Avec Hamadi Redissi et Mahmoud Ben Romdhane, voici la seconde partie de la rencontre dont nous avons entamé la publication dans l’édition du 14/08/2019. Une rencontre inédite, riche en idées intéressantes, originales mais aussi en critiques.

Redissi ne comprend pas, comme une bonne partie de Tunisiens, que les islamistes souhaitent «se normaliser», tout en bloquant la création d’institutions fondatrices de la  démocratie. La Cour constitutionnelle ne sera pas un outil au service d’un parti, qu’on se le dise. Ses membres doivent être triés sur le volet parmi les plus éminents juristes du pays. Ceux-là mêmes désignés par les « sages » sous d’autres cieux. En outre, si le système politique doit être réformé pour que le pays devienne gouvernable, soit. On ne devient pas de grands hommes politiques à coups de manipulations et coups tordus. Est-il besoin de le rappeler, tous les coups ne sont pas permis lorsqu’il s’agit de la stabilité de l’Etat-nation.

Ben Romdhane, lui, rend hommage à Bourguiba et à Caïd Essebsi. Les Tunisiens sont devenus indépendants avec le premier, libres avec le second. Les grands rendez-vous avec l’histoire sont passés. Aux nouveaux hommes politiques d’avoir le cran de mettre la Tunisie sur les rails. Un Etat de droit où les lois sont appliquées, les impôts payés par tous, la corruption fermement sanctionnée. Et, où de hautes compétences sont nommées à la tête des administrations, des hommes et des femmes choisis pour leurs aptitudes et non pour leur allégeance  à qui que ce soit.

Mahmoud Ben Romdhane, économiste, homme politique, universitaire : «La bataille idéologique a été gagnée, celle de l’enracinement de la Tunisie dans sa tunisianité aussi»

Si je devais parler de Béji Caïd Essebsi en temps normal, j’évoquerais son actif et son passif. Le passif est important. Mais face à la mort, le temps est celui du recueillement et de la commémoration. Je rejoins un peu l’idée de Hamadi Redissi selon laquelle Béji est le dernier grand homme. Les hommes qui viendront après, dans un régime démocratique, seront des hommes politiques «jetables», pour la simple raison qu’ils seront élus pour 5 à 10 ans et qu’on les oubliera sitôt partis.

Ce qu’une nation réalise au bout de siècles ou de millénaires a été accompli. Les grands hommes qui marquent les grands moments politiques de l’histoire ont été Bourguiba avec la libération nationale. Nous sommes devenus un peuple indépendant. Avec Béji, un pays démocratique. Nous sommes devenus des citoyens libres. C’est la fin de l’histoire. Ceux qui viendront après, leur œuvre sera considérablement réduite. Ils seront  des dirigeants de la banalité. Ce sera un peu ennuyeux. La bataille fondamentale de l’indépendance et celle pour devenir un peuple libre et souverain est gagnée. La bataille pour devenir des citoyens libres est gagnée également. Ce qui reste à accomplir, c’est peu de choses. Etant installés en démocratie, les dirigeants à venir seront élus pour un mandat. Ils ne seront pas de grands hommes. Les grands hommes sont destinés à accomplir de grandes œuvres historiques, nous les avons accomplies. A savoir l’indépendance et la liberté.

L’homme des quatre générations

Parlons de BCE maintenant. A mon avis, son actif est fondamental. Souvenez-vous qu’en 2011, la Tunisie était en état de déliquescence. Le chef du gouvernement avait démissionné les larmes aux yeux. La rue était occupée, l’Etat était à genoux. La révolution grondait partout. C’était le chaos. Vient alors un homme de 85 ans avec une énergie du diable. Il prend les rênes du pays et ouvre une voie avec autorité. C’est un mystère. Comment un homme de 85 ans qui a quitté la vie politique depuis plus de 20 ans revient sur le devant de la scène avec autant d’énergie et remet l’Etat sur les rails.

Des élections libres et transparentes sont organisées. Le mystère vient du fait que, me semble-t-il, c’est un homme qui s’inscrit à la fois dans la réalité et à travers la trame historique. Il était l’homme des quatre générations. C’était un homme de combat pour la lutte de libération nationale. C’était l’homme qui a contribué à  l’instauration du premier Etat nation tunisien. Et puis, il y a cet homme qui a abandonné la politique pendant 20 ans, et, enfin, celui qui revient sur scène en prenant un bain de jouvence. La révolution tunisienne est la plus belle à l’échelle mondiale. Elle a été célébrée à travers le monde et la standing-ovation aux Etats Unis, c’est Béji qui l’a reçue. C’est la première grande œuvre, la réalisation pour la première fois de l’histoire tunisienne et du monde arabe, une transition politique réussie, incontestée. Mais la démocratie a donné une majorité, la Troïka à la tête, et un mouvement totalitaire a pris les rênes du pays. C’est le moment où la tunisianité est remise en cause.

L’islam zeitounien

Ennahdha parle de 6e Califat où, convenons-en, la Tunisie ne sera qu’une «wilaya» au sein de la grande «Ouma». Un déni de l’histoire de la Tunisie se déployait sans vergogne. Tout ce qui représente la Tunisie est renié.

Vient alors Béji, il n’y avait que lui qui en était capable, digne représentant de la sécularité mais également de l’islam tunisien. Zeitounien, élève du Cheikh Fadhel Ben Achour, il émaillait ses discours de versets coraniques. Aucun de nous n’en était capable. Cette dimension de l’islam tunisien, Béji l’avait récupérée et développée d’une manière fabuleuse. Il était nourri d’islam zeitounien. Il a pu rendre aisément les lettres de noblesse à la Tunisie modérée et à son Islam ouvert, tolérant, évolutif. La Tunisie est riche et véhicule plusieurs dimensions, et à mon avis, aucun autre des grands hommes tunisiens vivants ne pouvaient les incarner autant que Béji.

Il a battu Ennahdha sur son terrain. Mais encore, à chaque fois qu’il tenait un meeting, il invitait les anciens combattants et les prenaient à témoins. Il a montré que la lutte de libération nationale est une réalité et le fruit d’hommes courageux, dignes, volontaires qui ont sacrifié leur vie pour la Tunisie. N’oublions  pas que BCE a été l’avocat des fellagas qui ont été condamnés à mort. Il assistait lui-même aux exécutions. La bataille idéologique a été gagnée, celle de l’enracinement de la Tunisie dans sa tunisianité aussi. Il a réussi l’exploit de renouer avec la fierté de la nation et celle de notre histoire. Le combat pour la tunisianité est gagné. Béji l’a inscrit dans l’espace. La statue équestre de Bourguiba a regagné sa place.

Un nouveau mouvement va défaire politiquement le parti totalitaire dominant

Mais la bataille n’est pas qu’une bataille d’idées. Béji a réalisé un grand miracle politique. Nous étions gouvernés par un parti totalitaire, fort d’une idéologie et voulant l’imposer dans la vie quotidienne des femmes et des hommes. L’étau se resserrait, les arts interdits, les femmes et les hommes qui critiquaient les islamistes étaient pourchassés, vilipendés. Nous avons subi les assassinats politiques. C’était la terreur ! Béji, à 87 ans, a créé, en un laps de temps extrêmement court, un parti politique qui va défaire politiquement et par les urnes, le parti totalitaire alors dominant. Cette réalisation est celle d’un architecte hors du commun, parce qu’il fallait réunir un monde que personne n’avait réussi à réunir. Des tentatives avaient été faites auparavant. Toutes avaient échoué. 

Pour fonder un parti politique, il faut des hommes et des femmes, de l’argent, une puissante machine, un appareil politique, et il faut trouver un discours, un propos. Celui qui a fait la campagne de Nida Tounès, c’est Béji lui-même. Il nous l’a dit un jour: «Je vous ai fait votre campagne ». Après avoir remporté les législatives, grâce à Béji, nous avons connu un moment de relâchement. Et c’est Béji qui repart de nouveau faire sa campagne. Il fallait le voir sillonner le pays. Lorsque Béji a lancé le parti, Nida Tounès, il était menacé de mort, à 87 ans, mais il n’a jamais lâché prise. Aujourd’hui les Tunisiens pleurent Béji mais pas seulement, ils pleurent leur histoire, leur identité. Il n’y aura plus personne qui viendra leur restituer leur profondeur historique et leur fierté d’être Tunisiens.

La bataille qu’il avait engagée n’était pas qu’une bataille idéologique, encore que celle-ci nous l’ayons gagnée grâce à lui. Béji n’a éludé aucune question, il a traité de l’Etat civil, de l’égalité homme-femme. Il a gagné et nous a fait gagner. Il a fait gagner à la Tunisie le modèle auquel nous avons toujours aspiré et pour lequel nous avons lutté toute notre vie.

Hamadi Redissi, Islamologue, universitaire, politologue et penseur : «Les islamistes ont mis en place un système de quotas qui bloque les institutions»

Il est très difficile de  parler de Béji en ce moment, à peine quelques jours après son décès. Nous sommes encore à la fois sous le choc et en deuil. Mais on peut dresser un bilan sommaire. Eventuellement voir quelles sont les perspectives qui se présentent à court terme. Pour le long terme, les choses sont beaucoup plus compliquées.

Pour ma part, ce qui m’a le plus surpris, depuis quelques jours, c’est cette unanimité et cette émotion exprimées autour de la personne qui montrent que Béji, pour emprunter une métaphore déjà utilisée par Fukuyama, représente en quelque sorte la fin de l’histoire du dernier homme. C’est une métaphore qu’il avait empruntée à Hegel. Béji clôt un cycle lent qui remonte probablement aux années 30, et dont il avait longuement parlé, ne serait-ce que dans le premier chapitre de son livre : « Habib Bourguiba: le bon grain et l’ivraie ».

Béji est le dernier de la génération du bourguibisme. Il parachève la fin de l’histoire, et comme chez Hegel, la fin de l’histoire finit dans l’Etat universel, démocratique et bourgeois. Là aussi, la réconciliation se fait par une jonction avec l’héritage de Bourguiba, auquel manquait cette dimension démocratique et libérale. C’est en cela qu’il accomplit un récit narratif qui porte sur le long terme et met en lumière deux écueils du passé : l’absence de démocratie et le traitement de la question islamiste. Béji donc clôt un cycle. Il appartient à ceux qui se reconnaissent dans son œuvre et en son héritage de trouver de nouvelles thématiques et d’ouvrir de nouvelles perspectives. Béji a ouvert un nouveau cycle dans l’historicité, dans lequel son héritage sera renforcé par des éléments inachevés, demeurés en instance.

Ce système politique ne tiendra pas

Toutes les dispositions sur l’égalité, pas seulement l’égalité homme-femme, sont à corriger. Egalement le système politique, dont Béji n’est pas du tout responsable. Un système mixte, ni parlementaire ni présidentiel. Un mode de scrutin qui montre aujourd’hui plus encore ses limites, à travers cette pléthore incontrôlable de candidats. Tout le monde pense avoir sa petite chance.

Il faudra réformer pour conférer au système politique une certaine cohérence et de la stabilité. Sinon, je ne suis pas prophète et encore moins prophète de malheur, mais ce système politique ne tiendra pas. Il n’est pas fait pour tenir. Il a créé un équilibre négatif ne permettant à personne de gouverner. Si un système politique ne permet pas aux ayants droit de gouverner, d’autres gouverneront à leur place. Or, ceux-là, nous n’avons pas les moyens de les contrôler. Aujourd’hui en Tunisie, il n’y a pas de  système gouvernable. Les lois sont bafouées tous les jours. D’autres derrière les rideaux tirent les ficelles et gouvernent à la place de ceux qui doivent gouverner.

Comment « routiniser » le charisme 

Le nouveau cycle consiste à parachever la question démocratique et libérale, modifier le système politique dans lequel nous sommes, redonner à la Tunisie sa place et son poids dans la région, conférer à l’Etat la densité,  l’aura et le prestige qu’évoquait Béji sans relâche. Le véritable enjeu, c’est comment faire une démocratie qui soit forte et soutenue par un Etat fort.

Béji a réussi pour deux raisons : premièrement, la crainte de l’islamisme a poussé les gens à s’unir. Deuxièmement, Béji avait coutume de dire, à raison d’ailleurs, que Nida Tounès est formé de quatre affluents : les indépendants, la gauche, les syndicalistes et les anciens destouriens. Si aujourd’hui quelqu’un peut fédérer ces tendances et les associer pour réformer le système politique, la Tunisie peut devenir gouvernable.

Mais il faudra entre-temps résoudre la question Béji. C’est-à-dire se débarrasser de l’idée qu’il faut un chef charismatique. Or, le charisme est toujours exceptionnel, transitoire et provisoire, étant lié aux qualités intrinsèques de la personne. Donc la question qui se pose, comment « routiniser » le charisme ? Comment faire qu’une personne ordinaire gouverne légitimement, parce que les gens croient en sa personne, et ce, en traduisant ce charisme dans le quotidien. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut avoir un Bourguiba ou un Caïd Essebsi sous la main. Il faudra donc s’adapter et accepter l’idée qu’il y aura des personnes qui peuvent gouverner sans être forcément de grands orateurs, charismatiques, exceptionnels. Il faut faire la part entre des hommes et des femmes d’Etat et des leaders charismatiques. Une personne charismatique est une personne qui a des caractéristiques intrinsèques extraordinaires qui font que les gens lui obéissent sans résistance. Un homme d’Etat, au contraire, détient ce que Weber appelle « le charisme de fonction » et non un charisme personnel. Un homme d’Etat est en phase avec l’institution. Or, en Tunisie pour le moment, nous ne souffrons pas d’un déficit d’hommes d’Etat, d’hommes politiques. Un déficit d’hommes charismatiques, oui.

Réformer le système politique

En outre, il faudra que les politiciens aient suffisamment de sagesse pour faire des alliances. Je pense que cette élection est importante parce qu’elle va donner une belle claque. Il est prévisible qu’on aura une chambre éclatée dans laquelle ceux considérés à tort ou à raison comme de grands dirigeants politiques vont tout juste obtenir des sièges de fortune. Des partis qui se considèrent comme des partis nationaux vont obtenir quelques voix. Lorsqu’ils seront dans l’incapacité de gouverner, ils sauront qu’ils ont commis une grave erreur de ne pas s’être unis. Nous sommes à l’intérieur d’un cercle vicieux. Pour changer le système politique, il faudra une majorité. La seule manière de se soustraire de ce cercle vicieux est d’installer un cercle vertueux par une décision collective. Et mettre en place un accord à l’instar de celui mis en œuvre avec les islamistes.

L’autorité c’est d’avoir l’hégémonie des idées et de gouverner les esprits

Les dirigeants d’Ennahdha avaient tout intérêt à créer un tel système politique, éclaté, chaotique où personne n’est en mesure de gouverner. Ce qui traduit effectivement l’essence même de l’esprit islamiste où l’Etat n’est pas important, le prince n’est pas important. Ce qui est décisif, c’est la loi et la «Oumma», c’est la charia. Pour eux, la « wilaya » politique est secondaire par rapport à l’application de la loi. Regardez combien ils sont mobilisés sur les questions de la charia et très peu sur les questions de l’Etat, du budget, de l’intérêt public, de la souveraineté. Ainsi est leur conception de la politique.

Ce sont les dirigeants islamistes qui ont créé ce système d’équilibre négatif, quasi anarchique pour que personne ne gouverne. Eux ne veulent pas gouverner, ils veulent dominer mais pas gouverner, ils veulent avoir l’hégémonie sociale et  culturelle. Regardez comment Rached Ghannouchi s’est évertué à ne jamais exercer le pouvoir. Quelqu’un qui en voulait autant et qui a passé sa vie à se retenir. Selon leur conception, l’autorité n’est pas le pouvoir. L’autorité c’est d’avoir l’hégémonie sur les idées, la culture, c’est gouverner les esprits. Oui l’héritage, ou quelques éléments de l’héritage de Béji peuvent inverser cette tendance. Mais la coalition entre Béji et Ghannouchi, qui recèle un intérêt politique évident, n’a pas été en faveur du premier, du fait que l’accord avec les islamistes a été non pas idéologique mais politique. Par le fait de cet accord, les islamistes ont pu gagner davantage d’influence sur la vie politique qu’il ne l’a eue lui-même.

Une culpabilisation des non-islamistes

A court terme, la présidence de la République est l’assise qui assurera la mise en place de l’avenir proche de la Tunisie. Parce qu’il est probable que nous aurons une chambre ingouvernable, envahie d’ego. Le seul point d’équilibre sera la présidence de la République, dans le sens qu’elle sera capable d’équilibrer, orienter, innover pour trouver les solutions idoines en cas de blocage. Et BCE a montré la voie. Il a montré que même dans un régime ni présidentiel ni tout à fait parlementaire, hybride, il pouvait avoir la haute main sur le système politique.

Maintenant je me dois d’ajouter qu’il y a une culpabilisation des non-islamistes et une victimisation des islamistes, alors qu’aujourd’hui ce sont eux les bourreaux. Je vous informe, si besoin est, que ceux qui sont morts depuis le 14 janvier 2011 et les années qui ont suivi, ce sont tous ceux qui se sont opposés à l’ordre salafiste et à l’ordre islamiste. Aujourd’hui ce ne sont pas les islamistes qui sont menacés, ce sont les femmes, les démocrates, les libéraux, les marginaux. Ce sont les islamistes qui ont le pouvoir aujourd’hui sur les institutions. Ils accaparent en grande partie le pouvoir en mettant en place des tics parlementaristes qui bloquent les institutions. Regardez la Cour constitutionnelle, au lieu de nommer les meilleurs que nous ayons, à titre d’exemple Slim Laghmani, Salsabil Klibi, et bien d’autres éminents juristes, constitutionnalistes, on se dispute pour caser le député le plus proche des islamistes ou de je ne sais quel autre groupuscule politique. La Cour constitutionnelle, qui correspond au Conseil constitutionnel français et aux institutions suprêmes dans les Etats démocratiques, est bloquée chez nous. C’est inadmissible. Les islamistes ont mis en place un système de quotas qui bloque à la fois les institutions, mais, en plus, permet de nommer les personnes non pour leur compétence mais pour leur loyauté à un système. Voilà l’idée que je me fais des institutions. Je trouve qu’elles sont aujourd’hui fondamentalement bloquées.

Hella LAHBIB

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