Accueil A la une L’écrivain Patrick Chamoiseau à La Presse : « Il faut que nos enfants développent un état poétique »

L’écrivain Patrick Chamoiseau à La Presse : « Il faut que nos enfants développent un état poétique »

L’écrivain français d’origine martiniquaise, Patrick Chamoiseau, a été récemment en Tunisie pour un ensemble de conférences et de rencontres littéraires dans le cadre du programme «Itinérances». Ce  projet, représenté par Gilles Suzanne et orchestré par six départements et centres de recherches universitaires, vise à animer la scène culturelle tunisienne en accueillant des écrivains et penseurs parmi les plus grandes plumes contemporaines.

La Presse — Lauréat du Prix Goncourt en 1992, Patrick Chamoiseau s’est distingué par son style d’écriture singulier et sa volonté incommensurable à donner une voix aux peuples martyrisés au sein d’une actualité mondiale désespérante. Son dernier livre «Que peut Littérature quand elle ne peut ? » évoque fortement le génocide à ciel ouvert perpétré à Gaza. Un livre où il parle de littérature « en proximité avec les Palestiniens de Gaza, de Cisjordanie, de ceux d’ici, de ceux d’ailleurs, qui peuplent des refuges, qui endurent des exils. Rien de leur désarroi, de leurs cris, de leurs enfants broyés, aucune de ces outrances dont ils furent victimes ou qu’ils supportent encore ne sera oubliée », écrit-il.

C’est à la « Fabrique des arts », forum culturel de l’Alliance française de Tunis, que nous l’avons rencontré. Il nous a accordé cet entretien.

Dans le titre de votre dernier livre « Que peut  Littérature quand elle ne peut », on a l’impression qu’il y a au moins un mot qui manque. Est-ce que vous pouvez nous expliquer cette construction originale ?

Oui, mais ça sonne bien. Il y a de la musique. Moi, je considère que, dans le monde, il y a des littératures. Il ne faut pas essayer de dire « la littérature ». Ça n’a pas de sens. Il y a des milliers de littératures dans le monde depuis la littérature antique jusqu’aux littératures non écrites. Un océan de narrations dans l’histoire humaine. En même temps, on sent que toutes ces littératures sont dans le même art et on sait que ce qu’elles ont de plus précieux, c’est leur diversité. Donc, plutôt que de dire « la littérature », je  dis « toutes les littératures ». On peut les deviner, les sentir, les apprécier avec la quintessence qui devient majuscule, sans article et qui donne simplement « Littérature ». C’est pourquoi il n’y a pas d’article défini. Il y a cette quintessence qui les lie toutes et qui m’intéresse. Pour « Que peut quand elle ne peut », c’est une formule de l’ancien français.

Il y a un univers singulier qui se déploie à travers votre style d’écriture. Vous dites toujours que vous écrivez dans la musique. Qu’est-ce que ça signifie ?

Comme j’étais un grand lecteur, j’ai commencé par découvrir les poètes classiques. Je lisais Lamartine, Hugo, Rimbaud…  Je passais beaucoup de temps à déclamer les vers. J’ai toujours été bien imprégné par l’alexandrin. Si vous lisez bien ce que j’écris, il y a toujours la base musicale. C’est la musique de l’alexandrin qui constitue un fond rythmique, à partir duquel je joue des cassures, des ruptures.. C’est la première constitution organique de mes textes.  Le deuxième niveau, c’est que la sonorité du mot est importante. J’écris avec la musique des mots qui me portent. Il y a un ensemble de petites techniques qui fait qu’il y ait une musicalité particulière que je construis, que je recherche, et qui résonne dans ma tête pendant que j’écris, ce qui fait que je ne suis pas dans le sens. Je peux modifier un mot simplement parce qu’il sonne mieux avec celui qui l’a précédé. Il peut y avoir des assonances entre les mots, des dissonances, des proximités, des jeux de mots..  Je me dis, parlant d’un crépuscule, mais quelle est l’odeur du crépuscule ? Quelle est la matière du crépuscule ? D’une manière générale, c’est la vue qui détermine notre perception, qui domine, alors qu’on peut dire qu’elle est la musique du crépuscule ? Quel est le goût du crépuscule ? Et, si on décentre comme ça la perception, on arrive à des compositions très poétiques, très sensibles. Le maître mot, c’est la sensibilité, c’est l’image, c’est l’harmonie, c’est la musique.

Et si on vous pose la question que peut la littérature aujourd’hui face à toutes les atrocités qui sévissent dans le monde ?

J’ai la réponse parce que je l’ai vécue moi-même à maintes occasions. Je l’ai vécue quand j’étais en terminale. J’avais un professeur qui nous enseignait la littérature et qu’on écoutait d’une seule oreille. A un moment, il s’est mis à nous parler de François Villon qu’il aimait vraiment. Il nous parlait des autres, mais quand il évoquait Villon ses yeux commençaient à briller. Il nous transmettait cet amour. On voyait un être humain réinventé par son amour d’un auteur, d’une poésie, d’une littérature. C’est là que j’ai su que la littérature était puissante, tellement j’étais touché par ce qu’elle pouvait sur mon professeur. Puis, comme j’ai grandi avec les livres, et que j’ai eu des amis parmi les livres, je regardais les images et je fréquentais les livres. Chaque fois que j’avais un ennui, une détresse, je réfugiais vers la boîte de livres et je lisais. Je sais que la littérature a développé en moi une créativité, une sensibilité, une imagination qui part dans tous les sens et qui m’a permis, dans ma vie prosaïque, de trouver des solutions.

Est-ce que cet effet de la littérature reste valable même avec l’apogée de la technologie que nous vivons ?

Nous avons besoin de créativité. Il faut que nos enfants développent un état poétique et qu’ils soient exposés en continu à des stimulations artistiques et esthétiques qui vont enrichir leur imagination et leur capacité à s’adapter à ce qu’on ne peut pas envisager. La littérature peut développer la créativité, tout comme la musique, la peinture, le théâtre, Toutes les stimulations artistiques et esthétiques amplifient la créativité. Voilà ce que peut l’art.

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