L’innovation est devenue, aujourd’hui, un moteur de croissance à part entière. Ce n’est pas un hasard si les économies développées œuvrent à soutenir et appuyer l’innovation et son écosystème, car ses bienfaits ainsi que sa contribution à la croissance de la productivité et la création d’emplois ne sont plus à démontrer. L’innovation est, en effet,  le graal auquel aspirent les pays en voie de développement, dont la Tunisie, puisque c’est la seule voie qui  leur permet  de réaliser le saut technologique et sortir de la trappe à faible niveau de développement.

La Stratégie Industrielle et d’Innovation Horizon 2035 traduit, en ce sens, la volonté de la Tunisie de mettre le cap sur les nouvelles politiques industrielles qui reposent sur l’innovation et les technologies. Annoncée en grande pompe en juin dernier, cette nouvelle stratégie donne un nouvel élan à la dynamique d’innovation qui a fait son apparition, il y a quelques années, et dont s’est dotée une partie du tissu industriel tunisien. Le document qui trace les grandes orientations en matière de politiques industrielles dresse aussi un état des lieux de l’innovation en Tunisie.

63% des entreprises d’électronique et de mécatronique ont intégré des innovations

En effet,  selon le document, une comparaison des caractéristiques du tissu industriel entre 2013 et 2020 atteste de l’émergence en Tunisie d’un ensemble d’entreprises dans des secteurs de haute technologie, assez compétitives sur le marché international et assez avancées dans les CVM. D’après les « Enterprise Survey » de la BM, 63% des entreprises d’électronique et de mécatronique ont intégré, entre 2013 et 2020 et malgré la crise économique et celle du Covid-19, des innovations en produits et leur représentation dans le tissu industriel a presque doublé. Les innovations en produits des industries de fabrication de médicaments et d’autres produits chimiques à haut contenu technologique ont triplé dans le même intervalle. Des avancées similaires se sont produites dans des secteurs comme le plastique industriel ou le textile en ce qui concerne l’incorporation de technologies aux processus productifs. Les probabilités d’innover en produits et en process se sont multipliées par quatre. Le document précise, cependant,  que les sources d’innovations ne sont pas les mêmes d’un secteur à un autre. Le secteur du cuir et celui du plastique se basent principalement sur des sources internes de connaissances pour innover, tandis que les entreprises des secteurs électronique et des produits chimiques favorisent l’achat de licences.

Les auteurs du document précisent que les constats tirés laissent penser que les politiques d’incitations aux innovations seront différentes selon les secteurs d’activité, puisque les facteurs déterminants des innovations ne sont pas les mêmes pour tous les secteurs. En effet, une analyse  des facteurs déterminants des innovations montre que 51% des entreprises tunisiennes développent un produit nouveau à partir de leurs propres ressources, 37% innovent en coopération avec d’autres entreprises, mais 1% seulement innove grâce à une coopération avec des institutions académiques et de recherche, et 2% des entreprises produisent sous licence d’une autre entreprise.

L’achat de licences pour la production et le lancement d’un nouveau produit sont rarement issus d’instituts de recherche ou d’universités tunisiennes (5%). Les entreprises s’orientent davantage vers les entreprises étrangères (45%) et les entreprises nationales (27%). Ce résultat met en évidence la faible implication des Instituts de Recherche et Universités Nationales dans le processus d’innovation des entreprises et de sophistication technologique du tissu industriel tunisien.

Il a été, par ailleurs,  établi que les industries pionnières en innovation se sont davantage ouvertes sur les marchés internationaux. Ainsi, 38% des entreprises innovatrices en process sont des entreprises exportatrices, alors qu’elles ne représentent que 28% de l’ensemble des entreprises. En 2013, les entreprises qui ne vendent que sur le marché local enregistrent les plus faibles taux d’innovation en produits et en process. L’industrie électronique enregistre les taux d’innovation les plus importants et elle envahit plus intensément le marché étranger ce qui montre son potentiel croissant à se placer au niveau de la demande des marchés internationaux.

L’innovation nécessite des mécanismes financiers adaptés

Le financement de la Recherche et Développement commence à se structurer en Tunisie, bien qu’il y ait encore du chemin à parcourir pour inciter à l’investissement dans l’innovation. L’état des lieux dressé dans le cadre de la Stratégie Industrielle et Innovation Horizon 2035 permet en ce sens de mettre l’accent sur un écosystème public du financement de la RDI en pleine mutation, et ce,  avec le lancement du nouveau Fonds Tunisien de l’Investissement et la Tunisian Investment Authority (TIA) qui entraînera probablement une nouvelle gouvernance et une réorganisation des responsabilités de chaque entité en matière de déblocage des fonds (TIA, Apii, etc.).

Ainsi, on explique que, dans son architecture, l’écosystème est riche et diversifié et est en phase avec les standards internationaux. Les nouvelles réformes sont bienvenues notamment la loi « Start-up act » 2018 et celle relative au « crowdfunding » 2020.

Cependant, la mise en œuvre de ces mécanismes souffre de défaillances dues aux procédures bureaucratiques et à la multiplicité des intervenants.

Le document souligne la nécessité d’une refonte et une modernisation des instruments de financement. “Le secteur privé est très dynamique avec l’accompagnement et le financement de centaines de start-up à succès, et ce, dans tous les secteurs économiques à l’échelle nationale et de plus en plus internationale. Bien sûr, il faudrait consolider le capital d’amorçage et le capital-risque privé en sortant de la logique bancaire véhiculée par les Sicars et mieux structurer les réseaux de business angels dans toute la Tunisie”, lit-on dans le document.

On estime qu’il faut encourager les entreprises tunisiennes à se tourner à la fois vers les fonds alternatifs de private equity privés pour renforcer leurs fonds propres et vers le marché financier pour lever des capitaux. Et pour aider les start-up à atteindre leurs marchés, l’Etat est appelé à inciter fiscalement les réseaux de business angels, les plateformes de crowdfunding, les fonds de capital-risque privés et les fonds Corporate Venture Capital (CVC) émanant des grands groupes,  à se lancer dans l’open innovation avec des start-up, mais également les centres de recherches et les technopoles.

Les objectifs en matière d’innovation

En effet, l’innovation figure parmi les principaux  leviers de la nouvelle stratégie industrielle Horizon 2035 dont les orientations  visent à atteindre trois objectifs essentiels, à savoir l’augmentation de la part de l’industrie manufacturière dans le PIB national, l’accélération de la croissance des exportations manufacturières et la création massive d’emplois. Elle devrait encourager l’innovation et les transitions numérique et écologique de l’industrie. Pour ce faire, le travail sera focalisé sur  le développement continu de la qualité des ressources humaines, le soutien  à l’innovation « à fort potentiel » et collaborative, l’appui à la transformation numérique de l’industrie ainsi que sur la promotion de l’industrie verte.

En ce qui concerne le renforcement capacitaire des ressources humaines, on a souligné l’urgence  de réformer le système éducatif et de formation professionnelle. Les réformes doivent viser deux principaux objectifs : l’amélioration/adaptation d’une façon continue de la qualité de la formation (pédagogie, corps enseignants, infrastructure et équipements, système d’évaluation), et l’adaptation continue des filières et programmes aux besoins de la société et de l’économie en général et des entreprises industrielles en particulier. Quant au soutien à l’innovation à fort potentiel, il passe par le soutien financier sous ses deux formes, les soutiens automatiques (fiscaux ou par primes) et les soutiens discrétionnaires.

La transformation numérique de l’industrie devrait, à terme, permettre à la Tunisie de  devenir une plateforme numérique régionale pour l’Afrique et l’Europe. Il a été souligné, en ce sens, que des efforts particuliers doivent être consacrés aux domaines des infrastructures numériques, de la formation initiale et continue de compétences dans les TIC, de la diffusion des technologies 4.0 dans les processus de production et de commercialisation des produits industriels et des activités de service « nearshore » utilisant les TIC.

Enfin, pour la promotion de l’industrie verte, le document souligne que cette dernière passera par des actions volontaristes dans les domaines  des énergies renouvelables, de l’électricité et de l’hydrogène vert qui pourra être acheminé par pipeline vers les marchés européens.

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