Les 5, 6 et 7 décembre, les Journées théâtrales de Carthage furent l’occasion de revoir ses priorités, d’ouvrir de nouvelles perspectives et d’envisager l’avenir autrement sans perdre de vue les fondamentaux de ce festival, pionnier dans la région.

Le choix de ce thème se veut l’écho d’une préoccupation commune et une tentative de répondre aux questions des dramaturges de la région arabe et africaine. La directrice des JTC, Nissaf Ben Hafsia, a tenu à rappeler que l’organisation de ce colloque s’inscrit dans la continuité avec d’autres ateliers, performances et spectacles et dans le cœur d’une tradition instaurée par cette manifestation, accordant une place de choix aux débats et aux échanges.

Directeur du colloque, le professeur émérite Mohamed Messaoud Idriss a énuméré, dans son intervention, les difficultés rencontrées par les dramaturges pour diffuser leurs œuvres, en particulier en dehors des frontières de leur pays. L’universitaire a mis l’accent que l’étroitesse du marché artistique local et également le soutien que l’État fournit, que ce soit au niveau de la production qu’au niveau des représentations subventionnées, ont fait que la durée de vie de nombreuses œuvres soit limitée. Il a également souligné que ce colloque vise à chercher de nouveaux horizons pour la production théâtrale et à lancer les assises d’un marché plus grand, et ce, en ciblant des pays européens où il y a une forte concentration  d’arabes et d’africains.

Les travaux de cette première journée ont permis de diagnostiquer les problèmes et d’écouter certaines expériences marquantes. Le dramaturge français, d’origine burkinabe, Hassan Kassi Kouyate, a partagé avec l’assistance des fragments de son expérience, expliquant comment il a réussi à assurer une longévité de vie à sa première œuvre théâtrale créée en 1997, avec une tournée dans une quarantaine de pays.

Cet artiste de renommée internationale a déclaré qu’il s’agissait d’un coup de chance car il a rencontré tout au long de son parcours des femmes et des hommes qui l’ont beaucoup aidé et soutenu et a souligné qu’il n’est pas possible de parler de production ou de distribution sans politique culturelle, et il a estimé que la question n’est pas uniquement liée à l’argent et au financement mais plutôt à la nécessité de fournir un terrain administratif et législatif favorable capable de résoudre les problèmes et de réagir aux changements.

Il a également recommandé aux artistes de penser au cachet typique, à la nécessité de rechercher « l’intimité » et « la spécificité » dans la création théâtrale et artistique, et à étudier le marché en amont. Il a également appelé les créateurs à la nécessité de réfléchir à alléger leur production en donnant l’exemple des décors et du nombre des acteurs. « Il faut prendre en compte tous ces éléments avant de penser à promouvoir l’œuvre en dehors des frontières, car ces éléments sont liés au coût du spectacle et peuvent être déterminants dans la programmation et la circulation de la pièce de théâtre», a-t-il noté.

Serge Limbvani, directeur du Festival international de théâtre de Maloba au Congo, a partagé avec l’assistance son expérience, soulignant que les spectacles vivants, y compris le théâtre de poche, doivent obéir à certaines conditions et exigences pour pouvoir franchir les frontières. Il a également noté que les Journées théâtrales de Carthage lui ont permis de suivre des spectacles de Palestine, d’Irak et de Jordanie qu’il n’aurait pas pu suivre ailleurs.

Il a souligné qu’une représentation théâtrale doit avoir un retour financier, une recette, en plus de la valeur artistique, et qu’il est temps de couper court avec la culture des représentations gratuites, car le théâtre a besoin de financement pour que la production puisse continuer.

Il a ajouté que le théâtre dans la région africaine souffre d’un problème de financement, car la France est presque le seul bailleur de fonds, et elle finance des œuvres qui correspondent à sa vision et à ses intérêts, et de nombreuses œuvres meurent dès leur naissance et ne sont pas jouées, et d’autres sont jouées en France et ne sont pas montrées dans le pays de production !

Le directeur du Festival de Maloba, festival international  de théâtre, danse et cirque du Congo, a déclaré que les problèmes de transport et de visa sont parmi les principales difficultés auxquelles sont confrontés les artistes et que des formules participatives doivent être envisagées entre les festivals.

La majorité des interventions ont mis l’accent sur trois problèmes fondamentaux: le premier est l’absence d’une politique culturelle dans la plupart des pays arabes et africains qui motive les artistes et les aide à promouvoir leur travail au-delà des frontières.

Quant au second, il s’agit aussi de l’absence d’un réseau arabe et africain qui s’engage dans la distribution et la coproduction. Quant au 3e problème, il est lié au visa et à la libre circulation des artistes. Les intervenants ont souhaité qu’un mécanisme ou un programme soit lancé pour négocier avec la partie européenne de la nécessité de changer son traitement des dossiers des artistes, en créant un visa créatif, car il est illogique de priver un créateur d’un voyage pour présenter sa production devant un public arabe, africain et même européen en Europe.

Ayant une longue et importante expérience avec l’Afrique, comme il en a eu en Tunisie, en matière de programmation, Alejandro de Los Santos, responsable des relations avec l’Afrique au Mapas/ Espagne, a évoqué la nécessité de créer une plateforme Sud-Sud qui rassemble des artistes arabes, africains, espagnols, portugais et latino-américains. A cet égard, il a indiqué qu’un forum a été créé aux îles Canaries et a vu la participation des artistes de diverses disciplines, théâtre, musique, arts du cirque, théâtre de rue et également en présence des directeurs de festivals et des organisateurs de spectacles. Ce forum qui s’est étalé sur deux jours a été une occasion pour créer des opportunités d’échange et de programmation et étudier les possibilités de coopération.

L’expérience allemande a été portée par deux importants témoignages: le premier présenté par Peter Spuhler, expert en production et programmation en Allemagne, et Fattah Doueïri, fondateur de l’Arab Theatre Meeting à Hanovre.

L’expert allemand s’est reposé dans son intervention sur des chiffres du marché des spectacles et sur la scène artistique allemande d’avant covid-19.  «En Allemagne, il y a 400 compagnies théâtrales, 200 théâtres privés et 150 théâtres de l’Etat. Le nombre de ceux qui assistent aux différents spectacles chaque année atteint vingt millions. En Allemagne, 7.300 œuvres sont présentées, et l’État soutient la création à hauteur d’un milliard d’euros chaque année», a-t-il précisé, ajoutant que le théâtre arabe est méconnu en Allemagne et qu’il y a des groupes de réfugiés syriens et irakiens qui présentent des représentations théâtrales, mais la question est: s’agit-il d’œuvres destinées au spectateur arabe ou s’agit-il d’œuvres théâtrales destinées à tout public?

Le dramaturge allemand d’origine marocaine, Fattah Doueri, a parlé de son expérience dans la création de l’Arab Theatre Meeting à Hanovre, qui a été lancé avec pour objectif de présenter le théâtre arabe au public allemand, et saisi l’occasion pour lancer le débat avec le public pour dissiper tout amalgame.

Ces témoignages ont suscité différentes réactions, créant de la polémique entre dramaturges arabes et africains dont nombreux parmi eux ont pris la parole, évoquant des obstacles liés au financement, comme Hassan Khayoun, le metteur en scène irakien résidant en Belgique, qui a déclaré que le financement en Belgique est soumis à de nombreuses exigences, et que chaque partie a son agenda politique, soulignant qu’il y a des œuvres faibles qui ont été commercialisées en Europe et soutenues par 300 mille euros pour des considérations politiques, pas techniques.

Le directeur du Festival international de Bagdad, Ali Al-Soudani, a suggéré de mettre en place une plateforme pour assurer la communication entre les dramaturges africains et arabes, proposant que le Festival international de Bagdad soit un marché arabo-africain du théâtre car il dispose des bases logistiques pour assurer la réussite. Il a également indiqué qu’il est très difficile de communiquer avec les compagnies africaines pour les inviter à jouer au festival de Bagdad.

D’autres problématiques sont restées, par ailleurs ouvertes au débat tel que : A quel point l’œuvre doit-elle répondre au goût du public pour garantir une rentabilité financière, ou doit-elle présenter une alternative et inciter la curiosité pour contrecarrer la Main Stream et ne pas tomber dans le strictement commercial ?

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