Tribune | Israël et Palestine ou l’histoire d’une colonisation/spoliation

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Par Pr Abdeljabbar BSAIS*

Si on remonte à l’origine de l’idée de création d’un État juif, il est aisé de constater que ce projet s’inscrit d’abord dans le mouvement général à la fin du 19e siècle d’invention de l’État/Nation. Mais il y a plus que cela, de l’aveu même de ses initiateurs et en tout premier lieu Theodore Herzl, l’État juif est conçu comme une entreprise coloniale.

Bien avant la création de l’État et d’Israël en 1947/48 et juste après la déclaration Balfour en 1917 qui avait prévu l’implantation d’un foyer national juif autour de Tel-Aviv et alors que la Palestine était sous mandat britannique, les dirigeants sionistes n’ont cessé de faire reconnaître par les grandes puissances la souveraineté des juifs sur la Palestine, ce qui ouvre la voie à la colonisation, c’est-à-dire l’occupation du sol.

Ce projet a été rendu possible suite à la présence anglaise en Palestine où les autorités anglaises ont procédé à la modification du statut juridique de la possession des terres en éliminant les anciennes formes des propriétés pour pouvoir les privatiser. Ce changement dans la forme juridique allait permettre aux colons d’expulser par la force au besoin les paysans qui se trouvaient sur ces terres. Ainsi entre 1920 et jusqu’à la proclamation de l’Etat d’Israël, des terreurs violentes eurent lieu fréquemment entre Juifs et Palestiniens à propos de l’appropriation des terres et les confiscations de celles-ci par les colons juifs.

Cette tendance à exclure l’élément arabe des activités économiques s’est étendue au travail ouvrier. En effet, les sionistes ont imposé dès 1920 un colonialisme ouvrier avec un mot d’ordre: «le travail doit être exclusivement juif», ce qui permettait d’intégrer des juifs venus d’Europe centrale et de l’Est en leur donnant du travail tant en ville qu’à la campagne.

Excédés, les Palestiniens réagirent en 1936 sous forme de grèves et de violences armées de la part de paysans chassés de leurs terres. A l’occasion de ce mouvement, Ezzedine El Qassem s’est illustré par son charisme et sa bravoure dans la lutte. Plus tard, la résistance palestinienne attribuera son nom aux commandos et brigades, connus au Proche-Orient sous le nom «Brigades El Qassem». Le mouvement de contestation arabe a subi juste une répression féroce avec exécutions sommaires, pendaisons, bombardements de villages, etc.

Face à cette réalité, le gouvernement anglais, mandataire, produisit un Livre blanc. Connu sous le nom de «Rapport Peel» où est préconisé le partage de la Palestine en deux Etats, l’un juif, l’autre arabe. Mieux, la Commission Peel avait envisagé le transfert de populations arabes soit par consentement, soit par la force. Cette proposition faisait écho aux travaux du congrès juif qui s’est tenu à Zurich en 1937, travaux qui eux aussi ont abouti à la conclusion qu’il fallait procéder au transfert des populations arabes afin d’occuper toute la Palestine.

En 1947 fut proclamé l’Etat d’Israël avec la bénédiction d’un grand nombre de pays, pour la plupart en Europe surtout ayant mauvaise conscience d’avoir laissé les juifs soit vivre un état de discrimination ou de ségrégation, soit l’objet d’un épuration pendant la période nazie en Allemagne.

Une fois les juifs installés — un grand nombre dans le nouvel Etat —, la volonté de coloniser le pays, c’est-à-dire accaparer les terres, s’est manifestée avec une grande violence… Partout l’armée Israélienne et les milices comme le groupe Stern, la Haganah et d’autres s’en étaient pris aux villageois pour les obliger à quitter leurs villages ou expulsaient tout le monde, ou détruisaient leurs maisons et finalement les massacraient. L’exemple de Deir Yacine est toujours dans les mémoires comme cas de massacre délibéré.

Face à cette situation, l’ONU élabora un plan de partage de la Palestine en deux Etats, l’un juif, l’autre arabe. Le Haut comité arabe refusa que la Palestine, pays uni, soit démembrée au profit des occupants coloniaux.

Le refus arabe du partage fut considéré par les sionistes comme une aubaine. Ils y trouvèrent l’occasion de chasser les Arabes de leurs terres. Pour cela, ils n’hésitaient pas à pratiquer la terreur pour les faire fuir et à envoyer à leur adresse des slogans faussement attribués aux dirigeants arabes leur intimant l’ordre de partir pour revenir plus tard dans leurs villages lorsque les conditions auraient changé.

Au total, sur 375 villages recensés, 190 furent détruits à la dynamite et rasés au bulldozer et cela entre 1948 et 1949. Et toute tentative de retour fut exclue car on a soumis les populations arabes à un régime de gouvernement militaire pour rendre la dépossession des terres irréversible. Les moyens mis en œuvre pour cette opération relèvent de l’arbitraire : assignation à résidence, emprisonnement sans jugement ni inculpation, destruction de bâtiments, expulsions et ainsi aux 190 villages détruits, s’y étaient ajoutés 100 autres, eux aussi détruits.

S’est posé alors le problème des réfugiés, et craignant que certains parmi eux ne tentent de regagner leurs villages, l’armée israélienne fit appel à des commandos spécialisés pour intimider et terroriser ceux qui se hasarderaient à le faire.

Face à cette violence, les Palestiniens s’organisent et fondent le mouvement Fath et en 1964, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) fut créée. Elle s’est proposé, entre autres, de plaider la cause palestinienne auprès de nombreux gouvernements et des institutions internationales. Israël s’est mis à combattre ses membres par ses services secrets qui n’hésitent pas à assassiner. L’assassinat d’Abou Jihad est toujours dans nos mémoires et Y. Arafat a échappé souvent à la mort. Une occasion presque inespérée vient se présenter à Israël : la guerre des Six-Jours déclenchée en 1967. En effet, cette guerre a permis à Israël, vainqueur de la confrontation avec les armées arabes, de s’emparer de nouvelles terres et d’étendre la colonisation, en particulier en Cisjordanie et à Jérusalem… Comme précédemment énoncé, Israël s’y prend avec la manière forte en procédant à des expulsions, à des destructions de maisons et autres bâtiments. C’est le cas non seulement en Cisjordanie, mais aussi au Golan syrien annexé et à Jérusalem… La ville sainte fut réunifiée et Israël en fit sa capitale, décision contraire au droit international. Mais ce qui est pire encore, c’est la volonté d’Israël de «judaïser» la ville.

Pour cela, il fallait chasser les Arabes de leurs quartiers historiques, comme le quartier des Maghrébins, et 3.000 familles en furent expulsées. D’autres quartiers subirent le même sort.

Pour administrer et en fait maîtriser les populations dans les territoires nouvellement occupés, les territoires furent quadrillés, et de nouvelles colonies furent fondées et ce jusqu’à nos jours au mépris du droit international et à la faveur du silence complice de l’opinion mondiale.

Au total, 80% des terres palestiniennes cultivables sont confisqués, soit 30.000 ha, et le nombre de colons à ce jour s’élève à 500.000, et il est appelé à augmenter.

La vie dans les territoires occupés est marquée par une ségrégation stricte où on a d’un côté les colons protégés par l’armée et de l’autre les populations arabes. A celle-ci on essaye de rendre la vie insupportable dans l’espoir de les pousser à l’exil, essentiellement en Jordanie. On s’y prend pour cela à leur multiplier des obstacles en tous genres : routes séparées de celles autorisées pour les colons, occasionnant de longs parcours, contrôle des points d’eau, des check-points, etc.

Toutes ces exactions, ces humiliations au quotidien exercées par les soldats israéliens postés aux check-points ont fini par pousser les Palestiniens à réagir. Ce fut la première Intifadha. Elle fut durement réprimée.

En 2000, une deuxième Intifadha eut lieu et, comme la première, elle fut réprimée avec violence et la colonisation reprit de plus belle.

Tous ces agissements de la part d’Israël dénotent en fait une volonté d’étendre la colonisation, ce qui explique que toutes les tentatives pour établir la paix furent vouées à l’échec. La plus emblématique de ces dernières est celle initiée par les accords d’Oslo. Elle fut brutalement annihilée suite à l’assassinat de Yitzhak Rabin, un des promoteurs de cette initiative.

Assez récemment, une autre tentative a eu lieu visant à entamer des négociations pour une paix juste et durable. Des négociateurs palestiniens posèrent comme condition pour le début des négociations l’arrêt de la colonisation. Rien n’y fit. Des membres extrémistes au sein du gouvernement israélien prirent la décision d’établir des colonies autour de Jérusalem et les négociations prirent fin. C’est-à-dire qu’il n’y a aucune volonté réelle de la part des Israéliens de parvenir à une solution juste et durable.

Celle-ci devrait passer par le démantèlement des colonies en Cisjordanie et la création d’un Etat palestinien avec pour capitale Jérusalem-Est. Une telle perspective, avec le temps, est tombée petit à petit dans l’oubli et l’opinion mondiale s’est habituée un statu quo, c’est-à-dire l’occupation israélienne de la Cisjordanie avec toutes les misères que subissent les Palestiniens dans ces territoires et le statut qui leur est réservé, à savoir un peuple soumis et subissant de fait un apartheid d’Etat.

Il est évident qu’une telle situation ne peut durer éternellement et que tôt ou tard, un soulèvement viendrait rappeler l’existence des Palestiniens et leur donner leurs droits légitimes.

C’est ce que le Hamas vient de faire. Son action, bien qu’ayant occasionné des pertes humaines des deux côtés, est venue à point nommé pour poser de nouveau la question palestinienne auprès de l’opinion mondiale et surtout auprès des Etats-Unis qui s’alignent sur les positions israéliennes en exerçant entre autres leur droit de veto au sein du Conseil de sécurité lorsqu’une décision de ce dernier vient à sanctionner un crime commis par Israël.

Israël pleure aujourd’hui ses morts et déplore la prise en otage de certains de ses citoyens. En fait, elle récolte les fruits de sa politique ségrégationniste, discriminatoire, humiliante, à l’endroit des Palestiniens en les soumettant et en les privant de toute vie digne.

L’attaque du Hamas vient de remettre la question palestinienne à l’ordre du jour tant auprès de l’opinion mondiale qu’auprès surtout d’un grand nombre de pays où l’idée d’un Etat palestinien n’est plus à exclure par les gouvernements de ces pays en admettant que c’est la seule solution pour enfin établir la paix dans cette région.

A.B.

*Ex-doyen

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