Par Pr Abdejelil KAROUI

Les éditions tunisiennes «Contraste Editions» viennent de publier, dans de bonnes conditions, le dernier ouvrage de Ridha Bourkhis qui présente et analyse les romans, autobiographies, livres de poésie et recueils de nouvelles, écrits par 26 écrivaines tunisiennes, essentiellement arabophones, mais francophones aussi, jeunes et moins jeunes, très connues ou peu connues par les lecteurs.

Issu des activités de son auteur qui est interprète du texte littéraire et stylisticien à l’université tunisienne, cet ouvrage ne s’intitule pas «La littérature féminine tunisienne» ni «la littérature des femmes tunisiennes ». Il s’intitule plutôt «Littérature de femmes tunisiennes». Titre nullement prétentieux qu’on pourrait paraphraser ainsi «Ecrits littéraires de (quelques/plusieurs) femmes de Tunisie». C’est que Ridha Bourkhis ne prétend pas présenter dans ce livre de 192 pages  toute la littérature, plurielle, des écrivaines tunisiennes maintenant fort nombreuses et très différentes les unes des autres tant au niveau de la langue choisie (l’arabe ou le dialecte tunisien ou le français ou encore l’anglais) qu’au niveau des thèmes traités, des genres retenus et du style, naturellement personnel et singulier. Son intention semble être simplement de présenter quelques bons échantillons de la production littéraire des femmes de Tunisie afin de donner aux lecteurs une idée de cette production qui, après un long combat contre le machisme et l’exclusion, a fini par s’imposer sur la scène éditoriale, littéraire, culturelle et médiatique et à s’introduire dans le domaine de la recherche scientifique et universitaire.

Dr Abdejelil Karoui, professeur émérite à l’université de la Manouba et essayiste, présente ici cet ouvrage de Ridha Bourkhis :

Tous ceux qui ont réfléchi sur l’essence et la nature de la littérature considèrent que, loin d’être un simple procès de communication, l’acte de l’écriture engage la personne dans ce qu’elle a de plus profond, à travers les méandres de l’inconscient entrevu ou perçu depuis l’enfance et parmi différentes vicissitudes de l’existence. Notre Messâdi n’a-t-il pas dit que la littérature ne saurait être que tragédie ?

Écrire, c’est projeter par le truchement de la plume un combat pénible, ardu, parfois désespéré mais où s’entremêlent tantôt simple plaisir et tantôt quelque chose qui confine à l’orgasme. Écrire serait revivre intensément ce que l’on n’a pas vécu ou ce que l’on a mal vécu. Le défi serait que le lecteur puisse partager ce monde ressuscité au point d’y vivre, d’y circuler, de s’en émouvoir pour en apprécier tous les traits depuis les plus attachants aux plus atroces.

L’écriture littéraire féminine est-elle spécifique ? C’est une question qu’il est, d’entrée de jeu, légitime de se poser. Sans doute que le milieu social et culturel est de nature à formater les potentiels écrivains selon l’éducation reçue  qui peut comporter quelques différences selon qu’il s’agit d’un garçon ou d’une fille. Mais ce qui était un hiatus avec la séparation des sexes est devenu bien ténu aujourd’hui.

En tout état de cause, la spécificité féminine serait l’aptitude à une sensibilité affinée qui pourrait être le fait d’un sexe comme parfois de l’autre. Cette sensibilité est illustrée par un intérêt particulier pour tout ce qui est futile ou sans grand enjeu. Deux exemples peuvent nous en donner une idée. Songeons d’abord à Colette et à son intérêt pour le naturel et le familier : animaux domestiques, plantes, fleurs. Face à sa délicate et enchanteresse expertise, le lecteur reste béat d’admiration. Mais on peut citer aussi parmi les hommes un Marivaux dont la passion des futilités est érigée en chef-d’œuvre. Voltaire n’a-t-il pas dit, un peu par jalousie : «le marivaudage est l’art de peser des œufs de mouches sur des balances de toile d’araignée» ?

Toutefois, à parcourir l’histoire littéraire, il est bien aisé  de marquer une assez nette différence entre l’écriture des deux sexes. Celui qui est dit faible se préoccupant peu, sauf exception, de politique et d’idéologie, au profit de problèmes plus intimes où l’essor des sentiments peut à  tire-d’aile se transporter dans le monde de la correspondance, quand ce n’est pas dans les délices concoctés par le romanesque.

Il a fallu quelques turbulences pour que la gent féminine pût s’en sortir. Elle vivait dans un monde onirique auquel elle était condamnée et dans lequel elle avait fini par se complaire, faute d’avoir voix au chapitre dans la gestion du réel. Puis allaient intervenir quelques sursauts, comme ceux qui succèdent à un cauchemar, pour se transformer ensuite en réveil clair et lucide qui n’entend plus se laisser conduire vers un quelconque ersatz ou des succédanés. Le profond endormissement dans un monde parallèle n’a que trop duré. Quelques secousses salutaires allaient opérer !a résurrection. D’abord, suite au mouvement des suffragettes, l’Angleterre accorde le droit de vote aux femmes dès 1918. Bien plus tard la France lui emboîte le pas, sous l’égide de De Gaulle en 1944. Simone de Beauvoir donnera en 1949, une assise intellectuelle à l’émancipation des femmes à travers «Le Deuxième Sexe».

Puis vient le cataclysme culturel de 68, suivi en 1974 par un discours pathétique de Simone Veil à l’Assemblée nationale française pour ouvrir la voie à l’IVG, malgré moult réticences.

Aujourd’hui nous assistons à une évolution probable vers une écriture androgyne, c’est-à-dire à peu près indifférenciée, où les femmes en adoptant un ton de bravade affichent tout ce qui est tabou y compris l’intime mis à nu dans toute sa splendeur et même sa vulgarité. Surenchère sans doute ! Mais aussi conséquence d’un refoulement qui n’a que trop pesé sur elles.

Qu’en est-il pour « La Littérature de Femmes tunisiennes» ? Pour répondre à la question posée par l’ouvrage de Ridha Bourkhis, il importe de savoir ce que sont les pensées, les affects et le ressenti que véhicule la littérature de femmes tunisiennes, pour en analyser le tempo, les obsessions, le degré de sensibilité, les éventuelles audaces ou la timidité, au regard de ce qu’écrivaient leurs confrères de l’autre sexe.

La présentation de l’ouvrage selon différents genres littéraires en facilite l’analyse. Quatre  rubriques sont proposées : romans, autobiographies littéraires, nouvelles et poésies. Chaque genre se prête à sa manière à l’interprétation du dit et du non-dit de la femme écrivain dont la voix se fait parfois audible et intelligible, pour se réduire à certains moments à un chuchotis chargé d’énigmes.

Pour quiconque cherche à en savoir plus, la moisson serait bien plus aisée dès lors qu’il s’agit de romans ou d’autobiographies littéraires, car l’espace de l’expression y est d’ordinaire plus étendu, épousant une temporalité parfois de toute une vie. En revanche, le monde de la poésie, délié, éthéré et subtil s’avère  plus difficile à apprivoiser. Le soumettre à un quelconque questionnement est une entreprise bien plus ardue.

A parcourir l’ensemble de l’ouvrage, certaines constantes s’avèrent patentes et seraient sans doute largement significatives. Quoique simples échantillons, les œuvres proposées ne sont pas moins représentatives. Les constantes se rattacheraient  à tout  ce qui tourne autour de l’amour comme pulsion naturelle, fondamentale : la fameuse libido soigneusement occultée dans l’espace islamique. Autant ce sentiment est inhibé chez la femme, autant il est exhibé avec force machisme,  dans une société qui apprécie encore les valeurs phallocratiques.

Un autre thème est récurrent, l’inégalité entre maris et femmes, malgré le code du statut personnel relativement moderne, et celle entre frères et sœurs, renforcée  sur le terrain, surtout en zone rurale où la femme se trouve complètement  dépouillée de ses droits et biens.

Du reste, suite à des traditions invétérées, certains réflexes sont tellement intériorisés que la jeune fille et la femme ne peuvent se soustraire au sentiment de culpabilité, quand bien même ce sont le père, le frère ou le partenaire qui sont ostensiblement coupables. Le lavage de cerveau arrive parfois au point que la femme devient elle-même le moteur et l’instrument de sa régression voire de son calvaire. Renonçant à ses droits,  elle croit, ce faisant,  servir Dieu et ses saints.

Parfois d’un pas feutré et parfois en piétinant les us et coutumes des anciens, la femme écrivaine tunisienne, face à ces différents problèmes, fait preuve d’une certaine audace pour aborder des thèmes auxquels répugne la morale traditionnelle. Cela vaut pour l’amour qui est glorifié sans que la pudeur s’en mêle, comme pour les réflexes phallocratiques responsables d’inégalités sociales flagrantes.

Pour conclure, si l’on doit mesurer le chemin parcouru et ce qui reste à faire, on pourrait dire que jadis l’ignorance condamnait  la femme tunisienne au silence. Aujourd’hui  et c’est déjà un grand pas, Dieu merci, elle s’exprime pour dénoncer abus et injustices,  tantôt d’un air timoré et tantôt en poussant les hauts cris. Son souci permanent reste sa propre condition biologique et surtout sociale.

Elle s’émancipera totalement, le jour où seraient réglés les problèmes de l’organisation de la société et de ses rapports avec une intempestive pesanteur de la religion. Alors à l’égal de l’homme, ses yeux se tourneraient vers l’universel toujours en rapport dialectique avec le particulier, sans doute sous le sceau de l’éternel féminin : la délicieuse sensibilité.

Enfin, un mot d’hommage fort et sincère à mon collègue et ami Ridha Bourkhis pour son immense travail de rayonnement culturel et pour son combat sans répit en faveur de la cause féminine. Sans doute y est-il conduit par un noble instinct de justice, car donner à la femme la place qu’elle mérite, c’est-à-dire le droit à l’égalité, c’est tout ce qu’il y a de plus naturel, d’autant plus qu’elle est aujourd’hui la cheville ouvrière dans notre société. Un autre levier explique bien cet intérêt, c’est le culte de la beauté. Quoi de mieux que la femme pour l’incarner. Pour parvenir à cette fin, Ridha Bourkhis voltige à son gré dans les cieux azurés de deux langues et de deux civilisations, comme très peu savent encore le faire, pour notre enchantement et le grand bénéfice des générations montantes qui en ont le plus grand besoin.

A.K.

Ridha Bourkhis, «Littérature de femmes tunisiennes», Préface de Abdejelil Karoui, Sousse, Contraste Editions, 2022, 192 pages, format 15X21, papier bouffon 70 gr, illustration de la couverture par Tej El Molk Bourkhis. Isbn 978 9973 878 89 2.

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