Rencontrée en marge des Journées de l’innovation et de l’entrepreneuriat qui se sont tenues, les 10 et 11 novembre 2022, Mouna Aoun,  experte à Expertise France dans le cadre du programme Innovi, travaille à accompagner la Tunisie dans la mise en place de l’activité crowdfunding. Elle  nous parle des enjeux de ce nouveau type de  financement alternatif en Tunisie. Secrétaire générale de Kisskissbankbank & Co, une plateforme majeure du crowdfunding en France, Aoun est rompue à cette activité dont la mise en place et le démarrage nécessitent un important travail de pédagogie et de vulgarisation. Elle apporte son éclairage. Interview.

Qu’est-ce que le crowdfunding?

Le crowdfunding veut dire financement par la foule; lever des fonds par la foule. La foule étant les citoyens. L’activité du crowdfunding permet 4 acteurs majeurs, à savoir le porteur de projet qui dépose un projet sur une plateforme de crowdfunding qui est le deuxième acteur, le troisième acteur, ce sont les régulateurs qui régulent cette activité. Et enfin, il y a les contributeurs qui  sont les citoyens tunisiens qui vont soutenir financièrement ces projets soit sous forme de dons et libéralités (en achetant des produits  sur les plateformes de crowdfunding classiques), soit ils vont investir sur des plateformes  de crowdlending ou encore devenir des investisseurs en capital (ce qu’on appelle le crowdequity)  et toucher un rendement. En effet, il faut rappeler que la loi permet trois types d’activités de crowdfunding en Tunisie, le crowdfunding “dons et libéralités”, le “crowdlending prêts” qui permet d’investir dans des entreprises et toucher un rendement pour cela et le crowdequity où on devient actionnaire et on rentre au capital d’une société.

Quelles sont les spécificités et les atouts du crowdfunding en tant qu’outils de financement?

L’activité du crowdfunding en Tunisie a été souhaitée par l’écosystème dès 2014. Un forum sur le crowdfunding en Méditerranée s’est tenu en 2016 sous l’impulsion de l’association  financement participatif  Afrique et Méditerranée. Ce qui a donné de l’élan à tous les membres de l’écosystème pour rendre possible cette activité en Tunisie. Les débats, les avancées et les échanges ont permis de promulguer une loi en août 2020 (la loi 2020-37) qui balise la voie à cette nouvelle activité. Il faut préciser que le crowdfunding en Tunisie est souhaité dans le cadre du prolongement du start-up Act. L’activité a vocation à soutenir l’innovation, l’entrepreneuriat et la créativité et donc faire naître des projets portés par la jeunesse tunisienne. Elle va permettre de nourrir  l’écosystème économique et le développer.

Quelles conditions doit-on réunir pour réussir le démarrage de l’activité crowdfunding en Tunisie?

Il y a beaucoup de choses qu’il reste à faire. Il faut faire de la pédagogie et de la vulgarisation sur cette activité. Tous les Tunisiens ne connaissent pas cette activité qui leur permet d’être acteurs et impliqués dans le financement de l’économie ou des projets tunisiens. Ensuite, maintenant que  les textes d’application sont publiés, les régulateurs vont devoir étudier chaque dossier de porteur de projets ou  de plateforme. La création de plateforme demande un agrément. Chacune des activités est régulée par trois régulateurs différents. Le crowdfunding, le crowdlending et le crowdequity sont régulés par l’ACM, le Conseil du marché financier et la Banque Centrale tunisienne. Donc pour résumer, il faut beaucoup de pédagogie et faire en sorte que les Tunisiens qui veulent lancer les plateformes sur ces trois activités passent le cap de l’agrément. Une fois le cap de l’agrément passé, il faut accompagner les jeunes qui veulent y déposer des projets. On n’est qu’à la moitié du chemin. L’essentiel de l’arsenal législatif est sorti maintenant, il faut  de la pédagogie, de l’accompagnement pour toutes les parties prenantes, à savoir les plateformes qui vont naître, les porteurs de projet qui vont déposer les projets et les contributeurs puisque rien ne se fera sans les contributeurs.

Quel rôle peut jouer l’association pour le développement du  crowdfunding dont le lancement a été annoncé lors des Inno’Preneurs Days?

L’association joue un rôle clé puisqu’elle va  animer,  coordonner cet écosystème et sera l’interlocuteur unique auprès des différents régulateurs pour que cette activité soit lancée sur le marché tunisien dans les meilleures conditions. C’est une chance qu’on ait Thameur Hemdane, qui a lancé ce sujet en Tunisie, a  créé le premier forum du crowdfunding en Méditerranée et  qui va collaborer avec d’autres personnes comme Douja Gharbi pour lancer cette association du crowdfunding en Tunisie. Son rôle est clé puisque c’est un rôle de coordinateur qui sera à la fois à l’écoute des acteurs du crowdfunding et à l’écoute de l’écosystème réglementaire.

Pensez-vous que le crowdfunding connaîtra un essor    dans le contexte tunisien?

On en est convaincu parce que depuis 2014, on a beaucoup de personnes qui nous réconfortent là-dessus. On a une jeunesse qui est très entreprenante et qui a besoin de solutions nouvelles pour porter ses idées. Il y a beaucoup de positivité en Tunisie et beaucoup de compétences. Cette nouvelle activité devrait ouvrir les portes et les start-up qui sont présentes aujourd’hui le montrent.  En Tunisie, il y a beaucoup de potentiel.

Est-ce que le crowdfunding va résoudre le problème d’accès au financement dont souffrent les entreprises tunisiennes?

Il ne va pas le résoudre, mais il va y contribuer. En fait, comme c’était le cas  sur le marché français, c’est une activité complémentaire. Il ne faut pas voir le crowdfunding en concurrence. Il ne va pas remplacer le financement classique. Il va ouvrir les portes et créer un effet levier. Le fait qu’un projet lancé sur des plateformes de crowdfunding séduit un écosystème de Tunisiens va faire que l’environnement contribue au développement des projets. L’environnement, qui normalement prête de l’argent, va trouver le projet  crédible, et donc  ne va pas participer aux  fonds d’amorçage, mais va donner des fonds pour le développement. C’est de cette façon qu’on envisage la chaîne de valeur du financement. Dans la loi c’est écrit, “élargir et offrir un nouveau mode de financement qui n’est pas prêté par les banques dans cette phase de développement, mais qui est prêté par la foule”. Le rôle des régulateurs, c’est de faire en sorte que les Tunisiens qui prêtent des fonds le fassent de façon sécurisée.

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