Expositions à l’Institut du monde arabe de Paris : Ce que la Palestine apporte au monde

L’Institut du monde arabe a choisi de donner à voir l’élan et l’irréductible vitalité de la création palestinienne qui s’élabore dans les territoires ou dans l’exil. Approches muséales plurielles, dialogue photographique entre la Terre sainte « inventée » des orientalistes et celle des contemporains, exposition des précieuses archives palestiniennes de Jean Genet… : c’est à un subtil et intense parcours de correspondances visuelles et de sujets que nous invite l’IMA.

En cette année 2023, l’Institut a choisi de donner à voir l’effervescence culturelle que la Palestine ne cesse de révéler et d’entretenir : un cycle de trois expositions met en avant les artistes modernes et contemporains palestiniens, dans un dialogue avec leurs homologues du monde arabe et la scène internationale. Une programmation culturelle variée—concerts, colloques, ateliers, cinéma, rencontres littéraires—rythmera cet événement jusqu’au mois de novembre.

Les Palestiniennes et les Palestiniens en leurs musées

En apportant le monde en Palestine et en montrant la Palestine au monde, l’exposition croise deux projets palestiniens avec la collection du musée de l’Institut du monde arabe. L’IMA abrite, depuis 2016, la collection du Musée national d’art moderne et contemporain de la Palestine, une collection solidaire composée de dons volontaires d’artistes. Le choix d’œuvres exposées, dans la diversité des courants allant de l’informel à l’hyperréalisme, opère une rencontre de questionnements communs aux artistes et à leur futur public : que veut dire être humain, dans son corps et son identité, et que signifie vivre, pour soi et avec ou parmi les autres ? Au sein de cet accrochage, le projet du Musée Sahab («nuage» en arabe), porté par le collectif Hawaf (fondé par Mohamed Abusal, Sondos Al-Nakhala, Mohamed Bourouissa et Salman Nawati), a pour ambition de rebâtir une communauté à Gaza, partie prenante dans la construction de ce musée par le biais d’ateliers réunissant artistes de toutes les disciplines et habitants. À l’aide des technologies de la réalité virtuelle et la création d’œuvres d’art digitales autour du patrimoine palestinien, le musée sera accessible aux publics de Palestine et du monde. Au cœur de Gaza, à la galerie Eltiqa, quatorze artistes ont été invités par le collectif Hawaf, à participer à l’un des premiers workshops du Musée Sahab : L’Atelier du nuage. De février à avril 2023, une nouvelle génération d’artistes nés entre 1990 et 2000—Adam Al-Mghari, Ahmed Abunada, Bayan Abu Nahla, Amal Al-Nakhala, Rawan Murad, Sobhi Qouta, Samar Sharaf Hamada Alkept, Fouad Khater, Hala Alabassi, Hazem Alzomar, Jehad Al-Ghoul, Aboud Nasser, Enas Rayyan—se sont réunis pour réaliser la première œuvre de ce musée-en-devenir. L’expérience de réalité augmentée a été conçue spécialement pour l’IMA par un des membres du collectif Hawaf, l’artiste et ingénieur Andres Burbano.

Quant à la collection moderne et contemporaine du musée de l’IMA, elle inclut des œuvres d’artistes, hommes et femmes, palestiniens et du monde arabe témoignant et dénonçant le sort fait au peuple palestinien depuis la Nakba en 1948. L’exposition ne se veut pas une chronique victimaire. Son accrochage ménage des rencontres, des échos, des parallèles parfois inattendus, qui invitent, par le regard, à imaginer un avenir… désirable.   

Images de Palestine : une Terre sainte ? Une terre habitée !

Les deux registres d’images de cette exposition, prises au XIXe siècle et de nos jours, partagent un medium commun, la photographie, et une réalité commune, la Palestine. Pourtant, tout distingue ces deux ensembles par-delà leur «différence d’âge». Ce sont deux modes du voir, deux conceptions de la Palestine. Mis en dialogue, ces deux regards montrent, chacun à leur manière, la quête des Palestiniens vers la réappropriation, par l’image, de leur propre récit. Le premier regard, orientaliste, aura de lourdes conséquences des décennies durant, faisant de la Palestine une Terre sainte, figée dans le temps, prisonnière d’un passé jamais révolu, promise à une quête infinie d’une gloire ancienne, en attente de ses «sauveurs légitimes», missionnaires et colons, pour revenir à la vie. Cet ensemble réunit une trentaine de vues—paysages, scènes de genre et portraits—tirées selon le procédé Photochrom, qui permettait de coloriser des photographies en noir et blanc. Breveté en 1889 par le Suisse Orelle Füssli, cette technique consistait à reporter le négatif d’une photographie sur des pierres lithographiques—jusqu’à 14—dont la superposition des encres transparentes aboutissait à une impressionnante variété chromatique tout en autorisant des retouches. La société Photoglob Zurich, qui puisa sans vergogne dans les œuvres des photographes du XIXe siècle, commercialisa ces lithographies sous l’étiquette PZ, auprès des pèlerins et touristes venus en Palestine. Le procédé Photochrom fut supplanté dès 1910 par la mise au point de la pellicule couleur.

Le second regard est celui de 14 photographes contemporains palestiniens—Mohamed Abusal, Shady Alassar, Rehaf Al-Batniji, Taysir Batniji, Raed Bawayah, Tanya Habjouqa, Rula Halawani, Maen Hammad, Hazem Harb, Safaa Khatib, Eman Mohammed, Amer Nasser, Raeda Saadeh, Steve Sabella—qui livrent des images «habitées» de leur terre. Fondés sur leurs expériences intimes, ces artistes proposent des visions incarnées et dynamiques sur la vie quotidienne en Palestine, loin de toute victimisation ou héroïsation. Dotées d’humour noir, leurs œuvres tentent de surmonter le joug de l’oppression, en adressant un récit cynique, ludique et visionnaire des rapports de domination. Entre photojournalisme et photographie d’art, documentaire ou conceptuelle, ils se réapproprient l’espace public, par le geste créatif et la performance corporelle, comme acte de résistance. Par ces images, ils revendiquent le droit à créer, à s’exprimer, à circuler, mais aussi le droit à la ville, au loisir, au rêve. Par ces récits visuels alternatifs, ils créent une représentation décalée et élargie de la Palestine pour s’adresser, au-delà de l’enfermement, au reste du monde.

Les valises de Jean Genet

Quinze jours avant sa mort, en avril 1986, Jean Genet remet à son avocat Roland Dumas deux valises de manuscrits. Que contiennent-elles de si précieux ? Toute sa vie. À première vue, un fouillis de lettres, de factures d’hôtel, de notes sur tout et sur rien, sur la prison, l’écriture, l’homosexualité ou le cinéma. Mais elles abritent également les traces vives d’un compagnonnage de seize années avec les Black Panthers et les Palestiniens.   

Une autre histoire s’y dissimule encore : l’histoire d’un écrivain qui, à l’âge de 50 ans, renonce à la littérature. Que fait-il alors de sa vie ? Et qu’est-ce qu’écrit un écrivain qui n’écrit plus ? À cette question, les valises apportent une réponse : malgré lui, malgré son vœu de silence et sa «bouche cousue», Genet écrit. Il écrit sur tout ce qui lui tombe sous la main, enveloppe, papier à lettre d’hôtel, bout de journaux déchirés… Partout, il griffonne sa vie. Et, un jour, mystérieusement, de ces milles notes éparses, surgit le manuscrit d’une œuvre qui va conjuguer, comme aucune autre, littérature et politique, et nouer la grande aventure des Black Panthers et des feddayins avec le récit de la vie d’un vieil enfant de l’Assistance publique. Un mois après la disparition de Jean Genet parait «Un captif amoureux», le plus grand livre écrit par un auteur occidental sur les Palestiniens en lutte. C’est ce cheminement secret qu’éclaire cette exposition à travers des manuscrits jusqu’alors totalement inconnus. De cet itinéraire qui va du silence à l’œuvre symphonique, les valises donnent à lire les étapes, des premiers tâtonnements jusqu’aux reflets de sa rencontre avec le peuple palestinien, devenue sa préoccupation majeure et l’objet central de son livre testamentaire. Outre les valises, sont également montrés le manuscrit et le tapuscrit des textes de Jean Genet qui commentent en toute liberté les photographies que Bruno Barbey (agence Magnum) a prises, «avec l’œil d’un témoin objectif», en Palestine entre 1969 et février 1971 : ils ont été publiés dans le magazine de l’image Zoom, en août 1971. 

Jean Genet n’a pas manqué de contribuer à la Revue d’études palestiniennes, notamment avec un puissant témoignage après les massacres dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila, en 1982. La Revue lui a rendu un vibrant hommage dans sa livraison d’avril 1997. Des épreuves de la couverture des numéros dans lesquels l’auteur est intervenu, illustrée par des artistes de renom—Alberto Giacometti, Etel Adnan, Kamal Boullata, Dia Azzawi —complètent l’accrochage.

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