Journées Théâtrales de Carthage | «Jungle book» de Robert Wilson aux JTC : De l’avant-garde des maniéristes au culte de la forme des parnassiens

 

«Jungle book» du grand metteur en scène américain Robert Wilson a meublé la scène de l’opéra de la Cité de la culture, lors des deux représentations données dans le cadre de la 24e édition des Journées théâtrales de Carthage. Il s’agit d’une comédie musicale, qui associe narration, jeu et chant, d’un amalgame assez savant, une harmonie assez fine entre les différentes instances narratives, jalonnées d’intermèdes musicaux, d’extraits de hip hop, de musique électronique.

Robert Wilson est une figure emblématique de la scène théâtrale américaine, un metteur en scène de grande renommée dont le théâtre se fonde sur le culte de l’image et de la lumière. Sa création artistique «Jungle book», en collaboration avec les deux sœurs artistes musiciennes CocoRosie, a meublé la scène de l’opéra de la Cité de la culture, lors des deux représentations données dans le cadre de la 24e édition des Journées théâtrales de Carthage. Il s’agit d’une comédie musicale, qui associe narration, jeu et chant, d’un amalgame assez savant, une harmonie assez fine entre les différentes instances narratives, jalonnées d’intermèdes musicaux, d’extraits de hip hop, de musique électronique. Le metteur en scène transpose à la scène la légende the jungle book de Rudyard Kipling qui trace la trajectoire initiatique de l’enfant abandonné Moglowi, du monde sauvage de la jungle à la vie civilisée de la société humaine. C’est une œuvre qui cible toute tranche d’âge, destinée à la fois au jeune public et aux adultes.

La scène au gré de la couleur et de la lumière

Il est évident que l’écriture scénique repose sur le travail de l’aspect formel de l’œuvre plus que sur le contenu. Robert Wilson nous propose une approche visuelle, chromatique et sonore en colorant les tableaux jusqu’à l’infime détail, jusqu’à l’insolite, comme un dessin d’enfant jovial, comme le rêve d’un surréaliste où la lumière intensifiée devient enchantement, surgit d’une révélation, d’un songe.                 

Le profil de plasticien du metteur en scène influence bel et bien son interprétation du conte, domine ses orientations théâtrales. La scène de l’exposition annonce d’emblée le style artistique de Wilson et oriente en même temps le spectateur. Les rideaux tombants sont en guise d’une toile de peinture faite de couleurs chaudes dont le vert domine l’espace pictural, réalisé par la technique du collage avec la disproportion au niveau des étendus associés. Cette toile proleptique annonce les univers de la pièce, précisément du lieu où évolueront les protagonistes. Le vert dominant symbolise l’espace de la jungle, le petit filet en haut indique la chasse, le petit carré rouge s’avère par la suite le protagoniste Moglowi qui porte cette couleur. D’emblée, on réalise que le metteur en scène privilégie en effet l’art visuel,  qui permet d’attiser l’émerveillement du spectateur et d’assurer son immédiate adhésion, de susciter une correspondance de ses perceptions sensorielles afin de goûter l’ineffable beauté. C’est le culte de la beauté formelle du mouvement parnassien du XIXe siècle, dont leur seule devise est l’art pour l’art. Le formalisme poétique des parnassiens trouve sa résonance dans cette œuvre de Robert Wilson qui invite le spectateur à la contemplation du beau et à la poésie théâtrale. La surcharge au niveau de la coloration des costumes des comédiens, le fond lumineux changeant d’une couleur à une autre avec une dégradation des nuances d’une même couleur, le recours aux couleurs électriques, l’excès de l’ébahissement de la lumière, tout cela justifie le goût de l’exubérance, de la démesure, de l’exagération qui était propre au courant des artistes maniéristes de la Renaissance, inspirés du style baroque. Cette approche esthétique de Wilson, tout en partant de simples techniques et éléments de décor scénique, écarte l’idée de la sobriété, du simplisme, de la scène dépouillée et de la notion de théâtre pauvre de Jerzy Grotowski. Même si Wilson  a eu recours à la narration au détriment de l’action, prêtant l’aspect épique, il casse d’une certaine manière l’esthétique du théâtre brechtien au niveau de la sentimentalité de l’acteur, de la surcharge, de la narration elle-même éclatée, cassant l’unité du récit, c’est-à-dire la narratrice, pendant la narration du récit principal de la pièce de Moglowi, a fait deux digressions narratives de mini-histoires ( le récit 1 de la phoque, le récit 2 en parlant des premières origines de la jungle…).

Une œuvre théâtrale initiatique

Les tableaux se succèdent comme dans un rêve féerique, souvent on a l’impression que le metteur en scène procède par flashs ou par éclairs qui capturent les moments de l’évolution du protagoniste Moglowi, les péripéties de l’histoire. L’énergie assez vive qui motive les comédiens, leurs gestes souples, leurs mouvements précis, l’expression transparente de leurs visages, leurs déplacements bien mesurés prouvent à la fois, la netteté, la fluidité et la rigueur. Leur incarnation des animaux de la jungle est faite à travers un élément spécifique qui détermine la qualification de la bête, soit un membre physique (les oreilles de l’éléphant) soit une couleur ( la couleur du tigre, du serpent), soit l’allure… donc le détail qui indique le général ou l’élément pour l’ensemble, ce qu’on appelle par procédé de la synecdoque. Avec les intermèdes du noir et la voix de la narratrice qui est l’éléphante, nous traversons les quatre moments qui distinguent la trajectoire  de Moglowi, à savoir sa naissance et son acception par le monde animal, car il y a une hostilité au début venant de quelques animaux, ensuite sa croissance, son intégration et ses apprentissages, puis sa visite du monde humain ( la cité humaine représentée par les installations des écrans de télévision, les antennes, les poteaux) et leur total refus de cet enfant sauvage, enfin le retour à la jungle. Le choix de la narration par un animal est très expressif, le metteur en scène aurait pu se contenter d’une voix off, mais il a choisi que la focalisation dans le récit soit interne et qu’elle soit portée par les yeux d’une bête, par la suite le jugement et la condamnation de l’homme, même implicites, sont opérés par l’animal. D’ailleurs, cette attitude qui dénonce l’humain, sa civilité, est faite dès le début du spectacle en voix off.

Ceci dit, le spectateur, à travers la découverte du parcours initiatique de Moglowi et son évolution dans le monde de la jungle, entame en même temps une découverte des univers esthétiques de Robert Wilson, il décèle une nouvelle approche théâtrale où la scène se transforme en toile, un espace pictural à la réception d’une abondance de couleurs et de lumière. Une œuvre totale qui entremêle différentes disciplines artistiques, théâtre, récit littéraire, danse, cirque, art visuel, art plastique, associées harmonieusement, une belle création artistique d’un artiste pluridisciplinaire incontournable.

Faiza MESSAOUDI

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