Les 8 et 9 avril 1938 représentent une des plus grandes crises ayant opposé la France aux destouriens, et le plus grand affrontement entre la nouvelle force de frappe néo-destourienne et les autorités coloniales. Ces deux journées constituent, de par la radicalisation des méthodes, le nombre des victimes et l’élévation de la conscience patriotique, un tournant irréversible dont la France se rendra vite compte. Même si Hitler, dont les armées s’apprêtaient déjà à fouler le sol français, ne lui laissera pas le temps de changer son fusil d’épaule
Après la crise de 1929 que la France avait subie de plein fouet, les revendications sociales et les luttes politiques anticoloniales allaient connaître, en Tunisie, une nette radicalisation.

L’organisation, en Tunisie, du «congrès eucharistique», vaste manifestation religieuse chrétienne, sera ainsi combattue par l’aile radicale du Parti destourien menée par Bourguiba dans le cadre de ses nouvelles «exigences» exprimées à l’adresse des autorités coloniales, comme la question du tiers colonial, ce salaire additionnel accordé aux fonctionnaires de nationalité française.

Autour de Bourguiba,  de «jeunes loups» destouriens, tels que  Bahri Guiga, Mahmoud El Materi et Tahar Sfar, fondent en 1932 un journal de combat en langue française, «L’Action Tunisienne» qui allait vite donner lieu le 2 mars 1934 à Ksar Hellal au parti Néo-Destour, scission issue du Destour ou Parti libéral constitutionnel. 

Chargé de réprimer la radicalisation des luttes, le Résident général, Marcel Peyrouton, décide de censurer la presse et envoie, le 3 septembre 1934, Habib Bourguiba, Mahmoud El Materi et M’hamed Bourguiba dans un camp de détention à Bordj Le Bœuf. Puis, suite à des incidents à Moknine où un gendarme français est tué, Bahri Guiga, Tahar Sfar et Salah Ben Youssef sont, eux aussi, arrêtés.

L’arrivée du Front populaire au pouvoir en France avec Léon Blum comme président du Conseil va rendre la liberté à Bourguiba et ses compagnons néo-destouriens qui relanceront leur lutte de terrain et leur propagande en faveur de la souveraineté tunisienne en profitant des nombreuses mesures libérales et sociales qui accompagnèrent l’ascension de cette alliance de gauche.

Fort de ses victoires dans la radicalisation de la lutte, Bourguiba s’impose aux Français comme un interlocuteur valable et mène désormais un dialogue régulier avec le nouveau Résident général, Pierre Viénot, à qui il exprime sa volonté de mener la Tunisie à l’indépendance. Et d’abord en revendiquant la fin des privilèges accordés aux Français comme le tiers colonial, symbole de discrimination, sur la voie de la création d’un régime constitutionnel fondé sur le suffrage universel.

Mais la crise frappe de nouveau en France et le Front populaire chute en juin 1937, laissant la place au gouvernement Chautemps. Dans ses nouvelles prétentions, le Néo-Destour se trouve à l’étroit, n’acceptant plus la répression et s’attachant à des revendications de principe que la France n’est plus en mesure de lui accorder.

En stratège, Bourguiba cherche désormais l’épreuve de force. En mars 1938, les incidents prennent un cours vertigineux et le Néo-Destour appelle à la «désobéissance civile», au boycott des produits français et au sabotage, jusqu’a la grève générale du 8 avril et sa grande manifestation conduite par le jeune Ali Belhouane, appelant à un «Parlement tunisien» aux portes de la résidence générale et de la cathédrale de Tunis là où se situe actuellement l’Avenue Habib-Bourguiba. Pour la première fois, une manifestation strictement politique regroupe 10.000 Tunisiens dont une très grande partie composée de jeunes dont les établissements étaient déjà en grève.

Le 9 avril 1938, Ali Belhouane est convoqué par le tribunal de Tunis pour rendre des comptes sur son discours de la veille, un nombre impressionnant de jeunes l’attendent devant le Palais de justice où les forces de l’ordre sont présentes en masse. Au sortir du tribunal, dès le passage de la voiture cellulaire qui devait l’emmener, c’est l’affrontement et les heurts qui conduiront vite à une véritable bataille rangée entre policiers, zouaves et gendarmes munis de bâtons, de gourdins et de matraques, d’une part, et les patriotes, de l’autre, dont l’écrasante majorité était composée d’élèves, notamment sadikiens, et d’étudiants zeytouniens dont le degré de mobilisation semblait comme avoir démultiplié depuis la veille suite au déclic qu’avait représenté le succès de la grande manifestation au cœur de la «ville occidentale» jusque-là interdite, où la résidence générale trônait, symbole de la puissance coloniale.

Revendiquant désormais d’avoir, tout comme les Français, leur propre Parlement, les jeunes Tunisiens, élèves et étudiants, enfin soudés, brandissaient une égalité dans les aspirations démocratiques que le mouvement national n’avait jamais atteintes auparavant.

Les affrontements sanglants iront crescendo jusqu’à la tombée de la nuit, se soldant par des chiffres officiels de 22 morts et près de 150 blessés que contraient les mille et une polémiques sur le vrai bilan livré par les discussions de café, les veillées nocturnes et les confidences émanant des urgences hospitalières, les rapports policiers et les affirmations émues des militants du Néo-Destour. 

Le Résident général se rend auprès du Bey et promulgue une loi instaurant l’état de siège à Tunis, Sousse et dans le Cap Bon.

Le lendemain, Bourguiba et Mongi Slim sont arrêtés et traduits, avec le reste des dirigeants du Néo-Destour, devant le Tribunal militaire, pour complot contre la sûreté de l’État. Le Néo-Destour est dissous le 12 avril, ses locaux fermés, ses documents confisqués et la presse nationaliste suspendue. Les militants du Néo-Destour entrent alors dans la clandestinité.

Les 8 et 9 avril allaient ainsi représenter une des plus grandes crises ayant opposé la France aux destouriens, et le plus grand affrontement entre la nouvelle force de frappe néo-destourienne et les autorités coloniales. Ces deux journées constituent, de par la radicalisation des méthodes, le nombre des victimes et l’élévation de la conscience patriotique, un tournant irréversible dont la France se rendra vite compte. Même si Hitler, dont les armées s’apprêtaient déjà à fouler le sol français, ne lui laissera pas le temps de changer son fusil d’épaule.

M’hamed JAIBI

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