Alain Mabanckou est chaleureux, bon vivant, joyeux adepte du «ici et maintenant», exubérant, curieux de ceux et celles qui l’entourent. Mais il est également rigoureux, engagé, trublion, rebelle, sans concessions. Cet Africain bon teint, avec tout ce que cela comporte de passions, d’ouverture au monde et d’ancrage au continent, de rigueur et de désordres, de goût pour les métaphores, et de fluidité dans le verbe, de virtuosité de l’image et de goût de la précision, de passion pour l’Histoire et d’immersion dans l’actualité.

Les critiques littéraires affirment que vous avez été révelé à la sortie de votre cinquième livre. Qu’est-ce qui expliquerait, selon vous, ce déclic ?

On ne sait jamais ce qui déclenche le décollage d’un écrivain. Je dois avouer que je ne m’attendais pas à une telle célébration. Le succès est une pluie jamais prévue par la météo qui finit par arriver et vous tomber dessus un jour.

Je ne sais vraiment pas, peut-être un changement de ton, un changement dans la prise de risque. Ce cinquième livre, «Le verre cassé», qui a effectivement marqué mon décollage, était un livre compliqué, désordonné dans le fond.

A la veille du sommet de la francophonie qui se tiendra à Tunis en 2020, vous venez proposer de la repenser. Que signifie cela?

Qu’il faut dépoussiérer la francophonie, lui ôter ses vieux vêtements préjudiciables qui en font une congrégation entre la puissance coloniale et les pays anciennement colonisés, ou ce qui resterait de la France Afrique. Je pense que la francophonie souffre de l’illisibilité de sa ligne éditoriale. Elle souffre également du mode d’élection de ses dirigeants. Ces méthodes, peu démocratiques, mettent de côté les peuples francophones. Ce sont des chefs d’Etat ou de gouvernements qui placent à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie d’anciens présidents ou d’anciens chefs de gouvernements. J’avoue que je désespère de l’OIF. Cela fait 20 ans que j’enseigne le français aux USA. Jamais l’OIF ne nous a accompagnés en quoi que cela soit.

Que suggérez-vous pour que les choses changent ?

Je suggère ce que j’ai toujours pensé : que la francophonie revienne au sens de rencontre des cultures, qu’elle soit gouvernée par la société civile, qu’elle fasse place aux peintres, aux musiciens, aux sculpteurs, pourquoi pas aux cuisiniers. A tout ce qui fait que les peuples puissent s’entendre par des échanges culturels. Nous avons de grandes voix de la francophonie, des Youssou N’dour, Angélique Kidjo, Paul Bocuse, qui pourraient constituer une autre façon de transmettre la francophonie par la culture. 

Mais bien évidemment, on ne m’invite pas aux débats sur la francophonie quand je parle vrai.

Vous dites, quelque part, même vos silences ont un accent…

Mes silences sont assourdissants et tonitruants. Je parle le français avec un accent congolais. Il est important de rester soi-même. Il n’y a pas de complexe à avoir, et la langue française n’est pas une langue figée. Chacun y apporte quelque chose. Je suis fier de parler avec l’accent congolais, et mes silences sont bruyants, palpitants, atypiques.

Une civilisation ne se définit pas par une unité, pas par la division mais par la multiplication, pas par la soustraction, mais par l’addition.

Il y a, dans vos livres, un personnage récurrent : celui d’un jeune adolescent

C’est, en effet, une sorte d’alter ego, un autre moi-même qui retourne sur les traces de son enfance, mais aussi sur l’Histoire du continent en général et du Congo en particulier. Ce moment où l’Histoire du monde a bouleversé celle de nos vies. Michel, le narrateur, est le survivant des années 70, celles où les nations africaines, cherchant leur voie, s’orientaient vers le communisme, ignorant qu’elles allaient de Charybde en Scylla. Depuis l’effondrement du mur de Berlin, il y a eu, effectivement, la fin de l’apartheid, mais aussi le plus grand génocide de l’Histoire, avec le Rwanda. Il y a eu le resserrement des dictatures. Il me semblait nécessaire que le petit Michel du roman revienne sur ce parcours congolais et africain.

Quand vous revenez sur votre parcours, quel serait votre livre préféré, et quel serait celui que vous regrettez ?

Chaque livre est un maillon d’une chaîne que j’essaie de créer. Je n’en regrette aucun et les assume tous. Mais on pense toujours que le dernier livre n’est pas abouti, c’est pour cela que l’on continue. Je crois toujours que le prochain livre sera meilleur bien sûr. Mais j’assume tous mes livres, avec leurs faiblesses, leurs maladresses, chacun constitue un pas en avant. En fait, ce serait comme un album de famille. Certains ont plus d’influence que d’autres, mais tous appartiennent au même univers littéraire.

Vous avez un nouveau livre a paraître ?

Il s’agit d’un «Dictionnaire enjoué des cultures africaines». Nous l’avons écrit avec un collègue, Abdurrahmen Waberi, nous attachant à reproduire notre façon de lire la culture africaine du Nord au Sud, mais aussi en allant jusqu’au Brésil, à Cuba, dans les îles… Il s’agira d’une promenade subjective à travers certains concepts, un bouillon de culture de l’Afrique.

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