Il vient de passer la main mais décide de ne pas quitter le navire en raison de son engagement à l’égard des citoyens de cette commune. « Ma démission est un cri d’alarme », nous confie Dr Slim Mehrezi dans cet entretien où il évoque avec regret l’imbroglio de la police municipale, le « syndrome du téléphone » en Tunisie qui arrête l’exécution des décisions, la lenteur du Tribunal administratif, la souffrance de la décentralisation et bien d’autres réalités qui choquent 

Le 10 juillet 2018, vous devenez le nouveau maire de La Marsa avec 23 voix sur 30. Lors des élections municipales, vous étiez à la tête de la liste indépendante «La Marsa change» qui avait raflé 11 sièges. Le 24 octobre 2019, vous démissionnez de ce poste mais non du conseil municipal. Serait-ce un aveu d’échec ou un cri de détresse ?
C’est un cri d’alarme qui ne concerne pas que la ville de la Marsa, mais la majorité des villes tunisiennes. La question qui se pose est la suivante : est-ce qu’on croit aujourd’hui à la décentralisation ou pas ? J’avais promis, quand on avait fait notre campagne électorale en 2018, de faire l’état des lieux au bout d’un an. Aujourd’hui, j’ai décidé de passer la main parce que ça bloque sur des questions essentielles. Ma décision remonte en réalité au mois de juillet dernier mais j’ai préféré laisser passer la période des élections.
A l’origine de cette décision un projet de partenariat entre la ville de La Marsa et la ville de Baoding en Chine sur lequel on s’est mis d’accord en décembre 2018 grâce à Sahbi Basly, président de la chambre de commerce tuniso-chinoise. Ce projet, qui s’instaure dans le cadre de la décentralisation et de la gouvernance locale, était bien prometteur et allait procurer du travail à plus de 500 jeunes diplômés au chômage. On n’a eu l’accord du ministère de l’Environnement et des Collectivités locales que le 3 juillet 2019 pour participer à un forum qui se tenait dans la ville chinoise en question les 4/5/6 juillet ! Tout un projet qui a été jeté à la poubelle.
Comment croire à la décentralisation et au mieux-être du citoyen par le pouvoir local ? Comment peut-on apporter aujourd’hui de l’aide aux gens qui sont en détresse et rassurer des jeunes qui ne trouvent plus de travail. C’est l’un des exemples qui m’a marqué le plus et m’a donné la nette conviction que la décentralisation est en grande souffrance.
Le rôle de la démocratie, c’est d’apporter le mieux-être à tous les Tunisiens quel que soit leur niveau de vie. Sinon c’est le retour à la dictature. On était porteurs d’un nouveau projet pour notre ville et on ne pouvait pas se contenter de gérer certains services. Le plus important pour nous était l’intérêt général de la commune sans opportunisme mais que d’obstacles au bout de plus d’un an de travail ! J’ai beaucoup de respect pour le ministère de tutelle en place mais le problème émane de l’administration.
J’ai décidé de passer la main mais sans quitter le navire parce que j’ai un engagement à l’égard de l’ensemble des Marsois, celui de travailler pour cette ville durant cinq ans.
Etre juste, appliquer la loi à tous et arrêter les passe-droits est une bataille perdue puisque le pouvoir central s’est mis à défendre les contrevenants à la loi. Je crois aujourd’hui que le clientélisme est en train de détruire le pays et que l’ascenseur social se trouve en panne non seulement dans la ville de La Marsa, mais dans tout le pays.
Ma décision de démissionner de la présidence du conseil municipal a été mûrement réfléchie. C’est aussi une décision politique et humaine parce que l’élu local vivra toujours dans sa ville et dans le remords s’il ne prend pas conscience de la noblesse de sa mission. Je ne suis pas dans un esprit conflictuel mais j’insiste à dire que nous passons par une période de transition bien difficile avec un code des collectivités locales des plus avant-gardistes et un esprit « hyper-centralisé » au niveau central. Du coup, on se demande qui contrôle quoi ? Il est toutefois bien clair qu’on doit travailler ensemble.

Dans votre lettre adressée aux Marsoises et aux Marsois, vous avez fait allusion à certaines parties qui n’étaient pas en phase avec le travail municipal en général, notamment la police municipale. Qu’en est-il au juste  et comment jugez-vous l’expérience de la police de l’environnement ?
Des fois, on a pu travailler de concert avec les autres parties et d’autrefois on a vu se dresser devant nous des barrières et des lignes rouges, notamment quand il est question d’assurer les services obligatoires et d’appliquer la loi à tout le monde. « Je suis accusateur, oui je l’assume » mais j’avoue que j’étais aussi défaillant dans ces domaines-là car c’est moi qui préside le conseil municipal.
Par respect aux élus locaux et aux citoyens, je dois assumer mes responsabilités après un grand travail accompli dans les domaines de la santé, du sport, de la culture et notamment de l’éducation avec le ministre Hatem Ben Salem grâce à qui on est devenu les vis-à-vis des directeurs des établissements scolaires avec la mise en place d’activités parascolaires en faveur des enfants des écoles publiques.
Au niveau du rapport avec le pouvoir central en matière d’application de la loi, je pense que ceci s’est très mal passé. La police municipale est un drame pour ce pays de par le nombre de ses agents et sa manière de gérer les choses. J’assume ce que je dis. Pour bien expliquer l’imbroglio, il est à souligner que c’est le maire qui prend les décisions et que c’est la police municipale qui procède aux opérations de contrôle et qui décide de la date de l’exécution de la décision du maire. Cette exécution est accomplie par les agents de la marie sous la protection des agents de la police municipale !
Quand on passe de 23 agents cadres de la police municipale que je respecte à 4 seulement pour une ville d’environ cent mille habitants, quand le ministère de l’Intérieur promet, vainement, de doubler cet effectif depuis le mois d’avril dernier, quand je vois que l’ancien chef de la police municipale a été muté sans nous donner d’explication et au moment où il a commencé à appliquer les décisions du maire nonobstant notre lettre adressée à cet effet au MI, on est en droit de se demander pourquoi tout ça et pourquoi nos décisions ne sont pas mises en application par la police municipale, tout en sachant que l’application de la loi ne vise pas à humilier ou sanctionner les gens mais de les convaincre qu’ils ont enfreint la loi en vigueur.
Pour ce qui est de la police de l’environnement, je respecte ses agents qui relèvent de la municipalité. Ils sont plus nombreux que la police municipale mais font moins de travail que cette police.
L’autre point important est qu’elle ne pourra pas se substituer à la police municipale et n’a pas le statut d’un corps de police, sans parler du conflit larvé entre les deux corps et l’impossibilité de travailler dans les « zones intouchables et protégées » que nous connaissions bien. Par ailleurs, on s’est battus contre le syndrome du téléphone en Tunisie qui arrête l’exécution de décision mais on a échoué.

Le retard observé au niveau de la publication des décrets permettant l’application du nouveau Code des collectivités locales n’a-t-il pas handicapé encore plus l’action des conseils municipaux et mis en doute une réelle volonté de léguer le pouvoir central à ces conseils et appuyer la démocratie participative ?
Je ne veux pas être dans une position négative mais c’est une réelle catastrophe pour le pays parce que le pouvoir central est resté cloîtré dans cet esprit hypercentralisé et le pouvoir local a été élaboré sur le principe des collectivités locales. On se demande donc qui fait quoi ?  Chacun tire la couverture à soi et c’est malheureusement aux dépens du citoyen.
On a, en dépit de cette équivoque, a collaboré avec certains ministères et on a réussi dans le domaine de l’emploi et l’éducation comme ça a été mentionné auparavant mais avec bien d’autres, cela a été calamiteux.
A titre d’anecdote, et quand j’ai décidé de soumettre ma démission au conseil municipal, l’un des élus et membre d’un parti politique m’a expliqué que les élus du conseil doivent être proches du pouvoir central pour pouvoir travailler, selon le constat qu’il a fait, ce qui est inacceptable pour moi. Je refuse de faire la carpette  ou de faire allégeance à quiconque pour servir la ville.

Vous êtes déçu par la société civile de La Marsa qui, parait-il, n’a pas appuyé l’action municipale.
Dans ma lettre, j’ai précisé que je suis membre de la société civile et j’étais de l’autre côté de la barrière. J’étais un lanceur d’alerte. Mon vœu était que la société civile accapare la mairie et travaille sur des projets pour la ville en vue de rapprocher encore plus les gens et non de créer des compounds où le pauvre ne côtoie que le pauvre et le riche ne vit qu’à côté du riche. Mais malheureusement, on n’est pas arrivés à réaliser cet objectif.
La société civile à La Marsa a une responsabilité historique aujourd’hui, celle de s’investir dans l’action municipale d’autant plus qu’on a défendu le principe de la démocratie participative et que la ville regorge de potentialités et d’experts. Je comptais beaucoup sur l’action citoyenne pour appuyer le travail des 30 membres du conseil municipal mais cette action n’a pas eu lieu et ceci a été l’une de mes grandes déceptions. Maintenant que je suis plus libre, je tenterai de rétablir le lien entre le citoyen, la société civile, le conseil municipal et l’administration municipale.
Dans ce même contexte, je voudrais rappeler que peu d’habitants paient leurs taxes parce qu’ils ne se sont pas acquitté de ce devoir des années durant. Si le citoyen n’est pas obligé de payer ses impôts, c’est rare qu’il aille le faire d’une manière spontanée et volontaire. Je ne vous cache rien, j’en faisais partie avant d’accéder à la présidence du conseil municipal. On a à cet effet et depuis cinq mois encouragé les habitants à payer leurs taxes municipales contre l’attribution d’un macaron gratuit qui leur évitera les amendes de stationnement. Mais contre toute attente, on n’a livré que 450 macarons.

Avez-vous reçu des menaces ou subi des pressions qui vous ont poussé à la démission ?
Ma réponse est catégorique, je n’ai reçu aucune menace et aucune pression. Ma décision est personnelle et a été mûrement réfléchie. Toutefois je suis convaincu qu’il ne faut pas attendre cinq ans, c’est-à-dire la durée d’un mandat, pour s’autoévaluer. C’est la première année qui donne le déclic et c’est largement suffisant pour dresser le bilan.
Certes je crois à la décentralisation mais est-ce que les autres y croient ? Je ne le pense pas. Ma conviction aujourd’hui est que la politique de décentralisation est orientée beaucoup plus vers l’international que vers le national, c’est juste pour avoir des fonds. Cela dit, je ne mets pas en doute le code des collectivités locales mais ce code est à revoir car il a été élaboré de manière hâtive et comporte des imperfections et des blocages. Mais l’essentiel se trouve dans ce code où il est question de donner le pouvoir aux élus locaux par rapport à certaines prérogatives.

Quels sont les faits qui vous ont marqué le plus ?
Beaucoup d’exemples m’ont marqué et qui reflètent la faiblesse de l’état dont nous faisons partie malheureusement. Quand le conseil municipal a été mis en place, on était confrontés au problème du stationnement des « taxis collectifs » qui rendait encore plus insupportable la circulation dans la ville de La Marsa. En dépit de toutes les difficultés rencontrées, on est arrivé à signer un accord avec les diverses parties prenantes (Utica, police de la circulation…) concernant le lieu de stationnement de ces taxis mais cet accord n’a pas été appliqué jusqu’à aujourd’hui. Il n’est appliqué que dans de rares occasions pour des raisons qui touchent à la sécurité. Par coup de téléphone, ils ne sont plus là comme par enchantement comme c’est aussi le cas des vendeurs à la sauvette qui n’ont pas donné signe de vie lors du sommet arabe qu’a accueilli notre pays ! Ceci nous ramène à conclure que l’application de la loi est tributaire beaucoup plus de la volonté.
C’est un état de fait et ce qui est très grave aujourd’hui est qu’il y a tout un réseau mafieux qui fait travailler de pauvres gens qui sont en première ligne et qui changent de lieu et quitte La Marsa pour aller au Kram à la première alerte donnée. Ce réseau ne fait que profiter du mal-vivre de beaucoup de gens.
Malgré mon respect pour le corps des juges, je suis choqué par le tribunal administratif. Cela fait plus de dix mois qu’il n’a pu statuer sur une plainte réciproque entre le pouvoir local (la commune) et le pouvoir central alors que la question est vitale pour notre ville, parce que cela risque de faire jurisprudence pour les autres villes.

Comment dans des situations dans lesquelles le passe-droit est flagrant peut-on faire respecter la loi pour les autres, et pourquoi l’appliquer sur le citoyen lambda et non sur un autre qui jouit d’un appui. Comment voulez-vous que je reste à mon poste devant l’échec d’appliquer justement les lois en vigueur ?
C’est facile de parler de lutte contre la corruption, le clientélisme et les passe-droits mais qu’est-ce qu’on a fait réellement pour éradiquer ce fléau?
Les blocages ne s’arrêtent pas à ce niveau comme en témoigne l’épineux dossier du domaine public maritime relevant selon le code des collectivités locales de l’Agence de protection et d’aménagement du littoral (Apal) qui n’a pas respecté la convention signée avec la commune de La Marsa. En effet, le plan d’occupation des plages se fait en concertation avec la commune comme le souligne cette convention mais ce n’est pas le cas malheureusement. L’Apal loue 1.750 mètres carrés de plage à 6 mille dinars par an à des gens qui utilisent la surface louée durant toute l’année comme un restaurant alors que la commune loue aux habitants, après appel d’offres obligatoire, durant les deux mois de l’été, des surfaces abritant 100 parasols avec vente possible de boissons, de sandwichs et de pizzas à 150 MD.
Malgré les infractions commises par certains des locataires et qui remontent au mois de mai 2018, leur contrat a été renouvelé par le gouverneur juste le mois suivant. Je ne peux que qualifier de criminels ces actes. La perte estimée pour notre ville est d’environ 1.2 MD.
J’ai trouvé sur le bureau des décisions de démolition de quatre ou cinq restaurants situés sur la plage qui n’ont pas été appliquées. Ce qui a encouragé d’autres personnes à enfreindre la loi. Se battre tout seul était impossible pour moi, ce qui m’a poussé à assumer ma responsabilité.
Le calvaire n’est pas terminé pour autant puisqu’un des grands hôtels sur la côte de La Marsa s’est approprié, après la révolution et plus précisément en 2015, une voie piétonne de 5.700 mètres carrés qui relève du domaine public sur la base d’une promesse de vente de l’Agence foncière touristique qui n’a aucun droit à le faire contre la somme de 90 mille dinars. Personne n’en parle et j’ai les preuves avec moi. J’ai, en vain, demandé à récupérer la voie piétonne en question à travers la mise en place d’un pont comme cela se fait dans les pays européens parce que ce domaine appartient à la ville et à nos enfants et aux générations futures ! Quand j’évoque ces réalités qui choquent, ce n’est pas dans le but d’humilier les gens ou les sanctionner mais il faut que cela soit fait dans la transparence et le total respect de la loi.

Quel rôle vous allez jouer après votre démission de la présidence du conseil municipal et quel est votre idéal et votre vœu ?
J’ai promis aux habitants de La Marsa de participer à l’action municipale ces cinq années durant. C’est ce que je ferai à condition que le projet de vie ne change pas. Aujourd’hui, nous avons des gens qui sont dans la frustration et dans la haine parce qu’ils n’ont pas eu ce qu’ils voulaient. Que de rêves brisés pour le citoyen lambda !
Je souligne à la fin qu’il faut avoir un plan basé sur quatre points, à savoir les citoyens, les élus, l’administration et les services au citoyen. Ce dernier ne devra avoir de contact qu’avec ses élus et non avec l’administration qui doit gérer les services au citoyen et n’avoir de contact qu’avec les élus et le maire en premier lieu. Si ces points commencent à s’entrecroiser c’est la cacophonie.
Je pars aujourd’hui mais je reste sur le navire pour donner un coup de fouet au conseil municipal. Mais je tiens à rappeler qu’en matière de transparence et de bonne gouvernance, on a signé une convention avec une agence de consulting (BBS Consulting), un accord de partenariat avec l’Inlucc et un autre accord avec l’ONG Al Bawsala, ainsi qu’avec l’agence suédoise des collectivités locales et régionale. On va bientôt commencer le premier audit interne et de gestion d’une commune tunisienne. Cette agence va former des auditeurs internes de façon permanente pour conférer plus de transparence au travail conseil municipal.

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2 Commentaires

  1. Nab Chan

    05/11/2019 à 16:47

    Je ne connais pas exactement le statut juridique d’un maire en Tunisie.
    Mais dans plusieurs pays européens, dont la France, un maire, dès son élection, obtient le grade d’un officier de la police judiciaire.
    Ce qui lui donne le droit d’émettre ses directives à la police nationale et municipale.

    Si ce n’est pas le cas en Tunisie, l’existence d’une police municipale qui n’est point sous les ordres du maire est une absurdité. L’état, dans ce cas, devra les transformer en police nationale.

    On connait bien en Tunisie, les constructions illégales, les commerces illégaux, etc, sous les yeux de plusieurs agents corrompus.

    La police municipale, en Tunisie est une calamité !!

    Qu’elle disparaisse simplement !!!!
    Qu’ils aillent chercher un travail dans le secteur privé !

    Les citoyens souffrent !

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  2. Rachid BARNAT

    07/11/2019 à 07:34

    COMMENT LES FRÈRES MUSULMANS DÉCOURAGENT LES PROGRESSISTES DE BONNE VOLONTÉ …

    Beaucoup n’ont pas compris le programme d’Ennahdha :
    – paralyser les institutions par leur infiltration par leurs sympathisants recrutés pour leur allégeance et non pour leur compétence, afin de paralyser le pays; et
    – détruire la République, pour en finir avec la Tunisie de Bourguiba … et préparer la Tunisie à redevenir une simple province du VI éme Califat, que Hammadi Jebali appelle de tous ses vœux !

    Programme mis en route depuis le retour de Ghannouchi de son exil doré londonien, et dont les Frères musulmans ne s’écartent pas; puisqu’ils concrétisent chaque jour un peu plus, par une islamisation méthodique de toute la société tunisienne !!

    Et depuis la « révolution », les tunisiens constatent cette paralysie du pays et sa régression qui n’en finit pas, et ce dans tous les domaines …

    C’est ce que certains « progressistes » n’ont pas vu venir, aveuglés par leur ego, ne pensant qu’au poste que pourrait leur octroyer Ghannouchi qu’ils ont fini par croire indispensable et incontournable pour la vie politique tunisienne.

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