«L’homme qui parlait avec ses yeux» est une exposition-hommage au chef opérateur Youssef Ben Youssef. Montée par sa femme, Lilia, cette exposition retrace, avec détails et émotions, les étapes professionnelles les plus importantes d’un «chef op» pas comme les autres. L’exposition se poursuit jusqu’au 10 novembre.

Chef opérateur de grand talent, Youssef Ben Youssef a marqué tant la télévision que le théâtre et le cinéma des années 70, 80 et 90. Il est décédé en décembre 2018 à l’âge de 74 ans. Mais l’homme, introverti, discret, secret est resté un être inconnu, y compris pour ceux qui l’ont fréquenté sur les tournages de cinéma en Tunisie et dans le monde arabe. C’est probablement ce qui a poussé son épouse, Lilia Ben Youssef, à lui dédier l’exposition qui s’est ouverte le 17 septembre, intitulée : «L’homme qui parlait avec ses yeux» organisée en partenariat avec la Cinémathèque. L’événement qui se poursuit jusqu’au 10 novembre présente à travers des photos, des textes, des témoignages et des objets personnels du «chef op», et suivant un ordre chronologique, plusieurs facettes de Youssef Ben Youssef, de multiples phases de son parcours professionnel et des éléments de son univers intime.

«Il n’aurait pas beaucoup aimé…»

«Je lui ai fait sûrement violence en réalisant cette exposition-hommage. Il n’aurait pas beaucoup aimé, vu sa modestie et son humilité. Lui qui parlait si peu, il s’exprimait essentiellement par les yeux et par la lumière qu’il maîtrisait si bien», avoue Lilia Ben Youssef en parlant avec émotion de l’homme de sa vie. Monteuse à la télévision pendant trente-sept ans, elle sait de par son métier comment découper et structurer une matière grâce à la narration. Un atout qui l’a aidée, en tant que commissaire de «L’homme qui parlait avec les yeux» à mettre sur pied l’exposition.

Le roman familial de Youssef Ben Youssef commence avec un drame : la disparition de sa mère à sa naissance alors qu’elle n’avait que 18 ans. Un événement qui le marquera à vie mais qu’il saura dépasser grâce à une aptitude très forte à la résilience. Son art et sa sensibilité à l’image interviendront beaucoup à cet effet. Après des études au temple de l’image, à savoir l’Ecole Luis Lumière à Paris, il rejoint en 1971 la télévision tunisienne naissante. Il y rencontre trois réalisateurs passionnés : Taoufik Besbes, Hichem Jerbi et Slah Essid. Avec chacun d’eux, il touchera à un registre différent du réseau cathodique. Le documentaire, le feuilleton télévisé, les portraits…

Le maître de la lumière

Son talent va s’épanouir et prendre toute sa dimension au cinéma depuis son premier film «L’homme de Cendres» (1985), de Nouri Bouzid, jusqu’à l’épopée de Mohamed Malas «La Nuit» (1992), en passant par les longs métrages de Moufida Tlatli, «Le silence des palais» (1994) et la «Saison des hommes» (2000). 12 films à son actif en tout.

Son style ? «Le clair-obscur. Youssef Ben Youssef avait beaucoup d’aisance avec la lumière. Un matériau avec lequel il aimait jouer», répond Lilia Ben Youssef.

Elle donne des détails sur la méthode de travail de son mari : «Il n’annote jamais un scénario. Il le lit, le pose, puis recrée ses atmosphères sur les tournages. Avec Malas, il avait refusé de lire le scénario de «La Nuit», privilégiant de longues discussions avec le réalisateur. Nouri Bouzid disait de lui : «Avant même que je ne formule ce à quoi je veux arriver, il le trouve !». Généreux et sensible, il avait ce don de saisir à la volée les envies du réalisateur».

Youssef Ben Youssef reçoit le Prix national du cinéma pour la totalité de son œuvre en 2007.

Libre comme un homme à bicyclette

Les autres facettes de ce personnage atypique sont visibles dans l’exposition. A travers notamment ses objets de collection, des foulards masculins, des colliers, des appareils photo, des canifs, des flasques, un Vieux testament…On découvre également ce parcours étonnant en vélo France-Tunisie qu’il a effectué entre le 7 juin 1972 et le 15 juillet 1972. Un défi pour lui.

«C’était un homme libre. Je n’ai pas cherché en tant qu’épouse et compagne à l’apprivoiser car cela aurait participé à le tuer. J’ai compris dès le départ que cet homme avait besoin d’air autant que moi d’ailleurs», témoigne les yeux débordant de tendresse Lilia Ben Youssef.

A la fin du parcours de l’exposition, le visiteur peut s’imprégner encore plus du monde secret de Youssef Ben Youssef en s’installant dans sa chambre, reconstituée à la Cinémathèque telle quelle avec son canapé en cuir, sa console, sa bibliothèque, sa petite table, ses livres, les portraits de sa mère et ses cannes en bois sculpté.

Très belle exposition. L’événement est accompagné par la projection de plusieurs films auxquels a participé Youssef Ben Youssef, dont «Le Silence des palais», «L’homme de cendres», «Les sabots en or», «La Nuit»…

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