Enquête | La Tunisie face au fléau de la drogue, des initiatives, des programmes, mais peu de moyens

 

Aujourd’hui, de plus en plus de pays, confrontés à ce mal, préfèrent user du gant de velours plutôt que du bâton, la «tendresse» au lieu de la répression. Première priorité, la création de centres de désintoxication et de sevrage au profit des personnes touchées par des problèmes de santé mentale liés à la toxicomanie. Dans ces centres, les patients bénéficient d’encadrement social, de suivi médical et d’accès aux traitements psychologiques appropriés. L’objectif étant de faciliter leur réinsertion dans la société et de prévenir leur récidive.

Pour la Tunisie, 2024 commence sur le front du combat contre la drogue. En attestent ces jolis coups de filet réalisés quasiment sur l’ensemble du territoire. Tunis se taille la part du lion, mais pas uniquement.  Sousse, Sfax, Ben Arous, La Manouba, Nabeul, Siliana, Kairouan et Jendouba. Çà et là, a été enregistré le plus grand nombre d’arrestations (125 dont huit femmes) et de saisies (près de huit kilos).

Déjà, l’année 2023 a été généreuse en moisson. Quelque 680 kilos de stupéfiants divers saisis, 905 mille comprimés de psychotropes (dont l’inévitable ecstasy) outre près de 188 kilos de cannabis.

Avec les arrestations, il y a eu le démantèlement de dangereux réseaux de trafiquants. Car dans les traditions policières et dans le monde entier, une affaire de drogue démantelée ne l’est vraiment que si la piste du fournisseur est remontée. D’où l’embarrassante question : combien de narcotrafiquants courent encore ? Quelles quantités de stupéfiants sont aujourd’hui à l’abri des descentes policières et douanières ? A bien y voir, il faut avouer qu’on n’est pas encore sorti de l’auberge. Mais, d’une façon générale, il n’y a pas lieu d’en rougir, quand on voit, par exemple, avec quelle peine des pays riches et développés souffrent face à un trafic mondial qui ne cesse de prendre de l’ampleur et de s’étendre à travers les continents. La gestion des affaires liées à la drogue est extrêmement sensible. Au point que des milliards de dollars et d’euros sont fournis et des centaines de milliers d’employés et d’experts mobilisés. Avec quelques belles prises, certes, sans pouvoir totalement éradiquer le fléau.

Dans certains pays, le trafic de stupéfiants est solidement organisé et fortement protégé, et fait tellement de ravages malgré les impressionnants renforts humains et logistiques mis en œuvre. En ayant recours aux drones et avions bombardiers, la Jordanie étant le dernier pays arabe à employer de tels moyens.

Alerte sur de nouvelles menaces

Bien évidemment, des années-lumière nous séparent, fort heureusement, des gros cartels de narcotrafiquants internationaux, dont le tristement célèbre Medellín (Colombie) ou encore d’El Chapo (Mexique) immortalisés par les célèbres séries éponymes. Incontestablement, les deux fers de lance du trafic transcontinental, avec des chiffres d’affaires effrayants, estimés à des dizaines de milliards de dollars, disposent d’une armée de revendeurs et d’agents lourdement armés, d’une véritable flotte aérienne, outre un arsenal d’armement moderne, de nombreux et longs tunnels aménagés pour le stockage et la circulation de la marchandise !

Au regard de sa situation géographique enviable et recherchée par la pègre internationale qui rêve d’en faire une plaque tournante, la Tunisie est également exposée à une autre menace extérieure : les risques de circulation de nouvelles drogues, dont les plus dangereuses signalées récemment aux USA et en Europe, sont la cocaïne rose, le cannabinoïde, les héroïnes faiblement concentrées (coupées avec d’autres agents) et la polytoxicomanie qui entrave les protocoles de traitement et de désintoxication. Ces drogues « dernier cri», soulignent des médecins scandinaves, sont beaucoup plus fortes que les traditionnelles substances psychotropes telles que le tramol, le crack (ou caillou blanc), le haschich, ainsi que les métamphétamines, comme les valium, taique, zombie, soukoudai, diozepam et autres méthadone, kétamine et prézabaline, sans oublier le fentanyl, l’opioïde, surpuissant responsable de la majorité des overdoses.

Les tueurs silencieux

Toutes ces nouvelles drogues, considérées médicalement comme des tueurs silencieux, se propagent aujourd’hui à un rythme effréné, alerte l’OMS, qui assure qu’«aucun pays au monde n’est protégé» et que «plus de cent millions de personnes souffrent de troubles liés à la consommation de stupéfiants.» D’ailleurs, bien avant la découverte de ces nouvelles substances, le trafic des stups n’était pas maîtrisé.

Samir. S, 62 ans, ex-résident en Allemagne, réinstallé en Tunisie, ne mâche pas ses mots. «Oui, lance-t-il, on a aussi chez nous nos drogués qui, croyez-moi, n’ont rien à envier aux fameux Junkies de Francfort qui communient avec l’héroïne, en serrant un plastique autour de leur avant-bras, avant d’y plonger une aiguille.» Selon une source sécuritaire qui a souhaité garder l’anonymat, « nous avons été effectivement confrontés à des scènes tragiques de drogués «en manque». Ou encore, avec des tueurs qui oublient tout lors de l’opération de reconstitution des faits du crime qu’ils ont commis sous l’emprise d’un stupéfiant ». Selon notre interlocuteur, le mal est si profond qu’il nous a été donné d’arrêter des femmes et parfois même des adolescentes qui se prostituent, en échange de quelques grammes de drogue. Mais encore, des tombes sont profanées, du fait que des quantités de stupéfiants y sont dissimulées par des dealers. Des policiers et gardiens de prison ont également été interpellés pour consommation ou trafic de drogue ».

Décriminalisation des délits ?

Et ce n’est pas un hasard si les infractions relatives aux stups représentent plus de 30% de la population carcérale en Tunisie, révèlent les statistiques de 2023. Prison, le mot est lâché pour s’interroger : et si l’on optait pour la décriminalisation des délits ?

« En Occident, souligne Me Mouadh Ben Zaied, avocat à la Cour de cassation, cette politique s’est soldée par un échec cuisant dans la majorité des pays, car avec ce fléau planétaire, il est quasi utopique de croire qu’on peut s’en libérer ou guérir rapidement. Par contre, je suis favorable à deux solutions, à savoir l’allègement des peines de prison et la multiplication des centres de désintoxication ».

A ce propos, il convient de rappeler que le dernier projet de loi remonte à 2015, visant à alléger les peines pour les personnes arrêtées une première fois et accorder aux juges le pouvoir discrétionnaire pour décréter des peines alternatives, qui s’oppose à la très controversée et répressive loi 52 adoptée en 1992. Cette loi, à l’origine de vies détruites par milliers, infligeait une peine minimale obligatoire d’un an de prison pour toute personne reconnue coupable de consommation ou de possession de drogue illicite, y compris le cannabis (zatla).

Comprendre les déterminants personnels et contextuels du patient 

Volet psychologique, doit-on appréhender efficacement ce fléau ? La réponse, nous sommes allés la chercher auprès de Ghosn El Mersni, docteur en sociologie spécialisé dans le domaine psychosociologique. Selon lui, « le caractère multiforme de ce fléau et ses causes complexes et multifactorielles rendent son éradication de plus en plus difficile, malgré la floraison des initiatives et réformes entreprises par l’Etat.  D’après les observations empiriques, je pense que l’inaboutissement de ces efforts résulte, notamment du manque d’intérêt envers des conduites déviantes et prohibées par les normes sociales et les règles formelles du système éducatif. Il faut, à mon avis, comprendre les déterminants personnels et contextuels liés à ces conduites afin de concevoir des outils de recherche appropriés sur la base d’indicateurs fiables.» Selon notre interlocuteur, «la psychologie sociale aborde la problématique des addictions dans une approche non pathologique. En effet, il y a trois types de consommateurs de stupéfiants. Le premier dit « expérimental» fait des essais ponctuels, souvent par curiosité. Sa consommation est généralement sans suite, contrairement au consommateur occasionnel dont l’usage est convivial dans la recherche d’un apaisement, alors que pour le consommateur dit «récréatif», l’usage se fait pendant les activités de loisirs et généralement en groupe.

Enfin, le consommateur dit « régulier» est celui qui s’engage dans un usage quotidien et implique une dépendance psychique». Le docteur Ghosn El Mersni ne cache pas son inquiétude. «Quand on sait, déplore-t-il, qu’une étude de l’Institut national de la santé publique (INSP) indique que, sur un échantillon de 6.230 élèves âgés de 16 à 18 ans, 16,3% pensent qu’il est plus facile de se procurer du cannabis, cela veut dire que le mal doit être combattu prioritairement dans le milieu scolaire ».

Ne les laissons pas tomber

Aujourd’hui, de plus en plus de pays confrontés à ce mal préfèrent user du gant de velours plutôt que du bâton, la tendresse au lieu de la répression. Première priorité, la création de centres de désintoxication et de sevrage au profit des personnes touchées par des problèmes de santé mentale liés à la toxicomanie. Dans ces centres, les patients bénéficient d’encadrement social, de suivi médical et d’accès aux traitements psychologiques appropriés, l’objectif étant de faciliter leur réinsertion dans la société et de prévenir leur récidive.

Encouragés par le bureau de l’ONU contre la drogue et le crime (Onudc) qui ne cesse d’initier et financer des projets appelés «thérapies cognitives et comportementales dans les prisons», ces pays se sont lancés dans des croisades contre d’abord le rejet, ensuite la stigmatisation des drogués. La méthode ; désintoxication, s’agissant d’un processus métabolique par lequel des substances sont éliminées de l’organisme. Dans ce contexte, il est bon de remarquer que la Tunisie est considérée comme le premier pays arabe à avoir adhéré à cette démarche onusienne au profit des prisonniers. «Ces gens-là ont justement besoin d’aide, ne les laissons donc pas tomber», lance Mme Rym Mansouri, inspectrice générale au ministère de la Santé et directrice du Bureau national de la drogue qui en dépend.

Or, le problème est que notre pays ne compte plus aujourd’hui qu’un seul centre de désintoxication, celui de Amal basé à Jebel Oust (Zaghouan). Construit en 1998, puis fermé en 2011, avant de rouvrir en 2019, ledit centre n’administre que des traitements symptomatiques. «Cela est dû au nombre limité du personnel», explique Mme Mansouri, face à une progression constante du nombre de patients, passé de 30 en 2019 à 136 en 2023, alors que le nombre de consultations a doublé (1.204 en 2023 contre 609 en 2019). Idem pour les chiffres concernant les séjours des patients qui ont explosé (2.345 nuitées en 2023 contre 554 en 2019).

Le deuxième centre de désintoxication de Thyna (Sfax)? «Il a été fermé depuis trois ans à cause de l’accumulation de problèmes chroniques inhérents à sa gestion administrative et financière», précise Mme Mansouri, qui annonce «l’élaboration d’études  de sa rénovation en vue de sa réouverture. Parallèlement à la poursuite des travaux d’aménagement, au centre de Jebel Oust, d’un nouveau pavillon pilote spécialement réservé aux traitements spécifiques des cas graves des drogués». Et notre interlocutrice de conclure, visiblement optimiste, en n’écartant pas l’hypothèse de la création, à l’avenir, d’un troisième centre à Monastir ou à Bab Saadoun. A la bonne heure !

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