Tribune | Lettre ouverte au Président de la République : Au nom de Hannon

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Par Kais MABROUK *

Monsieur le Président de la République,

Je vous écris aujourd’hui en tant qu’universitaire tunisien et africain, préoccupé par la récente situation dans notre pays. Depuis la publication du communiqué au sujet de la situation des immigrés en Tunisie, le monde entier s’est rué sur nous. Il nous regarde, à tort, comme un pays raciste, avec pour conséquence un départ spectaculaire d’immigrants et d’étudiants africains subsahariens. Les universités tunisiennes sont considérablement touchées, et jusqu’à présent les étudiants ont peur. Les professionnels de l’éducation annulent leurs missions de promotion ou de coopération académique sur le continent. Une situation délétère à laquelle il leur faut opposer un plan énergique.

Plusieurs initiatives ont été entreprises par le gouvernement afin d’apaiser les débats passionnés. Je salue toutes les déclarations qui visent à rassurer et la prise de mesures pour faciliter la vie des étudiants internationaux et des immigrés en Tunisie. Certains jugent que c’est tardif, mais je crois que mieux vaut tard que jamais.  Aujourd’hui, des mesures doivent être mises en place pour redorer le blason de la Tunisie en Afrique. Il en va de la crédibilité de notre Nation et de ce qu’elle a construit pendant des siècles.

Le monde entier doit connaître notre vérité. Depuis le 5e siècle avant J.-C., nous sommes ouverts à l’Afrique et aux étrangers, et personne ne peut et ne pourra nous en déposséder. Malheureusement, la mémoire humaine est courte et c’est pour cela que nous avons le devoir de rappeler à nos enfants et au monde ce que nous sommes réellement. En effet, notre grand père Hannon, missionné et financé par le contribuable et béni par l’Assemblée du peuple – 2500 ans en arrière –  était le premier à s’intéresser aux populations africaines. Depuis ses missions, nous étions les premiers à commercer avec eux d’égal à égal. Hannon, à travers son ouvrage était le premier à faire découvrir au monde entier les populations africaines, la faune et la flore de la région et a légué à l’humanité des descriptions détaillées de ce patrimoine. C’est grâce à cet immense et unique héritage que nous sommes naturellement ouverts au monde et c’est ce qui fait qu’aujourd’hui, des milliers de Tunisiens sont devenus des citoyens du monde.

Monsieur le Président, je propose  au gouvernement de reconquérir l’opinion publique africaine et internationale. Il suffit d’être sincère, transparent et pédagogue pour expliquer notre situation et notre position officielle. Premièrement, vous, ou la Cheffe du gouvernement, devriez effectuer une tournée africaine. Il faut se rendre dans les pays africains et rencontrer les dirigeants africains pour discuter de la situation migratoire actuelle en Tunisie et des pistes de collaboration pour trouver d’un commun accord une solution pour préserver la dignité humaine de nos continentaux. Vous pourriez également organiser des événements culturels ou un grand sommet international avec les chefs d’Etat pour discuter ensemble des enjeux de ce siècle sur la question migratoire. Ce sujet devrait être pris au sérieux avec des engagements fermes au très haut niveau des Etats. Il y va de l’avenir de l’humanité au même titre que l’environnement, la santé ou la sécurité dans le monde.

Deuxièmement, vous pourriez créer un ministère de l’Afrique pour mener des actions concrètes. Loin du modèle actuel du secrétariat d’Etat qui ne joue qu’un rôle diplomatique minime, ce nouveau ministère devrait sérieusement peser avec des missions transversales conjointes avec les ministères du Développement, de l’Enseignement supérieur, de l’Intérieur, de l’Agriculture, de la Culture, de la Santé, du Transport et de la Défense. Ce ministère de l’Afrique jouerait un rôle crucial dans la promotion des relations diplomatiques, culturelles, sécuritaires, académiques et économiques avec les autres pays africains. En renforçant les liens culturels et historiques entre la Tunisie et les pays africains, le ministère pourrait aider à créer un sentiment de confiance et de respect mutuel entre les différentes cultures africaines. De plus, en coordonnant les initiatives de développement économique régional avec les pays voisins, le ministère de l’Afrique pourrait aider à renforcer l’économie tunisienne et à favoriser une croissance économique plus large dans la région. En facilitant la participation de la Tunisie aux organisations africaines telles que l’Union africaine, le Cames et la Cedeao, le ministère de l’Afrique pourrait permettre à la Tunisie d’avoir une voix plus forte dans les affaires régionales et continentales. Le ministère pourrait également superviser les programmes d’aide humanitaire et de développement destinés aux pays africains en difficulté. En encourageant les échanges éducatifs et universitaires, le ministère de l’Afrique pourrait promouvoir la compréhension interculturelle et la coopération. Le ministère pourrait également promouvoir les droits de l’homme, la démocratie et la bonne gouvernance en Afrique, et faciliter les efforts de lutte contre le terrorisme et la criminalité transfrontalière. En encourageant les investissements tunisiens en Afrique et en renforçant la position de la Tunisie dans les négociations commerciales et les accords de libre-échange, le ministère de l’Afrique pourrait aider à stimuler la croissance économique et à renforcer la position de la Tunisie dans la région et sur le continent.

Enfin, nous devons prendre des mesures concrètes pour faciliter la vie des immigrés en situation régulière et irrégulière. Nous devons améliorer l’accès aux services de santé et d’éducation, faciliter l’obtention de permis de travail, et offrir des opportunités de formation professionnelle aux immigrés. En prenant ces mesures, nous montrerons au monde que nous sommes un pays qui respecte l’humain, valorise la diversité et garantit des conditions dignes aux immigrés sur notre territoire.

En conclusion, Monsieur le Président de la République, je vous encourage à mettre en place cette stratégie de reconquête de l’opinion publique africaine et internationale. Nous devons montrer au monde que la Tunisie est un grand pays ouvert, accueillant et respectueux de la diversité culturelle. J’espère que vous prendrez en considération ces propositions et que vous prendrez des mesures dignes d’un grand pays comme le nôtre.

K.M.

(*) Universitaire

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