«Si le pays ambitionne de préserver ses acquis démocratiques — quoique fragiles — et de répondre aux revendications de ses citoyens, il est aujourd’hui plus que jamais urgent de remettre la transition sur la bonne voie», recommande la Banque mondiale dans son dernier rapport sur la Tunisie.

Dans son dernier rapport de diagnostic systématique de pays (DSP) portant sur la Tunisie et intitulé «Rétablir la confiance et répondre aux aspirations pour une Tunisie plus prospère et inclusive», la Banque mondiale identifie les principaux défis auxquels le pays est confronté et décèle les principales opportunités possibles pour réhabiliter la confiance et concrétiser les aspirations du citoyen.

En raison des résultats contrastés et des progrès limités durant les dernières années, le mécontentement a grandi et la confiance a reculé, faisant place à un sentiment de frustration et d’attentes non satisfaites.

«Un grand sentiment de frustration se fait sentir parmi les citoyens, en raison du peu de progrès accomplis en matière de création d’emplois et de réduction des vulnérabilités économiques. Le mécontentent, qui s’est fortement accentué parmi la jeunesse éduquée des milieux urbains, s’est clairement manifesté par la multiplication des mouvements protestataires. La fréquence des manifestations s’est particulièrement intensifiée ces dernières années, notamment dans les milieux où la vulnérabilité est prononcée. Les mouvements de protestation ont été particulièrement récurrents dans le Grand Tunis et Bizerte, dans les pôles urbains de Sousse et dans les régions du Centre-Ouest, comme Gafsa, témoignant d’une tendance générale qui couvre à la fois les régions nanties et les régions défavorisées», indique le document.

Selon la même source, ce sentiment de mécontentement est fortement corrélé au déclin du niveau de confiance dans les institutions et aux revendications économiques qui lui sont sous-jacentes. Les plus fortes baisses observées ont concerné la confiance placée dans le système politique, c’est-à-dire dans le gouvernement et les institutions électorales. «La confiance compte pour beaucoup et est essentiellement à la réussite de la transition. Elle est également source de légitimité et condition préalable au renforcement de l’habilité des citoyens à s’engager formellement et positivement auprès de l’Etat. A l’opposé, la baisse du niveau de confiance expose la transition à de nombreux risques et compromet la possibilité d’asseoir les fondements nécessaires à sa réussite. C’est pourquoi la situation en appelle au rétablissement urgent de la confiance entre citoyens et dirigeants», ajoute le document.

Répondre aux aspirations des citoyens

Les aspirations et l’optimisme dont les Tunisiens ont fait preuve au lendemain de la Révolution ont rapidement tourné au mécontentement et à la méfiance. Cette situation s’explique largement par le compromis politique qui lui est sous-jacent. Ce compromis – qui dans un premier temps a aidé à assurer la transition – s’est ensuite fortement fragmenté jusqu’à ne plus être en mesure d’honorer les promesses formulées ou de couper avec les pratiques de captation des rentes qui ont longtemps empêché l’économie de créer des emplois et de générer de la croissance.

«…Il est aujourd’hui urgent de redynamiser le modèle économique tunisien, devenu un risque pour la transition démocratique. Le recul des résultats du développement et le prolongement de la transition politique placent la Tunisie devant une double crise constitutionnelle et économique qui risque, en retour, de compromettre les acquis démocratiques – quoique fragiles – que le pays est arrivé à réaliser. Le changement de paradigme en faveur de la mise en place d’un cercle vertueux gagnant-gagnant exige, sur le court terme, le déploiement de gros efforts visant à parvenir à un consensus autour de la conception et de la mise en œuvre des réformes, d’une part, et à apporter des gains tangibles, à rétablir la confiance et à relancer la dynamique, d’autre part. Il est important que le temps et la latitude acquis grâce à ces mesures soient mis à profit de l’élaboration d’une vision de redynamisation de la performance socioéconomique du pays», souligne le document.

Quelles voies pour un scénario positif ?

Le présent DSP postule que le rétablissement de la confiance et la satisfaction des aspirations des citoyens tournent nécessairement autour de deux principaux axes : la mobilisation du pouvoir des voix citoyennes et la mise en place d’institutions plus inclusives. Les acquis démocratiques que la Tunisie a pu réaliser tout au long de la décennie passée sont sans précédent dans la région.

Toutefois et à bien des égards, le compromis politique établi au lendemain de la Révolution continue de poser problème au développement du pays. Le traitement des questions sous-jacentes à la situation demande du temps : de par le monde, la réussite des transitions démocratiques s’est toujours étalée sur des décennies et a suivi des parcours jalonnés de revers.

Face à ce constat, la première voie fondamentale concerne les compétences civiques du pays et estime qu’il y a encore beaucoup à tirer de la mise à profit du pouvoir des voix citoyennes, notamment par la participation civique, la transparence et le renforcement de la gouvernance locale. Primo, il importe de protéger et de renforcer les progrès réalisés en matière de transparence et d’accès à l’information, par l’amélioration, entre autres, de l’accès des citoyens aux informations relatives à la quantité et à la qualité des services fournis au niveau local. Secundo, on sait que de nombreuses pratiques extractives et dysfonctionnelles induisent des coûts très élevés mis à la charge de la société — toutes classes confondues — et produisent des bénéfices qui ne sont récoltés que par de petits groupes d’intérêts/groupes interdépendants. La publication des coûts et des implications distributives des «accords» non optimaux peut aider à s’allier les voix des citoyens. Tertio, il est recommandé de tenir compte de toutes les idées et de toutes les opinions — même si elles peuvent être contestées à court terme — et d’investir dans la préparation aux temps «difficiles» et à toute éventuelle crise pouvant éclater dans le futur. A cette fin, la mise en place de dispositifs institutionnels capables d’épauler le travail indépendant — selon une vision à moyen et long terme du développement socioéconomique — peut contribuer à préparer le terrain pour le futur.

La deuxième voie fondamentale s’intéresse à la mise en place d’institutions plus inclusives, régies par les normes de transparence et d’impartialité et capables d’offrir aux citoyens un accès équitable aux services publics (en rupture avec les pratiques de clientélisme, de pactes et de connexions politiques). Cela revient à dire qu’il est important de mettre en place des institutions publiques centrées sur le citoyen. Le présent DSP montre aussi à quel point les populations vulnérables, notamment celles des régions rurales et défavorisées, sont dans l’incapacité d’accéder systématiquement à des services publics de qualité et comment la crise sanitaire n’a fait qu’exacerber cette réalité. La numérisation de l’économie et de l’administration publique peut aider à faire face à l’ensemble de ces problématiques, sans pour autant s’arrêter aux solutions exclusivement technologiques : la gouvernance des institutions publiques doit, elle aussi, changer et adopter une orientation centrée sur le citoyen. Les interventions prévues portent, entre autres, sur la numérisation des services publics destinés aux citoyens (notamment l’éducation, la protection sociale, la santé et l’agriculture) et les réformes nécessaires à la numérisation de l’économie.

Le statu quo se prolonge encore…

Par ailleurs, le déclin de productivité et de croissance qui gangrène l’économie tunisienne est synonyme de perte de potentiel économique, en raison de nombreuses années de sous-investissement dans le capital productif et l’innovation, du manque d’ouverture et de concurrence sur les marchés et de la détérioration des capacités commerciales. L’impact de ces conditions peu propices à l’épanouissement du secteur privé a été des plus sévères, limitant l’entrée, la croissance et la survie des entreprises dans de nombreux secteurs. Pour inverser la donne et améliorer la productivité, la Tunisie est appelée à engager de profondes réformes structurelles capables de lever les nombreuses barrières qui entravent la concurrence, moderniser le secteur financier, attirer plus d’investissements étrangers directs, mobiliser les financements climatiques et promouvoir l’innovation. Il y a également urgence à renforcer les capacités commerciales du pays, notamment par l’introduction de services commerciaux modernes et l’approfondissement de l’intégration commerciale tout au long de la chaîne de valeur mondiale.

Toujours selon le même document, le renforcement de l’inclusion est tout aussi crucial pour la stabilité de la transition. Cela implique un accès équitable aux opportunités économiques et une amélioration des conditions de vie des citoyens. Il s’agit, plus particulièrement, d’améliorer les compétences et les résultats de l’éducation, notamment dans les régions intérieures et rurales, de sorte à élargir l’accès aux avantages de la croissance future. Dans le même ordre d’idées, on s’attend à ce que les mesures prévues pour appuyer la participation des femmes au marché du travail réduisent les disparités hommes-femmes et contribuent davantage à la productivité et à la croissance.

L’atténuation des disparités en matière de connectivité et de prestation de services permet d’améliorer les conditions de vie et de contribuer à la réalisation de meilleurs résultats en matière de bien-être, augmentant ainsi les opportunités et assurant une plus grande cohésion sociale.

«Ces défis, quoique considérables, peuvent être surmontés par la persévérance des citoyens et des dirigeants et leur détermination à réaliser les aspirations de leur révolution. Pourtant, nul ne peut écarter le risque que le statu quo se prolonge encore. Ce scénario, dans lequel le compromis politique reste instable, fragmenté et exclusif, plonge le pays dans un immobilisme permanent, l’empêche de relever les défis économiques et sociaux auxquels il est confronté et l’entraîne dans une spirale descendante qui trouble sa transition», conclut le document.

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