En 1997, le destin de Haythem Abid a basculé lorsqu’il fut condamné à 14 ans de prison pour une sombre affaire de drogue. Il ne retrouvera la liberté qu’en 2012. «Dans cette affaire injuste, mon vécu de sportif et ma culture m’ont sauvé et permis de tenir», avoue l’un des milieux de terrain les plus doués de sa génération.

Le stratège de l’Espérance Sportive de Tunis a su rebondir. Après avoir exercé dans les catégories des jeunes de son club d’origine, il est parti en Côte d’Ivoire travailler comme directeur sportif du Football Club San Pedro, présidé par le Tunisien Mohamed Ali Hachicha, où il se trouve toujours.

Dites-nous d’abord: comment êtes-vous venu au football ?

Par l’intermédiaire du football de quartier. Le Passage, Avenue de Londres, à Tunis, a vu éclore le talent de Chokri El Ouaer, Nabil et Mounir Maâloul, Rached Farah…Tout près, du côté de l’Avenue Mohamed V, il y avait plein de terrains vagues. La découverte du talent se fait au quartier. Maintenant, avec la disparition des espaces vagues, les Académies tentent d’assurer la fonction de la formation. Les jeunes arrivent au foot sur le tard. Ils ne s’entraînent jamais dans les conditions réelles de la compétition. Les terrains actuels réservés aux jeunes à l’EST ne suffisent plus. Tous les jeunes arrivent au même moment pour s’entraîner, soit une fois les cours terminés. Ils sont testés sur un quart de terrain. Ensuite, une fois admis, ils sont obligés de s’entraîner sur la moitié d’un terrain, et ne touchent le ballon que très peu.

Que faudrait-il faire dans ce cas ?

Dans le processus de formation, le joueur arrive chez les seniors après avoir touché le ballon en moyenne une vingtaine d’heures. Cela est insuffisant pour espérer remédier aux carences techniques. Il y a aussi le problème du calendrier des jeunes. La fédération profite des vacances scolaires pour programmer un maximum de rencontres de championnat. Au contraire, il vaut mieux en profiter pour effectuer un travail spécifique aux entraînements.

Qui vous  a piloté vers le sport-roi ?

Une fois, j’étais parti assister à un match amical EST-Olympique de Marseille. Comme toujours, des jeunes disputaient une partie d’exhibition en marge de l’événement.. J’ai découvert un jeune de notre quartier qui était là, sur la pelouse. Il s’entraînait en catimini, sans en référer à ses parents. Cela me donna des idées. C’est ainsi que l’été 1976, alors que je venais de décrocher «la Sixième», j’étais parti tout seul au Parc B effectuer un test. J’ai été admis. Parmi ceux qui supervisaient les tests, il y avait Mohamed Torkhani.

Tout jeune, quelle était votre idole ?

Le Brésilien Zico. C’est un immense champion.

Qui vous a lancé dans le grand bain des seniors ?

Le Brésilien Amarildo. Auparavant, le Français Roger Lemerre m’avait convoqué pour quelques séances d’entraînement avec les seniors. Nous avions déjà connu le succès avec la catégorie cadets. Sous la conduite de Mrad Mahjoub, nous avons remporté le doublé, inscrivant cette saison-là la bagatelle de 72 buts, et n’en encaissant que deux ! La saison d’après, Mahjoub allait être promu entraîneur des seniors.

Quels furent vos autres entraîneurs ?

Mohamed Torkahani, Ridha Akacha, Ben Yahmed, le Français Bereta, Mahmoud El Ouakaâ et Belhassen Meriah avec les jeunes.

Avec qui avez-vous joué ?

Dans notre équipe qui pratiquait un jeu très spectaculaire, il y avait le gardien Naceur Chouchène, Maâloul, Ben Mahmoud, Tlemçani, Hicheri, Ben Neji, Jeridi, Tarek, Baouab et Trabelsi.

Vous avez été aussi de la campagne

de la sélection juniors au Mondial russe….

En 1985, sous la férule de Mrad Mahjoub, nous avons vécu un conte de fées. Ce Mondial demeure un de mes meilleurs souvenirs sportifs. Je suppose que cela doit être la même chose pour mes coéquipiers Chokri El Ouaer, Ahmed Bourchada, Taoudfik Mhadhebi, Lotfi Chihi, Mourad Gharbi, Mohamed Hedi Abdelhak, Ghazi Ghrairi, Foued Dergaâ, Lotfi Rouissi, Lotfi Lounis, Kaies Yaâkoubi et tutti quanti..

Venons-en à cette ténébreuse affaire qui défraya la chronique en son temps. Vous avez payé très cher cette mésaventure, non?

Oui, mais l’essentiel est de savoir rebondir, ce que, Dieu merci, j’ai réussi à faire. Aujourd’hui, il ne s’agit plus pour moi de regarder en arrière. Je suis sorti de prison par miracle. Il a fallu pour cela la chute brutale de l’ancien régime. Je ne pensais pas qu’il s’écroulerait aussi vite. Autrement, je serais resté quinze autre années en prison. L’affaire a été traitée par la cour de sûreté de l’Etat, ce qui donne clairement la mesure du côté politique qu’on lui avait donnée.

Bien évidemment, il n’était pas facile de tenir le coup aussi longtemps en prison ….

Mon vécu de sportif et ma culture m’ont aidé à tenir le coup, à résister. Ils m’ont, d’une certaine manière, sauvé. Pourtant, dans les derniers jours, je disais à mes codétenus que quelque chose allait arriver, qu’elle allait nous sauver.

Depuis, c’est une nouvelle vie qui commence pour vous …

J’ai fondé un foyer. Dès le premier mois de ma relaxation, j’ai connu Abir, enseignante que j’ai épousée en décembre 2014. J’ai eu la chance d’avoir été appelé dès le premier jour de liberté par le président de l’Espérance Sportive de Tunis, Hamdi Meddeb. Il m’a dit qu’il me fallait replonger de suite dans le milieu au sein de la cellule des recrutements des jeunes. Je l’en remercie infiniment.

Avec qui avez-vous exercé dans

cette cellule ?

Avec Abdelmajid Jelassi, Mondher Baouab et Mohamed Torkhani. Nous avons travaillé dans cette structure sous la conduite de l’ancien directeur technique des jeunes, Mondher Kbaier. Cette chance, beaucoup ne l’ont pas eue. Il était primordial de réussir cet été le mercato. Il était vraiment temps pour répondre présent. J’avais dit dans les médias: «Les Beguir, Khenissi et Mbarki, attendez-les la saison prochaine». Eh bien, ils ont répondu à nos espérances.

On vous a vu officier dans les émissions sportives télévisées comme consultant. Comment jugez-vous cette expérience ?

Exaltante. Instructive aussi. Je crois que c’est une vocation. J’ai senti durant cette année d’exercice que la fonction de consultant m’allait comme des gants. Je suis fan du foot européen, et cela m’a beaucoup aidé. Le téléspectateur aime beaucoup les chiffres, les curiosités, les faits de coulisses…

Si vous n’étiez pas dans le football,

quel autre domaine auriez-vous suivi ?

J’aurais été pilote d’avion, c’est un métier qui me passionne depuis ma jeune enfance. J’aime les voyages, la découverte, le contact, les beaux paysages…J’ai beaucoup voyagé que ce soit avec l’Espérance ou pour mon propre compte.

Enfin, que vous a donné l’Espérance ?

L’amour des gens, c’est tout ce que nous avons gagné en notre temps. Je suis l’enfant de l’EST, un fou de l’EST. Avec mon ami Lotfi, j’étais l’un des premiers spectateurs à entrer au stade les jours de derby. J’ai eu la chance de jouer dans le club que j’aime, de pratiquer le sport qui me plait.

Charger plus d'articles
Charger plus par La Presse
Charger plus dans Magazine La Presse

Laisser un commentaire