développement résilient ?” qui a été réalisée par le think tank Solidar Tunisie, en partenariat avec  Heinrich-Böll-Stiftung, a levé le voile sur les axes de désaccord entre les divers acteurs économiques par rapport aux enjeux de développement. Elle a surtout identifié les thèmes, les réformes, ainsi que les mesures pouvant faire l’objet d’un consensus économique entre les diverses parties prenantes. Il ressort de cette étude qu’en somme,  les transferts sociaux et subventions, l’appréhension du rôle de la société civile, ainsi que l’endettement font l’objet d’un important désaccord entre les divers acteurs économiques, en revanche elle a démontré leur convergence autour des IDE, du PPP, ainsi que la transition énergétique et numérique.

Les résultats de l’étude ont été présentés lors d’un atelier qui s’est tenu récemment à Tunis et qui a réuni d’éminents économistes qui ont fait part de leurs commentaires et recommandations. Saluant le travail qui a été effectué dans le cadre de cette étude, le professeur en sciences économiques, Mongi Safra, a précisé que l’élaboration d’un plan triennal doit cadrer dans une perspective décennale.  “Parce que dès que vous planifiez, vous avez un horizon plus lointain. De plus, il y a  le phénomène de la courbe en J: vous allez proposer des mesures, mais la croissance ne va pas paraître en 2023 parce qu’il faut du temps. Vous allez vous retrouver avec peu de résultats pour une armada de mesures”, a-t-il expliqué.

Les nouvelles orientations mondiales

M. Safra  a ajouté que la planification du développement économique doit tenir compte des grandes orientations internationales. Il s’agit, selon l’économiste, du phénomène de la régionalisation, la décarbonisation, la digitalisation et l’inclusion. S’agissant de la régionalisation, M. Safra a, en somme, indiqué que  l’émergence de nouveaux blocs, mais aussi  la relocalisation des industries européennes dans les pays d’Afrique du Nord devraient déterminer le plan industriel de la Tunisie. “ Après les années 80, nous avons vécu une période de globalisation qui a duré trente ans. Et récemment, nous avons un phénomène de régionalisation avec des blocs qui se constituent, notamment les blocs est-ouest ou les blocs  Europe-Amérique et Asie qui s’opposent. Ce phénomène se répercute immédiatement sur la Tunisie, puisque nous allons avoir de nouvelles fonctions qui vont être délocalisées  de l’Asie vers nous parce que nous sommes plus proches de l’Europe.

C’est une nouvelle forme d’intégration, mais j’espère qu’elle ne sera pas semblable à celle des années 70 où nous faisions de la sous-traitance à faible valeur ajoutée’’, fait-il remarquer. Et d’ajouter :“Dans ce nouveau monde, il faudra identifier  quelles sont les industries, les filières technologiques où nous pouvons nous insérer. […] Cette première tendance internationale déterminera notre plan industriel, puisqu’il va y avoir une reprise de l’activité industrielle”, a-t-il souligné. Selon M. Safra, la décarbonisation, l’économie verte et les énergies renouvelables constituent la deuxième tendance à court terme, tandis que  la digitalisation et l’économie numérique avec tout ce qu’elle implique comme phénomène d’intelligence artificielle où les machines se communiquent entre elles, sont l’autre tendance qui s’accélère au niveau mondial. Enfin, il y a l’inclusion qui prévaut aujourd’hui sur la croissance quantitative. Concernant la mauvaise répartition des revenus qui est à l’origine de l’effondrement de l’ancien système, l’économiste a expliqué que, dans le monde, on ne calcule plus le PIB, mais c’est la croissance qualitative et mieux répartie entre les classes sociales et les régions qui est l’indicateur le plus important.

Entre régionalisation et saut technologique, les défis en matière de développement se multiplient

De son côté, le professeur universitaire et  membre du conseil d’administration de la BCT a mis l’accent sur la nécessité de réaliser un saut technologique pour pouvoir retenir les compétences tunisiennes et faire plus de croissance. Il a rappelé qu’avec la stratégie d’exportation qui a été instaurée dans les années 70, la Tunisie n’a pu attirer que les investissements “de mauvaise qualité”, étant donné l’incapacité de l’Etat à investir, à cette époque, dans la technologie, et ce, en raison du faible niveau du capital humain. Il a fait remarquer qu’étant donné le développement du capital humain,  la Tunisie, à partir des années 90, aurait dû changer de cap et miser  sur les IDE de qualité.

L’ancien ministre de l’Industrie, Salah Ben Youssef,  estime, pour sa part, qu’il est réducteur de se limiter à un socle commun pour obtenir un consensus et pouvoir, ensuite, implémenter le plan de développement. “Il faut que nous ayons des ambitions. Elles doivent être à la hauteur de nos moyens qui sont en train d’être détruits. Je pense que nous avons des moyens qui ne sont pas libérés et nous pouvons aspirer à des ambitions beaucoup plus prometteuses. […] Le socle commun est réducteur. Il faut explorer les potentialités que nous avons”, a-t-il précisé. Il a, en outre, souligné l’importance de fixer une timeline pour le plan de développement, indiquant que la régionalisation constitue une opportunité que la Tunisie doit saisir.

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