Le PLF pour l’exercice 2020 manque d’empreinte politique et ne traduit aucune vision ni volonté de rupture. Ce projet ne semble pas être la réponse attendue par les économistes. L’exercice qui sous-tend ce projet de loi de finances est comptable. M.Skander Ounaies revient dans cette interview sur les dessous de la violente polémique autour du PLF et ses conséquences.

Comment jugez-vous le projet de Loi de finances pour l’exercice 2020? Y a-t-il des changements par rapport aux lois antérieures?
Le projet de Loi de finances (LF) 2020 ne pouvait être autre chose qu’un simple document comptable, avec quelques apports financiers supplémentaires, vu la conjoncture dans laquelle il a été préparé, c’est-à-dire une élection présidentielle anticipée, avec un chef de gouvernement candidat à cette élection, et qui se devait de présenter un semblant de bilan relativement acceptable, pour la suite des événements politiques à venir : à mon sens, c’est ce qui a été fait. Ainsi, parmi les rares nouvelles mesures, on trouve un ensemble de mesures (peut-on les appeler de la sorte) «sociales» comme : l’augmentation du plafond de la déduction fiscale au titre des ascendants à charge, qui passe de 150 dinars à 450 dinars annuellement pour chaque parent, en tenant compte des conditions imposées, l’impératif de soutenir l’Association tunisienne des villages d’enfants SOS, vu les difficultés financières qu’elle a rencontrées.
A ceux-ci s’ajoute l’exonération des frais d’enregistrement proportionnel relatifs à la vente des biens fonciers, pour les acquisitions foncières faites par les offices des logements des agents publics auprès des promoteurs immobiliers, sous certaines conditions.
Comme on le constate, et c’est ce qui a été toujours le cas depuis la révolution de janvier 2011, nous n’avons aucune orientation de fond pour l’économie du pays, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de vision claire, avec des objectifs à atteindre, pour mettre l’économie de la Tunisie sur une voie nouvelle, comme la transition énergétique (même si on en a parlé), ou encore mieux la transition écologique, dont un grand nombre de pays ont déjà entamé le processus, comme la France qui a élaboré une feuille de route à ce sujet en septembre 2012, et instauré un Conseil national de la transition écologique en novembre 2013. Nous commençons à accumuler un retard appréciable dans ce domaine, qui est l’avenir des pays non pétroliers, comme la Tunisie.
Les seuls changements notables intervenus au niveau de la LF 2020 sont au niveau des chiffres du budget, qui sont de plus en plus inquiétants, mais il semblerait que personne ne s’en soucie, du moment que les salaires sont versés, mais à quel prix !
On peut retenir trois points importants, à savoir :
– le projet de budget de l’Etat pour l’année 2020 prévoit une hausse de ce budget à 47 milliards de dinars, contre 40,662 milliards de dinars en 2019. Il se situait à près de 18 milliards de dinars en 2010, année de référence en termes économiques, avec un poids sur l’économie tunisienne qui était alors de 22% du PIB (les standards internationaux le situent à 20%).
Pour 2020, ce poids va dépasser les 37% du PIB. L’Etat tunisien (administrations, ministères, fonctionnaires et l’ensemble des dépenses de l’Etat) est devenu un poids lourd et coûteux pour l’économie tunisienne, qui n’est plus aussi productive qu’avant pour diverses raisons, comme la chute des exportations de pétrole et phosphates, la baisse drastique de la productivité globale des facteurs de production, la baisse des revenus du tourisme, le développement du secteur informel…
-le projet de budget sera axé sur la réduction du déficit budgétaire, qui était de l’ordre de 6 % du PIB en 2016 et 2017, pour atteindre 4,8% en 2018, et serait de 3,9 % du PIB en 2019. Il est prévu d’atteindre un niveau de déficit budgétaire équivalent à 3% du PIB pour 2020, ce qui relèverait d’une équation mathématique insoluble. Car, sans accroissement des recettes fiscales et d’un minimum de croissance économique au moins égal à 3% ,soit le palier pour rembourser la dette publique et extérieure, sans recourir à un surcroît d’endettement, cet objectif restera de la fiction, à moins de recourir à deux moyens explosifs à court terme, qui sont la suppression des subventions et la vente des entreprises publiques en difficulté, ce que je ne partage nullement, sans analyse approfondie préalable.
-11,4 milliards de dinars d’endettement sont prévus pour 2020, dont 8,8 milliards de l’extérieur (soit près de 3 milliards de dollars). La dette de l’Etat, c’est-à-dire, pour faire simple, la dette publique (dont les 2/3 sont en devises), va dépasser les 94 milliards de dinars en 2020. Quant à la dette extérieure de la Tunisie, elle va dépasser les 110 milliards de dinars. Les conséquences directes de cette dérive attendue depuis longtemps, et à propos de laquelle aucun appel de la part des économistes du pays, dont en toute modestie moi-même, n’a été entendu par les différents gouvernements successifs, c’est l’arrêt quasi-total de l’investissement public additionnel. Cette situation se voit à travers les différentes coupures d’eau et d’électricité, ainsi que par l’entretien des hôpitaux publics.

À votre avis, quelles rectifications devraient être apportées à la LDF ? Si c’est le cas, quels sont les grands axes à changer et quelles seront les priorités d’un éventuel amendement?
Les différents changements pouvant intervenir dans la LF 2020, à mon sens, devraient concerner les points suivants : l’introduction d’une réelle réforme fiscale, avec la simplification des taux (pourquoi pas un taux unique ?), la suppression des foyers forfaitaires, qui sont au nombre de 400.000 «contribuables», et l’application du régime réel pour toute activité économique. A ce sujet, penser à inclure un impôt sur la fortune, que personnellement je recommande depuis des années, et qui est toujours refusé par les différents lobbies, car connaissant l’Etat faible. A ce sujet, la candidate démocrate pour les élections US de 2020, Elisabeth Warren, a vu sa proposition de type similaire, largement acceptée par l’opinion américaine et défendue en outre par Joseph Stiglitz, prix Nobel d’Economie.
Il faut penser à inclure le secteur informel dans le développement des régions, à condition qu’il ne trempe pas dans les trafics d’armes, de drogue ou d’êtres humains. C’est une idée que nous avons déjà soulevée depuis 2012,et que beaucoup de pays en Amérique Latine ont appliquée, et que les députés de l’ARP ont toujours refusé d’appliquer.
Mieux encore, faut-il commencer à élaborer une feuille de route pour la transition écologique et accélérer le processus de transition énergétique, sachant que dans son dernier ouvrage «The Green New Deal» (2019), Jeremy Rifkin parle de la fin des énergies fossiles pour 2028.

Comment évaluez-vous la performance de l’économie tunisienne durant l’année 2019? Quelles sont les perspectives d’avenir pour 2020 et qu’est-ce que vous préconisez pour remédier à la crise économique et financière actuelle?
La performances de l’économie tunisienne reste très faible, avec un taux de croissance du PIB sans cesse révisé à la baisse, sachant que la Banque mondiale, dans son dernier rapport sur la Tunisie (octobre 2019), prévoit une croissance inférieure à 2%,(alors qu’elle était prévue à 3% par le gouvernement), et ce pour différentes raisons : un investissement industriel qui décline fortement, couplé à une baisse des productivités globales des facteurs de production.
Il faudrait en plus tenir compte des rigidités structurelles de l’économie tunisienne, avec les positions de rente, et de lobbies qu’il faut absolument supprimer.
Pour 2020, à mon sens, un des plus grands défis pour la Tunisie, sera le processus d’endettement qui devient extrêmement dangereux pour le pays et qui risque de menacer même sa souveraineté. Je constate qu’aujourd’hui plusieurs économistes et financiers de renom évoquent le rééchelonnement de notre dette que personnellement j’évoquais déjà en 2015, alors que nous avions de la marge de négociation. Actuellement, cette marge est devenue très faible, car nous avons perdu notre capital sympathie auprès de nos partenaires, et les performances de l’économie sont très fragiles.
Quant à la crise financière actuelle (dette, baisse du taux de change, inflation), elle est le résultat des années de gestion catastrophique depuis 2011 de pseudo-économistes, sachant que la plupart des «responsables» de l’Economie n’étaient pas des économistes ou s’ils l’étaient, n’ont rien osé faire pour redresser les comptes et accomplir des réformes urgentes.

Pensez-vous que les conditions actuelles permettront une relance économique durant l’année 2020?
Non, les conditions actuelles sont très fragiles avec un environnement géopolitique (Algérie, Libye) en crise, et surtout des négociations avec l’UE à propos de l’Accord de Libre Echange (Aleca) à reprendre, avec une nouvelle approche, qui n’aura rien à voir avec la précédente. Il s’agit d’un avenir à réinventer entre l’UE et nous-mêmes, sachant que l’UE représente pour nous un partenaire politique et commercial de premier plan. Dans ce cadre, des négociations abouties garantiraient aux générations futures de la Tunisie un pays viable, avec des ressources qui ne seront pas devenues rares, ou quasi épuisées comme l’eau.

Que peut-on dire de nos engagements financiers auprès des instances monétaires, notamment le FMI?
Je ne parlerai pas de nos «engagements» envers le FMI, sachant que c’est la Tunisie qui a fait appel à lui, pour des problèmes financiers graves, résultant d’une gestion, encore une fois, catastrophique, et pour laquelle tout le monde semble s’être donné le mot : pas de retour en arrière, mais la question qui se pose est la suivante : qui va payer toutes ces erreurs, sur lesquelles personne ne veut revenir ? Quant au FMI, le programme d’aide est soumis à des contraintes que la Tunisie peine à appliquer, bien qu’elle les connaisse à l’avance en signant l’accord. Cet accord est un soutien à la dérive irresponsable des finances publiques du pays avec entre autres une masse salariale égale à près de 15% du PIB, qui est un record mondial, alors que le gouvernement a signé avec le FMI pour un niveau de 12,4% du PIB en 2020.

Quel est selon vous le meilleur modèle économique pour la Tunisie aujourd’hui ? Quelles seraient, dans ce cadre, les décisions les plus urgentes à prendre
Il serait prétentieux de donner un modèle à suivre en quelques lignes, alors que des pays ont mis en place des groupes de réflexion et de vrais experts pour la question. Retenons simplement qu’il faut arriver à une meilleure répartition des richesses d’abord, un investissement productif, tant public que privé en reprise, et ce sera l’occasion d’appliquer le Partenariat Public/Privé (PPP),ainsi que commencer un processus de désendettement du pays .Une fois que ces éléments seront mis en route de manière durable, on pourra alors voir l’application et le financement d’un nouveau modèle de croissance pour le pays. Ceci n’empêchera nullement la réflexion sur les transitions énergétique et écologique qui feront certainement partie de ce nouveau «modèle».

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