Abderrazak Chéraït, pionnier de l’« industrie » de la culture en Tunisie, à La Presse : « Nous évoluons dans un cadre économique et légal peu favorable à l’entreprise culturelle »

 

Chaque pays a sa propre formule magique pour faire fructifier son patrimoine culturel

Selon une estimation qui remonte à 2019, l’industrie culturelle et créative en Tunisie ne représente que 0,6% du produit intérieur brut (PIB). La moyenne mondiale enregistrée par ce secteur s’élève à 3%.
En pleine crise de Covid-19 (en 2020), la France a enregistré 2,2%. La Corée du Sud est en tête du palmarès avec 9%. Alors que se passe-t-il chez nous ? Serions-nous à ce point « stériles » ou y a-t-il d’autres raisons à une si piètre performance ? Pour y voir plus clair, nous nous sommes entretenus avec Abderrazak Chéraït, pionnier de l’« industrie » de la culture en Tunisie.

Vous êtes l’ancien plus jeune directeur de banque en Tunisie, l’ancien capitaine d’industrie, leader dans le domaine de l’éclairage électrique. Pourtant, quand vous parlez développement, vous parlez culture. Quelle en est la raison ?

Je pourrais vous dire qu’un promoteur cultivé est bien plus performant qu’un autre au bagage intellectuel limité. Mais je vais plus loin en affirmant que la culture est à la base d’une civilisation, quelle qu’elle soit.

Elle englobe toutes ses composantes. Y compris, donc, l’activité économique qui sera le produit d’un mode de vie avant d’en devenir le facteur de son évolution.

C’est une porte d’accès au rêve et une incitation à sa réalisation.

C’est ce qu’on appelle l’imagination créative. Et Einstein a dit que l’imagination est plus importante que la connaissance.

Vous considérez de ce fait que l’investissement dans la culture est économiquement rentable ?

Il est très rentable, contrairement à l’idée que nous en avons, hélas, chez nous. La toile d’un grand peintre peut rapporter bien plus qu’une usine travaillant à plein régime pendant des années. Il en va de même pour la musique. Les Beatels ont été, dans les années soixante, anoblis par la Reine d’Angleterre pour avoir, grâce au succès de leurs productions à l’échelle mondiale, contribué au rétablissement de l’économie britannique qui traversait alors une mauvaise passe. Plus près de nous, en 2010, le film Avatar, dont le budget s’était élevé à 460 millions de dollars, a fait 9,7 milliards de recettes.

Mais tous les investisseurs dans la culture ne sont pas des Beatles ou des James Cameron…

Certainement. Et tout le monde n’est pas tenu de réaliser d’aussi titanesques performances. Mais avoir un large retour sur investissement est à la portée de tout investisseur avisé.

Partout ? Y compris en Tunisie ?

Oui, partout et tout le temps, hormis dans les périodes de crises dont nous avons connu quelques-unes chez nous. 

Expliquez-vous.

En fait, dans ce domaine, chaque pays a sa propre formule magique qui s’inscrit dans sa géographie et son histoire. Notre Tunisie a été doublement gâtée à ce niveau et ce en dépit de la modestie de sa taille. Sa position en Méditerranée, la diversité de ses paysages, son histoire plusieurs fois millénaire sont autant d’atouts pour alimenter une imagination créatrice et déboucher sur une production matérielle et immatérielle abondante, lucrative et pérenne.

Pourquoi n’en sommes-nous pas là ?

A cause des mauvais choix de ses décideurs, et cela dès l’indépendance. Ils ont manqué de perspicacité et se sont rués sur le modèle de croissance européen, alors essentiellement basé sur l’industrie qui représentait l’aboutissement d’expériences antérieures, tant techniques que sociales et, partant, politiques également. Une simple lecture de notre histoire nous aurait rappelé que l’Africa, donc la Tunisie et une grande partie de l’Algérie, était considérée dans l’Antiquité comme étant le « grenier de Rome », adage que nous ne cessons de colporter sans vraiment saisir ses implications.

C’est-à-dire qu’au lieu du schémas industriel, nous aurions dû opter pour le modèle de développement agricole. Et, au lieu de marginaliser le secteur agricole au profit de l’industrie, on aurait dû s’attacher à consolider notre agriculture et la faire évoluer vers l’agroalimentaire qui aurait été notre industrie « naturelle » au lieu et place des activités industrielles « artificielles » artificiellement greffées dans notre tissu économique. C’est exactement ce qui s’est passé en Suisse où, au lieu de s’entêter à fabriquer automobiles et autres articles industriels pour un marché plutôt exigu, on a fait évoluer la branche laitière de l’agriculture traditionnelle pour déboucher sur le mastodonte Nestlé.

Notre histoire nous enseigne également que, dès l’Antiquité, le commerce a constitué une composante essentielle de notre économie. Qu’a-t-on fait dans les années soixante ? On l’a étouffé, irrémédiablement. L’artisanat également. L’une de ses branches les plus rentables, l’orfèvrerie, a été méthodiquement asphyxiée. Au lieu d’encourager l’essor de cet art traditionnel dans lequel les Tunisiens sont passés maîtres, on a tout fait pour anémier un secteur grâce auquel Dubaï a construit sa fortune et sa renommée mondiale.

Cet émirat a tout simplement supprimé toute taxe sur ce commerce. Et la clientèle a afflué vers cette ville de tous les azimuts. Chez nous, le quota alloué à chaque artisan-orfèvre a été ramené à 1 kg par an, obligeant la profession à se rabattre sur les bijoux anciens et les livrer à la casse ou encore à brûler de vieilles pièces brodées d’or ou d’argent du costume traditionnel pour récupérer les précieux métaux. Un crime à l’endroit du patrimoine.

Revenons à l’investissement dans la culture. Vous avez vous-même investi dans ce secteur. Jugez-vous cet investissement rentable ?

Certainement. Il faut, évidemment, mettre entre parenthèses les périodes de crise : guerres du Golfe, attentats terroristes, agitation post-révolution et Covid 19. Autrement, les diverses réalisations couvrent leurs frais et réalisent même un confortable retour sur investissement.

C’est-à-dire ?

C’est-à-dire qu’à leur apogée, le musée Dar Chéraït et Médina des 1001 nuits que j’ai fondés en 1990 à Tozeur accueillaient jusqu’à 300 mille visiteurs par an, ce qui représente une recette quotidienne de 20.000 dinars de l’époque, hors détournements !

Et aujourd’hui ?

Les recettes des musées ont évidemment décliné ces dernières années du fait que la région du Sud-ouest a été pénalisée par la suppression de toute liaison de la destination avec les marchés émetteurs de touristes. Ceux-ci constituaient plus de 80% de nos visiteurs. On n’a pas suffisamment cultivé l’intérêt du Tunisien pour les musées. Nos compatriotes sont plus portés sur les parcs à thèmes. D’où le succès soutenu du parc Chak-Wak.

Mais il serait erroné de limiter la rentabilité de ces réalisations à leur seul bilan financier. Il faut raisonner aussi en termes d’image de marque ainsi que de retombées macroéconomiques. Avant le boom touristique enregistré dans les années 90 et 2000, la région ne disposait guère que de 1.860 lits. En 1998, cette capacité a été portée à 4.530 et en 2010 à 6.362. En 2007, les visiteurs tunisiens et étrangers se sont élevés à 338.000 personnes. L’années suivante, ils étaient 400.000. Tout cela, sans compter les excursionnistes d’un jour, fort nombreux et qui consomment de tous les produits de la région.

Dans ce cas, pourquoi si peu d’investissements dans le secteur culturel en Tunisie ?

Parce que le cadre économique et/ou légal dans lequel nous évoluons est peu favorable à l’entreprise dans ce secteur. Selon une estimation qui remonte à 2019, l’industrie culturelle et créative ne représente que 0,6% en Tunisie, contre environ 7% en Europe et 9% en Corée du Sud.

A l’échelle mondiale, la moyenne est de 3%. Nous sommes donc très loin du compte.

A l’échelle régionale, les décideurs ne sont pas des « développeurs » ; ils ne sont pas pragmatiques, se cramponnent à une réglementation obsolète et ne tiennent aucun compte des intérêts réels de leur région.

J’ai investi à Tataouine dans un centre de loisirs et d’hébergement implanté sur le site de Ksar Oulèd Dabbab. Le classement du Sud en zone rouge après les attentats terroristes est venu briser un élan pourtant prometteur.

Au loock-out, j’ai préféré confier cette unité aux soins des salariés et la laisser fonctionner à leur seul profit durant ces dernières années.

Pour des considérations bureaucratiques, l’administration vient de le fermer, alors qu’il était en train de réamorcer son décollage, en attendant qu’il soit classé par diverses instances au lieu que la procédure suive son cours parallèlement aux activités du centre. Les employés se retrouvent ainsi au chômage et les jeunes de la région privés de l’endroit qu’ils aimaient bien fréquenter !

Que faudrait-il que les pouvoirs publics fassent pour favoriser l’essor de ce secteur ?

Ils doivent le libérer de ses entraves en débroussaillant le maquis des autorisations et en œuvrant à une meilleure visibilité du produit culturel, en Tunisie et à l’étranger. Tout investissement de l’Etat dans cette voie ne peut que lui être bénéfique.

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