Si le déficit pluviométrique perdure, il faut déclarer la sécheresse. Pour l’heure, il s’agit d’un scénario peu probable, estime Abdallah Rabhi, ancien secrétaire d’Etat chargé des Ressources hydrauliques. Mais les risques ne sont jamais écartés, il ne faut pas baisser la garde. Il apporte son éclairage.

Est-ce que la Tunisie a vécu, par le passé, un épisode de sécheresse aussi long et aussi sévère que celui qu’on est en train de vivre aujourd’hui?

La Tunisie est dotée d’un climat qui se caractérise par son irrégularité. Cette irrégularité a été observée tout au long de l’histoire de la Tunisie, et c’est pourquoi on a connu plusieurs périodes de sécheresse. Malheureusement, au cours des 20 dernières années, la cadence de la sécheresse a crû. Depuis 2019, la sécheresse sévit (quatre années sèches se sont succédé) et c’est du jamais vu. Il faut rappeler qu’on parle de sécheresse météorologique lorsque la pluviométrie moyenne se situe à 30% au-dessous de la normale.

Elle se manifeste par des apports en eau très faibles au niveau des barrages. D’ailleurs au cours des quatre dernières années (2020, 2021, 2022, 2023), le ruissellement a baissé de 40% par rapport à la moyenne. Les apports en eau dans les barrages n’ont pas dépassé au cours de cette année hydrologique (qui a commencé au mois de septembre 2022) les 20%. Raison pour laquelle, le niveau de remplissage des barrages est pratiquement critique.

Si le déficit pluviométrique va encore perdurer en 2023, quels sont les scénarios qui risquent de se produire ?

La question est hypothétique et selon les prévisions de la météo, on s’attend à une période de bonne pluviométrie. On espère que les quantités de pluie qui seront enregistrées compenseront les déficits accumulés au cours de la dernière période. Néanmoins, il ne faut pas oublier que la situation est critique. Dans le Nord- Ouest, la pluviométrie a baissé de 40% par rapport à la moyenne, tandis que, dans le Sud-Est, le déficit pluviométrique a atteint 85%. Nous espérons que cet anticyclone ne persistera pas et qu’une séquence pluvieuse se produira et compensera le déficit pluviométrique enregistré (l’interview a été réalisée au cours de la semaine dernière). Si les apports pluviométriques se situeraient au cours de ce mois-ci, aux alentours de 357 millions de m3, et respectivement à 384 millions et 270 millions de m3 en février et mars, on peut espérer avoir des précipitations proches de la normale et, dans ce cas, le risque est diminué. Autrement, il faut déclarer la sécheresse (mais c’est un scénario que j’écarte). Dans ce cas (cas de la sécheresse), il faut que tout le monde soit conscient que la situation est difficile où les risques quant à la disponibilité de l’eau sont importants. Certes, l’eau potable sera toujours disponible mais les scénarios de rationalisation sont potentiels. Aujourd’hui, on a eu recours aux restrictions d’eau en limitant les quantités destinées à l’irrigation et ça pourrait être le cas pour l’eau potable.

Déclarer la sécheresse, c’est prioriser l’Homme mais aussi la préservation des arbres et des animaux, il ne faut pas perdre de vue nos cheptels et trouver des solutions pour les protéger. Aujourd’hui, les coûts relatifs au fourrage sont très élevés, et avec la sécheresse, les pâturages sont secs, donc il faut prendre les mesures nécessaires pour protéger les cheptels. Deuxièmement, il faut mettre en place des commissions régionales, pour valoriser les parcours, protéger le patrimoine oléicole, encourager les agriculteurs et mettre en place des points d’eau et des programmes spéciaux. Troisième point, il faut assurer les transferts des eaux à partir des barrages de l’extrême Nord (Sidi El Barrak, Sejnane, El Mola …) dont le taux de remplissage va certainement s’améliorer. Pour les périmètres irrigués, il faut planifier la mobilisation des ressources en dehors des eaux transférées à partir du Nord. En d’autres termes, revoir la carte de production. Enfin, on doit s’occuper de notre semence, en préparant dès aujourd’hui, les semences pour la prochaine saison agricole.

Selon les experts environnementaux, le changement climatique est en train de s’accélérer, donc les épisodes de sécheresse continueront de se multiplier. Quelles sont les mesures à adopter pour pouvoir cohabiter avec le changement climatique?

Même avec les changements climatiques, il y aura toujours de la pluie. Mais on devrait être exposé soit à de longs épisodes de sécheresse, soit à des périodes d’inondation intense. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé en Californie, en Arabie Saoudite ou au Niger (qui est doté d’un climat subdésertique). Ce sont les signes indéniables du changement climatique.

A vrai dire, il est nécessaire de réfléchir sur une stratégie, c’est ce que le ministère est en train de faire, il s’est penché sur la conception et la mise en œuvre d’une stratégie de gestion de l’eau à l’horizon 2050. Cette stratégie vise à améliorer la capacité du pays à faire face à la pénurie structurelle, ainsi que sa résilience mais aussi à optimiser la valorisation de l’eau, en termes économiques et sociaux, (préserver et économiser l’eau) et à maîtriser les risques dans la gestion. Il faut renforcer la préservation des ressources face à l’activité humaine, et ce, via trois mécanismes. Tout d’abord, agir sur le plan juridique en mettant à niveau les lois et les réglementations, afin d’encourager la mobilisation et la valorisation des ressources hydriques. Il faut aussi adopter le code de l’eau. Deuxième mécanisme, c’est l’éducation à l’eau. Il faut que le citoyen soit conscient que nos ressources hydriques sont limitées et qu’il doit économiser l’eau. Il faut changer notre modèle et notre agriculture en fonction de notre situation hydrique. Par exemple : en Tunisie, on produit les pastèques alors qu’elles sont très exigeantes en eau. Il faut faire un arbitrage et choisir les cultures à irriguer et à privilégier dans le futur en optant pour des cultures qui sont adaptées à notre climat et qui ne consomment pas beaucoup d’eau. Cela nécessite une politique volontariste.

Enfin, il est nécessaire de disposer des financements et les fonds qui permettent de mettre en œuvre ces mesures. Voilà, en somme, ce qu’il faut faire, à mon sens, pour que le pays puisse faire face au stress hydrique. La situation pluviométrique va certainement s’améliorer, mais l’idéal c’est d’agir lorsque l’eau est disponible. Nous avons vécu quatre années de sécheresse successives et on arrive à tenir le coup. Des pays, comme la France, ont déjà commencé à rationner l’eau. L’eau est devenue aujourd’hui au cœur des tensions géopolitiques et des conflits (tels que le différend entre l’Ethiopie et l’Egypte, le Golan, le conflit entre le Pakistan et l’Inde). C’est désormais une denrée rare.

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