Par Boubaker BENKRAIEM*

J’appartiens à la génération de l’indépendance et j’ai vécu, pleinement, les périodes des régimes de la 1ère République (1956-2011) et  celles de la 2e République  depuis 2011 avec des perceptions et des sensations très différentes.

En effet, avec le Président Bourguiba et surtout durant son quart de siècle de règne absolu (1956-1987), ce fut l’âge d’or d’un jeune pays qui, malgré un pouvoir sans partage, que certains dénomment, et injustement, dictatorial, a connu et vécu, avant l’indépendance, les affres de la colonisation et a lutté, surtout politiquement, pour recouvrer sa liberté et son autonomie, fort heureusement, sans trop de pertes en vies humaines grâce à la stratégie du Grand Bourguiba qui, après avoir démontré ses grandes qualités de rassembleur et ses capacités de meneur d’hommes et de fin politique, a fait preuve d’intelligence, de savoir-faire et de grand visionnaire. Deux mesures révolutionnaires prises par ce leader exceptionnel marqueront l’Histoire de notre pays et feront de lui, comme Hannibal, Ibn Khaldoun et Aboul Kacem Echabbi, un immortel, malgré certaines erreurs commises durant sa vieillesse et sa maladie. Ces deux mesures sont :

• La promulgation du Code du statut personnel, le 13 août 1956, relatif, essentiellement, à l’interdiction de la polygamie, et l’attribution aux femmes des mêmes droits et devoirs que les hommes. Ce code révolutionnaire était, à cette date, unique dans le monde musulman ;

•  L’obligation de l’enseignement pour les garçons comme pour les filles jusqu’à l’âge de quatorze ans et sa gratuité pour tous. Faut-il rappeler qu’à l’indépendance, en 1956, la Tunisie n’avait qu’une dizaine de lycées et collèges alors qu’en 1987, date de sa retraite, Bourguiba en a laissé des centaines couvrant tout le pays.  

Ayant suivi, entre 1970 et 1985, comme quelques-uns de mes camarades de promotion, certaines écoles supérieures américaines et européennes, fréquentées par des stagiaires venus des quatre coins du monde, nous nous sommes rendu compte, avec beaucoup de fierté, du prestige dont jouissait, à l’étranger, le président Bourguiba, à tel point que son nom était plus connu que celui de son pays. Aussi, je pense que les Tunisiennes et les Tunisiens de mon âge n’oublieront pas l’accueil exceptionnel que la population de la ville de NewYork lui a réservé, à l’instigation du président Kennedy, lors de sa première visite aux USA en mai 1961. Cet accueil est motivé par une position remarquable prise par le président Bourguiba durant la Seconde Guerre mondiale. En effet, alors n’était que chef d’un parti politique et qu’il croupissait dans une prison française au Fort St-Nicolas, à Marseille, il apprit que les Tunisiens avaient pris faits et causes pour les forces de l’Axe ( allemandes et italiennes) qui remportaient, à ce moment-là, victoire après victoire sur les forces alliées, Bourguiba envoya une lettre devenue célèbre et historique au Dr Habib Thameur, membre du bureau politique du Néo-destour, dans laquelle il lui ordonnait de faire en sorte que le peuple tunisien soutienne les forces alliées (France+Grande-Bretagne+USA…) pour être du côté des vainqueurs, à la fin de la guerre. Cette prise de position courageuse n’a pas été oubliée par les Américains qui  ont toujours réservé au président Bourguiba respect et considération. Par ailleurs, on ne doit pas oublier la position prise par les Etats-Unis d’Amérique au Conseil de sécurité de l’ONU suite au bombardement des résidences des responsables palestiniens d’Hammam-Chatt en 1984 par l’aviation israëlienne. C’était l’unique fois où les Américains, menacés par Bourguiba de rompre les relations diplomatiques,  se sont abstenus au Conseil de sécurité, d’user du droit de véto contre la résolution condamnant le raid israélien sur Hammam-Chatt. 

Pour résumer en quelques lignes la période de la présidence de notre pays par le  président Bourguiba, on peut affirmer, sans risque de nous tromper, que «notre pays était l’exemple et le modèle», particulièrement pour les pays africains qui, à l’ONU, et lors des discussions des problèmes de l’heure, attendaient la position de la Tunisie  pour  s’y aligner.  

La gouvernance du pays par le deuxième président, Zine El Abidine Ben Ali, a été remarquable durant son premier quinquennat. Plusieurs projets économiques et d’infrastructure ont vu le jour et les finances de l’Etat, qui avaient connu des difficultés en fin de règne du président Bourguiba, ont été, rapidement, soulagées. La situation se dégrada à partir des années 92 du siècle dernier et surtout après son second mariage, sa nouvelle belle-famille ayant eu des comportements abusifs et non appréciés.     

Trop d’abus dans n’importe quel pays conduisent à l’implosion. Celle-ci eut lieu en 2011. Et le président Ben Ali, pensant accompagner sa famille en Arabie Saoudite et revenir, n’est pas revenu et son pouvoir prit, ainsi, fin.

Il convient tout d’abord d’insister sur le caractère particulièrement imprévu de cette révolution, de ce changement imposé par la rue. Certes, toutes les révolutions ont plus ou moins un caractère imprévisible, spontané et surprenant. Il est cependant rare de voir une révolution s’enclencher aussi rapidement pour faire tomber en moins d’un mois un dictateur qui avait assis son pouvoir implacable par un quadrillage policier de la société et un verrouillage de tous les espaces d’expression qui n’ont rien à envier aux régimes les plus totalitaires, sans autres interventions étrangères que celles destinées à aider le régime, et sans que des forces organisées, avec une orientation plus ou moins définie préalablement, en prennent rapidement la direction. 

Le premier surpris de ce changement fut le pouvoir lui-même. Trop sûr de sa capacité à continuer à régner sans partage et inquiétude, il n’a rien vu venir. Il a commencé par opposer au mouvement les mêmes méthodes par lesquelles il s’était maintenu jusque-là (répression, criminalisation du mouvement en attribuant l’origine à des « extrémistes terroristes » qui veulent nuire aux intérêts du pays) avant d’essayer de calmer la colère, attisée par la répression et par un discours trompeur refusant de voir la réalité, par des promesses et des mesures d’apaisement qui arrivaient toujours trop tard. Lâchés par tout le monde, Ben Ali, qui accompagna sa famille en Arabie Saoudite, n’en est jamais revenu.  

L’opposition et les expressions autonomes de la société, muselées, marginalisées et privées des moyens de communication avec le peuple, n’étaient pas moins surprises que le pouvoir. Elles ont réagi plus ou moins tardivement, pour se solidariser avec un mouvement qui avait toujours une longueur d’avance sur elles sans jamais réussir à le rattraper et encore moins à en prendre la direction.

Seuls quelques fins connaisseurs de l’histoire contemporaine de la Tunisie ont toujours dit que le régime de Ben Ali évoluait à contresens de cette histoire marquée par plus d’un siècle de réformisme engagé par des figures symboles comme Keïreddine Pacha, Tahar Haddad, Habib Bourguiba, pour ne citer que ceux-là, conduisant des réformes éclairées allant du Pacte fondamental et de la première Constitution du monde arabe et musulman au Code du statut personnel et à la promotion d’un enseignement moderne très tôt démocratisé. Ces connaisseurs répétaient sans cesse que ce régime ne pouvait être qu’une parenthèse, qui finirait un jour par se refermer. Et ils ont vu juste car Ben Ali est tombé, sans violence, sans intervention des islamistes ou d’une quelconque puissance étrangère, grâce à un mouvement d’inspiration démocratique dont le principal acteur est une jeunesse décrite comme apolitique et incapable de s’intéresser à des causes comme la liberté et la démocratie. 

Le peuple tunisien porta d’énormes espoirs sur le changement intervenu et fit preuve d’assez de patience et d’attente pour voir sa situation matérielle s’améliorer. Dix ans plus tard, aucune amélioration dans ses conditions de vie ne s’est produite. Au contraire, les difficultés matérielles se sont accentuées à tel point que les jeunes et les moins jeunes n’hésitent plus à affronter les dangers des traversées de la Méditerranée sur des barques peu sûres pour émigrer clandestinement et rejoindre l’Europe. Dieu seul sait combien de Tunisiens ont disparu en mer, et le fléau ne touche encore pas à sa fin !    

Cependant, les difficultés économiques et financières actuelles de notre pays proviennent du fait que ceux qui ont accédé au pouvoir en janvier 2011 et même plus tard n’avaient pas l’expérience requise dans la conduite de l’Etat, ainsi que dans les règles de l’administration générale et encore moins dans les règlements des questions complexes se rapportant aux personnels, au développement économique, au choix des cadres et à leur gestion. Faut-il rappeler qu’il y a des questions et des sujets délicats relatifs à la souveraineté nationale qu’on ne peut débiter publiquement car touchant à l’honneur et au prestige de notre pays ainsi qu’à sa sécurité. Nos gouvernants doivent veiller à ce que leurs déclarations aux médias ne nuisent, le moins du monde, à l’intérêt de notre pays : notre point faible résidant essentiellement dans le développement et le chômage, nous ne devons pas crier, à tout bout de champ, que dans notre pays, il y a  tant de corrompus et de malhonnêtes car pareilles déclarations provenant de hauts responsables décourageraient, certainement, les investisseurs potentiels et surtout les étrangers.  

De même, certains problèmes survenus dernièrement nous ont laissés pantois et dubitatifs tels que celui des ordures ménagères à Sfax qui a trop duré et démontré l’hésitation du gouvernement qui a mis trop de temps pour agir et trouver la solution idoine ou le dénouement acceptable. Cette situation n’aurait pas dû trop perdurer et l’une des possibles et simples solutions aurait pu consister en l’enfouissement en procédant ainsi : sur des terrains appartenant au domaine public et inexploités, utiliser des engins pour creuser des fosses de 20, 25 ou 30 mètres de long sur 10 mètres de large et 2,3 ou 4 mètres de profondeur pour y déposer ces ordures. Une fois la fosse pleine, il faut la couvrir avec la même terre et creuser juste à côté autant de fosses que nécessaire. Quelques années plus tard, ces fosses nous fourniront de bons fertilisants qui seront utilisés pour les besoins de l’agriculture. Bien sûr, cette action nécessite d’abord le triage de ces ordures pour mettre de côté les non-dégradables et les recyclables.

Aussi, pour un pays comme la Tunisie, qui veut s’imposer parmi les pays  exportateurs, certains services stratégiques comme les télécoms et la Steg doivent être, en permanence, fonctionnels et ne doivent être hors service qu’exceptionnellement et pour une durée très limitée. Dans un pays qui se vante, et à juste titre, d’avoir d’excellents cadres et de brillants techniciens, ces pannes ne sont pas acceptables si elles deviennent un peu trop fréquentes ou répétitives à souhait. Ce n’est, malheureusement, pas le cas car souvent, lorsque des clients s’y rendent pour payer leurs factures ou pour tout autre service, on leur annonce que le réseau est en panne (erréseau taieh). Comment, de la sorte, au 21e siècle, pouvons-nous attirer les investisseurs avec un tel réseau téléphonique? Et pourquoi le réseau ne tombe pas en panne, aussi fréquemment, en Europe ?

Que Dieu veille et protège la Tunisie eternelle, l’héritière de Carthage et de Kairouan.

B.B.

* Ancien sous-chef d’état-major de l’armée de terre, ancien gouverneur. 

Charger plus d'articles
Charger plus par La Presse
Charger plus dans Actualités

Laisser un commentaire