La femme  tunisienne n’est jamais sortie des sentiers battus, en dépit de l’essor multidimensionnel que le pays a connu et des multiples législations mises en place en sa faveur pour lui assurer l’égalité avec l’homme.

C’est, en tout cas, ce qui ressort des constats inquiétants remarqués à travers le déroulement fâcheux de la campagne électorale qui  rend compte de la situation inconfortable dans laquelle se positionnent les candidatures féminines dans cette nouvelle échéance électorale, au demeurant,  imposant de nouvelles règles du jeu pour toute participation à un tel scrutin.

Il suffit d’ailleurs de jeter un coup d’œil sur le taux de participation de la femme à ces élections pour se rendre à l’évidence qu’elle est reléguée à un rang inférieur par rapport à l’homme.

Avec  215 candidatures  seulement, sur un total de 1.430 comptabilisées par l’Instance supérieure indépendante des élections, la participation de la gent féminine aux élections législatives de 2022 est on ne peut plus dérisoire, tant elle ne représente que 15 % de l’ensemble des candidats qui vont se présenter le 17 décembre pour obtenir les faveurs des électeurs.

Ce taux est cependant variable d’une région à l’autre, car il descend parfois à des niveaux jugés assez bas dans certaines régions du Nord-Ouest où, à titre indicatif, il n’est que de 8 % seulement dans le gouvernorat de Siliana, soit deux candidatures sur un total de 25 déposées auprès de l’instance régionale indépendante des élections, contre 6 candidatures sur 36 au Kef et 10 sur 48  à Jendouba.

D’aucuns expliquent, toutefois, que la faiblesse de la participation de la femme  au scrutin du 17 décembre est surtout motivée par une mentalité rétrograde qui  rend compte de la discrimination injustifiée dont est victime la femme tunisienne et que la société patriarcale véhicule depuis la nuit des temps. 

« Une mentalité sociale favorable à l’homme » 

Marwa Nouasria, coordinatrice régionale du centre Chahed pour l’intégrité et la transparence des élections au Kef, estime que la société tunisienne n’a pas beaucoup changé sur le plan mental tant l’esprit de domination de l’homme sur la femme est toujours vivace dans le pays, ce qui rend difficile, selon elle,  toute action féminine isolée, notamment dans le cas de ces élections législatives qui requièrent de surcroît une grande présence d’esprit et de l’engagement à même de briser les carcans et les  tabous sociaux qui rendent difficile l’accès des femmes  à certains espaces publics, en général considérés  comme une chasse gardée de l’homme.

Amal Mannai, poétesse et écrivaine, criminalise la persistance d’une mentalité sociale favorable à l’homme, rappelant par la même occasion que le leader Habib Bourguiba avait toujours insisté sur le fait que le redressement national est toujours tributaire du redressement moral de la nation et du changement des mentalités, voire de leur rénovation.

Mais cela ne saurait se faire, à ses yeux, sans la volonté réelle des dirigeants politiques et l’amélioration des systèmes éducatifs et d’information  auxquels incombe la responsabilité de nourrir les sources de l’enthousiasme chez  les jeunes générations et de cultiver chez elles les bonnes valeurs, d’autant plus  que de tels secteurs représentent des instruments de persuasion et de sensibilisation indéniables  à même de combattre la résurgence de l’esprit de domination de l’homme sur la femme et de rompre avec la pensée arabe classique, même si l’on peut affirmer que la Tunisie s’en est largement écartée depuis plusieurs décennies.

Une candidate aux élections législatives de la circonscription du Kef, ayant toutefois requis l’anonymat, nous a  avoué,  non sans amertume, qu’elle a rencontré de grandes difficultés pour obtenir le nombre des parrainages requis  car elle était quelque peu confrontée à des obstacles d’ordre social, difficile à franchir.

« Je ne peux aller ni dans les cafés, ni dans les bars et encore moins  rencontrer des hommes dans certains lieux publics réservés pratiquement au sexe masculin », nous confie-t-elle dans un air d’essoufflement  et de regret.

Mais elle ne cache pas sa joie après avoir franchi le Rubicon du parrainage, en espérant que le déroulement de la campagne électorale ne lui posera pas « une nouvelle entorse dans la cheville ».

Elle  a su quand même compter sur nombre d’hommes de ses connaissances masculines pour qu’ils lui donnent un coup de pouce dans sa quête des parrainages.

Pour Rached Salhi, activiste de la société civile et enseignant chercheur, le statut de la femme en matière de leadership n’a pas changé, non seulement en Tunisie, mais aussi partout dans le monde,  rappelant que  rares sont les femmes qui, à travers l’histoire, ont réussi à prendre les commandes du pouvoir dans leurs pays, et ce, dit-il, en raison de la persistance d’une mentalité rétrograde qui  accorde  à l’homme la primauté au pouvoir et le droit de la dominer, notamment dans les pays musulmans où le  statut de la femme est traditionnellement moins confortable par rapport à celui de l’homme

Il se pourrait cependant que ce statut masque, selon plusieurs études sociologiques une réalité plus contrastée et souligne une disparité géographique et sociale, car entre la femme rurale et la femme citadine, les écarts sont plus importants, au point  que l’on ignore si une seule femme du monde rural a pu, ou non, présenter  sa candidature aux élections législatives de décembre prochain en Tunisie.

En effet,  même si les femmes représentent, aujourd’hui, près de 70% des diplômés du supérieur en Tunisie, elles ne représentent que moins de 25% de la population active et le  chômage touche deux fois plus les femmes (23 %) que les hommes (12,5 %).

Cette disproportion est encore plus remarquable dans les régions de l’intérieur du pays (nord-ouest-centre-ouest et sud-ouest) où le taux de chômage féminin atteint près de 36 %. En définitive, parler d’égalité entre l’homme et la femme actuellement est trop osé en Tunisie même si, en termes de  droit,  l’on remarque qu’elle dispose parfois de quelques longueurs d’avance sur l’homme avec aussi une égalité parfaite au niveau des salaires par exemple, d’où l’importance de ne pas nourrir trop vite un certain optimisme quant aux chances de voir la femme  tunisienne trôner au plus haut niveau politique dans le pays, car l’ancrage de la mentalité archaïque dans la société est encore très profond partout dans le pays.

Jamel Taibi

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