Entre les marchands ambulants qui vendent dans les circuits parallèles les fournitures scolaires, les boutiques de décoration qui écoulent des cartables et les grandes surfaces qui aménagent chaque année, à la fin de l’été, un rayon «spécial rentrée scolaire», les petites librairies ont du mal à garder la tête hors de l’eau. La partie est-elle perdue ?

Le gouffre financier dans lequel s’enlisent les petites librairies du centre-ville de Tunis prend des proportions alarmantes et bien tristes. En cause, l’impunité sévissant dans le commerce parallèle prend corps à travers la flopée de marchands ambulants postés paisiblement aux alentours des librairies. Ils leur confisquent une partie de leur activité et par la même occasion une part importante de leur chiffre d’affaires fruit de cette activité.
A la rue d’Angleterre, on en compte plusieurs qui y officient, même chose à proximité du lycée de la rue de Russie. Mercredi 18 septembre 2019 au matin, on est allé tirer au clair la réalité frappante de la crise qui couve dans les petites librairies. On découvre le ressentiment du gérant d’une librairie de la rue d’Angleterre qui raconte les dessous d’un secteur ébranlé par les mauvaises pratiques et les abus avec une pointe d’amertume. «Comment voulez-vous que je puisse bénéficier d’une marge importante sur la vente des cahiers subventionnés lorsque les marchands ambulants en bénéficient via d’autres circuits de distribution pour les vendre bien moins chers ?». Il présente deux modèles de cahiers pour étayer son explication. Un petit cahier numéro douze qu’il vend à 180 millimes ne lui rapporte que 20% de marge bénéficiaire.
Cependant, un autre cahier estampillé numéro 24 non subventionné contenant plus de pages qu’il vend à 1,080 D est vendu à un autre prix ailleurs avec une qualité modeste par contre. Le prix de 600 millimes qu’on trouve chez son voisin qui étale toute une « nassba » ou étalage anarchique est pratiqué pour lui piquer la clientèle et en signe de pied de nez à son activité légale. Une chose qui exaspère le gérant au plus haut point sachant qu’il achète le cahier à 300 millimes du grossite tandis que le marchand ambulant l’achète pour 400 millimes pour le revendre plus cher. Il reprend toujours amer : «J’ai acheté un millier de ce type de cahier qui reste sur les bras à ma grande désolation».
Entre les marchands ambulants qui vendent des cahiers, les boutiques de décoration qui vendent des cartables et les grandes surfaces qui vendent à prix réduits, les petites librairies sont prises dans une drôle de tenaille. Une concurrence déloyale à triple niveau qui ne perturbe pas l’envie d’avancer d’un petit libraire interrogé sur place dans son magasin. Il tient à poursuivre son activité de vente de produits de qualité et de bonne facture à des prix justes et réglementés contrairement à tous les autres commerçants aux pratiques illégales ou déloyales.

Le credo de la qualité
Le gérant poursuit son raisonnement : «J’avais proposé au Centre national pédagogique de revoir le mécanisme de distribution des livres et des cahiers. Les cahiers devraient tout comme les livres être distribués par l’Etat et non par les grossistes qui autorisent la poursuite de pratiques déloyales». Cependant cette proposition est restée lettre morte de son aveu à cause du refus de la part du ministère du Commerce de revoir la réglementation dans la distribution des cahiers et indirectement le diktat des lobbies qui ont mis la main sur le secteur de distribution des cahiers scolaires. Il affirme toutefois que la vente des stylos et cahiers ne le préoccupe pas autant que celle des cahiers loin s’en faut car il a sa propre gamme de produits qu’on ne trouve pas sur les étalages du commerce parallèle. Il a fait part de son étonnement au sujet des cahiers importés de France au moment même où la qualité des cahiers tunisiens est toujours reconnue à l’échelle régionale avec l’exportation de nombreux cahiers vers le Maroc, voisin.
Entretemps, il continue de voir défiler des clients ces jours-ci grâce à l’affluence de la rentrée scolaire qui a débuté mardi dernier dans les écoles, collèges et lycées tunisiens. Accompagné de deux assistants, il garde la pêche et son moral a bon dos en attendant sans doute des jours meilleurs pour une activité florissante jadis mais minée par de nombreuses pratiques illicites et déloyales. Il ne propose même pas des cartables à l’extérieur à cause des nombreux magasins qui confisquent la vente de cet article qui connaît son pic de vente les premiers jours de la rentrée scolaire vu les remises et les rabais que consentent les commerces.

Charger plus d'articles
Charger plus par Mohamed Salem Kechiche
Charger plus dans Société

Laisser un commentaire