Trois questions à M.Hatem Kotrane, ancien membre et vice-président du Comité des droits de l’enfant des Nations unies: Gaza, le cimetière des enfants

L’agression israélienne contre la bande de Gaza montre que le « rythme de la mort » pendant la campagne de génocide militaire d’Israël a peu de précédents dans l’histoire des conflits armés dans ce siècle, au regard des milliers de morts, dont notamment un grand nombre d’enfants et de femmes. Il y a lieu de dénoncer la position des Etats européens  à l’égard de ces violations inédites des droits de l’homme à Gaza qui ont effectivement révélé au grand jour l’impuissance de ces Etats à continuer à s’ériger en donneurs de leçons en matière de respect des valeurs humaines universelles.

James Elder, porte-parole de l’Unicef, avait qualifié, lors d’une conférence de presse organisée à la fin du mois d’octobre dernier au Palais des Nations à Genève, d’effroyable le nombre d’enfants tués à Gaza qui est devenue «un cimetière pour des milliers d’enfants».  Depuis le 7 octobre, plus de 5 000 enfants ont été tuées à Gaza, soit plus que le nombre annuel d’enfants tués dans les zones de conflit depuis 2019. Quels sont vos commentaires dans ce contexte ?

Bien que le nombre de morts en temps de guerre ne soit en fait jamais exact, les experts disent que même une lecture prudente des chiffres des victimes de l’agression israélienne contre la bande de Gaza montre que le « rythme de la mort » pendant la campagne de génocide militaire d’Israël a peu de précédents dans l’histoire des conflits armés dans ce siècle, au regard des milliers de morts, dont notamment un grand nombre d’enfants et de femmes, atteignant en moins de deux mois un chiffre deux fois plus élevé que le nombre de personnes tuées en deux ans en Ukraine, selon le New York Times du 26 novembre. Bien qu’il soit difficile de compter les victimes civiles, les chercheurs notent des chiffres aussi alarmants qu’inédits  : près de 10 000 femmes et enfants auraient été tués à Gaza, selon une évaluation « approximative et prudente » (Cf. New York Times, “Gaza Civilians, Under Israeli Barrage Are Being Killed at Historic Pace”, 26 novembre 2023).

Les experts affirment que les habitants de Gaza sont tués à un rythme plus rapide que les moments les plus meurtriers des attaques de la coalition internationale dirigée par les États-Unis en Irak, en Syrie et en Afghanistan, tandis que le nombre de corps enterrés sous les décombres reste incertain, avec de nombreuses personnes toujours portées disparues, de vastes zones de la bande de Gaza transformées en décombres et près de deux millions de personnes déplacées. Le blocus de Gaza affecte également négativement l’approvisionnement en eau, en nourriture, en médicaments et en autres produits de première nécessité.

Quelle a été la réaction du Comité sur les droits de l’enfant (organe onusien de contrôle de la mise en œuvre de la Convention relative aux droits de l’enfant) et des instances onusiennes en général face à ce génocide ?

« Les enfants ont besoin de paix, maintenant », a clairement exprimé le secrétaire général des Nations unies sur son compte X, à l’occasion de la Journée internationale des droits de l’enfant, le 20 novembre dernier, jour du 34e  anniversaire de l’adoption de la Convention internationale relative aux droits de l’enfant. Le Comité des droits de l’enfant des Nations unies a également tiré la sonnette d’alarme, appelant « à des cessez-le-feu et à un retour aux principes fondamentaux du droit humanitaire afin de protéger tous les enfants ».

La Journée mondiale de l’enfance est devenue « un jour de deuil pour les nombreux garçons et filles qui sont morts récemment dans des conflits armés », ont déclaré les membres du Comité dans un communiqué.

« Plus de 4.600 enfants ont été tués à Gaza en seulement cinq semaines. Cette guerre a coûté la vie à un plus grand nombre d’enfants en un temps plus court, et avec un degré de brutalité que nous n’avons pas connu au cours des dernières décennies », ont-ils mis en exergue.

Bien que la résolution adoptée la semaine dernière par le Conseil de sécurité de l’ONU, qui prévoit des pauses et des couloirs humanitaires, soit une mesure positive, elle « ne met pas fin à la guerre qui fait rage contre les enfants — elle permet simplement d’éviter que des enfants soient tués certains jours, mais pas d’autres », ont souligné les membres du Comité.

Il faut rappeler, à cet égard, que les violations sans précédent par Israël du droit international constituent sans aucun doute une violation des obligations qui lui incombent en tant qu’État soumis aux exigences du droit international humanitaire et partie aux instruments internationaux relatifs aux droits de l’homme, y compris la Convention relative aux droits de l’enfant, ratifiée par l’entité occupante comme le reste des 196 pays du monde — à l’exception des États-Unis d’Amérique.

Israël a également ratifié le Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l’enfant, concernant l’implication d’enfants dans les conflits armés, parmi 173 pays du monde, ainsi qu’un certain nombre d’instruments relatifs au droit international humanitaire qui comportent également des obligations spécifiques de respect des droits de la population civile en général et des enfants en particulier.

Les graves violations des droits de l’enfant palestinien qui ont eu lieu après les événements du 7 octobre 2003 sous les yeux du monde sont, à cet égard, tout à fait inédits depuis la mise en place du MRM (Monitoring Reporting Mechanism – Mécanisme de Surveillance et de Communication en 2005). Le MRM surveille les six violations graves commises par les parties à un conflit armé à l’encontre des enfants en violation du droit international humanitaire et des droits humains, à savoir le meurtre dans le contexte d’un conflit armé entraînant la mort d’un ou plusieurs enfants et mutilation causant des blessures graves, permanentes ou invalidantes, des cicatrices ou des mutilations de l’enfant, le  recrutement ou l’utilisation des enfants, l’enlèvement, le viol ou autres formes de violence sexuelle, les attaques dirigées contre des écoles ou des hôpitaux et enfin le refus d’accès à l’aide humanitaire.

Les récentes attaques délibérées des forces armées israéliennes ressortent clairement de ces violations graves. Elles coïncident, en même temps, avec la publication, il y a seulement quatre mois, du dernier rapport annuel du secrétaire général des Nations unies pour l’année 2023 « Les enfants et les conflits armés » (Document A/77/895/363/2023 du 5 juin 2023), qui couvre la période de janvier à décembre 2022 et est présenté en application de la résolution 2427 (2018) du Conseil de sécurité.  Le rapport présente les tendances en ce qui concerne l’impact des conflits armés sur les enfants et des informations sur les violations commises, comme l’a demandé le Conseil de sécurité dans sa résolution 1612 (2005) et ses résolutions ultérieures.

Selon ce Rapport, les Nations unies ont documenté, entre autres, 3 133 violations graves contre 1 139 enfants palestiniens (1 057 garçons et 82 filles) en Cisjordanie occupée, y compris à Jérusalem-Est, et dans la bande de Gaza.

Pour sa part, le Comité des droits de l’enfant s’était déjà alarmé il y a dix ans, dans ses observations finales à l’issue de l’examen des deuxième et quatrième rapports périodiques combinés d’Israël : « … des centaines d’enfants palestiniens tués et des milliers blessés au cours de la période considérée du fait des opérations militaires de l’État partie, notamment à Gaza où l’État partie a procédé à plusieurs frappes aériennes et navales sur des zones très peuplées où de nombreux enfants se trouvaient, en violation des principes de proportionnalité et de distinction ». Le Comité est aussi profondément préoccupé par: « …b) L’augmentation du nombre d’attaques de colons sur des enfants du territoire palestinien occupé dans la bande de Gaza… ». De même, le Comité s’est dit « …profondément préoccupé par le fait que des enfants palestiniens continuent d’être utilisés comme boucliers humains et informateurs… » (UN Document CRC/C/ISR/CO/2-4) du 4 juillet 2013).

Le Conseil de l’Europe avait qualifié en avril 2023 la déportation d’enfants ukrainiens de «génocide». En dépit du nombre très élevé d’enfants tué à Gaza, cette principale organisation de défense des droits de l’Homme en Europe qui compte 46 Etats membres n’a pas osé qualifier de génocide le massacre des enfants palestiniens. Le droit international est-il à géométrie variable ? Et quelle crédibilité aujourd’hui pour ce conseil qui s’est longtemps érigé en donneur de leçons en matière de respect des droits humains et du droit international ?

Les violations sans précédent des droits de l’homme à Gaza ont effectivement révélé au grand jour l’impuissance des Etats européens à continuer à s’ériger en donneurs de leçons en matière de respect des valeurs humaines universelles. Comment en particulier appeler les enfants palestiniens, et à travers eux les enfants du monde entier, à inscrire l’humanité dans leur confiance alors qu’ils assistent à tant de contradictions, d’hypocrisie de la part de tant d’Etats conduits à trahir les valeurs dont ils ne cessent pourtant de se réclamer.

Nous avons certes, pour notre part, mille fois raison de reprocher aux Occidentaux d’apporter un soutien aussi inconditionnel à Israël. Mais pour autant, nous devrions balayer en même temps devant nos propres portes et surtout continuer à défendre les valeurs des droits de l’homme enchâssés par la Charte des Nations unies, la Déclaration universelle des droits de l’homme dont nous fêterons la semaine prochaine, le 10 décembre, le 75e anniversaire, ainsi que tous les autres instruments internationaux des droits de l’homme et du droit humanitaire. La violation par Israël de ces instruments et l’attitude pour le moins complice des Etats-Unis et de nombre d’Etats européens ne doivent surtout pas servir de prétexte pour les propres gouvernements arabes de s’affranchir des obligations qui leur incombent en matière de respect, de protection et de promotion des droits de l’homme.

C’est cela la vraie bataille sur le terrain du droit international des droits de l’homme que les palestiniens, y compris les plus vulnérables d’entre eux que sont les enfants, portent aujourd’hui par tant de souffrances et de martyrs et que nous devons constamment soutenir pour un avenir meilleur pour nos propres enfants !

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