La « munathara », l’émission de débat avec les candidats à la présidentielle, de dimanche soir a renseigné les futurs électeurs beaucoup plus sur la posture des candidats en tant que prétendants à Carthage que sur le contenu de leurs programmes. Décryptage de la soirée télévisée du 8 septembre.

Même lieu, même décor, le second rendez-vous avec les candidats à la présidentielle 2019 a réuni neuf prétendants au titre de la magistrature suprême dans la soirée du 8 septembre. Il s’agit de Lotfi Mraihi, Mohsen Marzouk, Hamadi Jebali, Hatem Boulabiar, Elyes Fakfakh, Mohamed Sghaier Nouri, Hechmi Hamdi, Abdelkerim Zbidi et Mongi Rahoui. La veille, malgré une certaine platitude arborée par le format de l’émission produite par la télé Nationale 1, « La route vers Carthage. La Tunisie fait son choix », près de 3 millions de téléspectateurs ont assisté en live au débat présidentiel,  dont 1 800 000 sur Al Wataniya1, selon le département de SIGMA Media Research.

Les prétendants à Carthage passent à l’attaque

Un peu plus longue que la soirée précédente, l’émission a été interrompue à plusieurs reprises par des demandes de droit de réponse que les candidats ont revendiqué pour répliquer à une accusation d’un autre concurrent sur le plateau. Les candidats qui passent à l’attaque, alors que ceux de la veille semblaient sur la défensive, ont donné à l’épisode 2 de « La route vers Carthage… » un ton plus dynamique et un rythme moins monocorde. Un bonus en plus pour les téléspectateurs en mal de spectacle et de suspense : l’incursion de l’huissier notaire sur le plateau pour interdire à Lotfi Mraihi de consulter un livre qu’il avait apporté avec lui malgré l’interdiction d’un tel acte par le cahier des charges des débats.  Malgré les petites faiblesses inhérentes à la forme de « La route vers Carthage… », ces 2h 45 de télé auront appris aux Tunisiens beaucoup de choses sur les candidats d’avant-hier.

« Plus sur leur posture que sur le contenu de leurs programmes », affirme Mounir Kchaou, universitaire et philosophe des idées politiques.

Le programme nous a renseignés sur le self-control des candidats à la présidentielle et sur leur aptitude à communiquer des idées, à convaincre et à séduire, des atouts plus que nécessaires pour prétendre à un poste éminemment politique.

Comme pour la première émission, trois grands thèmes ont été choisis pour recueillir avis, courtes analyses (une minute et demie pour chaque réponse) et propositions des concurrents : la sécurité nationale et la défense, la diplomatie et des sujets plus généraux touchant notamment à la femme, l’enfance, les droits et libertés individuelles, la justice transitionnelle, la peine de mort…

Une part de vérité sur les nouveaux candidats

Malgré des questions parfois très longues, peu lisibles et inappropriées pour des candidats à la présidence de la République aux prérogatives limitées par la Constitution, trois parmi les concurrents de dimanche soir se sont montrés sous leur vrai jour. Hatem Boulabiar et Mohamed Sghaier Nouri s’avancent comme de nouveaux  candidats dans cette marche vers le pouvoir. Ancien membre de Majless Echoura et nouvel adepte des idées de Bourguiba, Boulabiar, 48 ans, à la surprise générale, a entamé sa prestation en prêtant le serment du président de la République ! Ses réponses farfelues à la limite risibles ont caractérisé ses interventions comme lorsqu’il a proposé de : « supprimer le ministère du Tourisme, de la Technologie, etc. pour doper le budget des ministères de l’Intérieur et de la Défense ». Beaucoup de ses propos sont cousus du fil des fake news : « La Tunisie est à un quart d’heure de l’Europe ! », s’exclame-t-il.

Mohamed Sghaier Nouri, 69 ans, économiste originaire de Sidi Bouzid, est le plus confus de tous. Son propos est inaudible y compris lorsqu’il met l’importance du pouvoir local à la sauce de tous les dossiers, y compris le …complexe dossier libyen.

Le troisième est Lotfi Mraihi, médecin de son état, âgé de 60 ans, fondateur et secrétaire général de l’Union patriotique républicaine. Bien qu’il se soit présenté à la présidentielle de 2014, il est resté discret et mal connu par le grand public jusque-là. L’émission d’hier a dévoilé une tranche de vérité du candidat : populiste, protectionniste, hyper conservateur malgré son allure moderniste, il a appelé à réviser les lois protégeant l’enfance vers plus de pouvoir octroyé aux parents.

« Je le placerai à la droite d’Ennahdha. Ses propos sur l’identité, sur des lois importées de l’étranger et sur l’incompatibilité de l’égalité successorale avec une société tunisienne unie le disent bien ».

Il a perdu de son calme face à l’huissier venu lui retirer des documents interdits d’accès sur le plateau, ce qui en dit long sur sa personnalité.

Retour à la polémique sur la charia

L’autre populiste du groupe est bien Hechmi Hamdi, 55 ans, fondateur de la Aridha Chaabiya, l’ancêtre de son nouveau parti, Tayar Al Mahabba (la Tendance de l’amour). Est-ce pour faire oublier son passé trouble de sacré retourneur de veste, au départ islamiste dans sa première jeunesse puis mercenaire au service de Ben Ali et de l’Atce puis de retour vers ses anciennes amours, l’islamisme politique, et enfin cavalier seul à la conquête de Carthage qu’il joue à ce point au démagogue ?

A la question : « Qu’allez-vous faire pour renforcer le caractère civil de l’Etat, Hamdi réplique : « J’ajouterai une disposition dans la Constitution pour faire de la charia la source fondamentale de droit ».

« Or l’article 2 de la Constitution relatif au caractère civil de l’Etat tunisien est accompagné d’une clause d’éternité : il ne peut être amendé que par une autre Assemblé constituante et non par une procédure de révision telle que stipulée dans la Constitution pour les autres articles. C’est dire à qu’elle point Hamdi est en train de mentir et d’induire les gens ayant une culture juridique pauvre en erreur. C’est un vendeur d’illusions ».

L’espace virtuel décisif pour toute élection

Rahoui, Fakhfakh et Marzouk arrivent plus ou moins bien à tirer leur épingle du jeu. Zbidi ne cherche pas à se départir de sa stature de haut commis de l’Etat et les promesses de Jbali de mettre fin au terrorisme sonnent creux, lui qui du temps où il était chef de Gouvernement avait permis aux terroristes d’essaimer dans tous les coins et recoins du pays.

Alors que l’émission se déroulait sur le petit écran, simultanément sur d’autres milliers d’écrans — ordinateurs et smartphones — commentaires, décryptages, discussions, forums sur les gestes, paroles et mimiques des candidats allaient bon train. Incontestablement, nous sommes entrés dans une autre ère depuis quelques années. Celle où les élections avec tous leurs enjeux se jouent aussi à travers l’espace virtuel. Un espace doté de ses armées de sponsors, de ses soldats de l’intox et de la diffamation, de ses manipulateurs de l’image. Un espace qui reste sans jalons, sans garde-fous, sans vrai code de conduite, sans silence électoral. Mais qui peut conduire — les faits et l’actualité l’ont démontré — directement vers le pouvoir.

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