Source de craintes et d’inquiétudes d’une partie des philosophes et des sociologues à travers le monde, en raison de sa profonde influence sur la société, l’économie et même la géopolitique, l’Intelligence Artificielle constitue désormais un secteur économique compétitif avec une dimension sociétale intéressante. Le hub technologique «Tunisie», quant à lui, risque de se vider de ses atouts. Selon le professeur Faouzi Moussa, l’écosystème de l’IA en Tunisie nécessite un électrochoc pour le maintenir en vie. Entretien.


Commençons par définir l’intelligence artificielle, ce concept qui n’est pas aussi vieux mais qui n’est pas usuel non plus ?
L’intelligence artificielle est, d’une façon générale, une sous-discipline de l’informatique. Philosophiquement l’idée naquit dans les années 50 dans la tête du chercheur Alain Turing qui réfléchissait à l’invention d’une machine capable de traiter les problèmes comme le fait l’être humain. Il a, alors, créé une machine de test de Turing. Son concept repose sur l’illusion de faire croire à quelqu’un qu’il était en train de travailler sur un ordinateur alors qu’en réalité il y avait derrière la machine une personne virtuelle qui exécutait ce travail.

D’une manière plus simple, on peut définir l’intelligence artificielle comme étant la capacité de la machine à résoudre des problèmes intrinsèques à l’Homme. De mon côté, je propose une autre définition de l’Intelligence artificielle. C’est une solution alternative aux problèmes que l’algorithmique classique n’arrive pas à résoudre. Elle propose une manière différente de développer les programmes. Alors, sommairement, si on a un problème que l’informatique classique peut résoudre alors c’est tant mieux. Dans le cas contraire, on recourt à l’IA. Par exemple, programmer un algorithme pour le jeu d’échec est une entreprise très compliquée. Dans ce cas, le recours à des techniques artificielles simplifie et facilite la tâche. Et d’ailleurs, on a réussi à écrire des programmes d’IA qui ont vaincu des maitres en jeu d’échec, comme c’était le cas du champion du monde Kasaparov qui a été battu, en 1997, par Deep Blue, un logiciel informatique développé par IBM.

Le monde d’aujourd’hui s’inquiète de plus en plus d’une Intelligence artificielle dotée d’une capacité de réflexion qui peut dépasser celle de l’Homme, qui peut détruire l’humanité de l’Homme. L’IA est-elle un danger ou une aubaine?
Tout d’abord, il faut souligner que l’IA est un concept pluriel qui résout moult problèmes à la fois. Elle est essentiellement appliquée dans quatre domaines phares, à savoir la robotique, l’aide à la décision, l’interaction avec l’homme et le traitement automatique du langage naturel. Son usage dans la robotique est décliné, à son tour, en plusieurs champs d’application comme la vision automatique, la reconnaissance des formes et le raisonnement sur des connaissances; comme en médecine, un programme peut diagnostiquer une maladie et prescrire son traitement, tout en se basant sur des données stockées. Pour le deuxième domaine qui est l’aide à la décision, le recours à l’IA permet soit de conforter la décision prise adossée au savoir humain, soit d’avertir sur ses risques et retombées.

Le troisième volet qui est l’interaction avec l’homme consiste à établir un discours intelligent avec un être humain. C’est bien le cas des chats Bots conversationnels textuels et oraux qui pullulent un peu partout dans le monde. Ce sont des tentatives qui visent à mettre l’homme en interaction avec la machine via un discours qui ressemble au nôtre. Finalement, l’IA appliquée au traitement automatique du langage naturel dote la machine d’une capacité de compréhension qui lui permet d’analyser et de traiter le discours humain dans l’objectif d’exécuter les ordres émis.
Outre le volet purement technique et scientifique de l’IA, il y a un autre aspect qui est essentiellement d’ordre éthique et sociologique sur lequel des philosophes et des sociologues réfléchissent. La question, désormais posée, c’est quelle distance devons-nous prendre aujourd’hui par rapport à l’intelligence artificielle ? Maintenant qu’on a tout mis à plat, on peut dire que l’intelligence artificielle est un moyen qui permet de développer et d’élargir le périmètre de l’ensemble des capacités et des facultés de l’Homme. Il ne faut pas oublier que l’IA date des années 70 avec des passages à vide dans les années 80. A des moments donnés, on a vu l’IA proposer des choses extraordinaires, notamment dans le domaine médical. Puis, on a vu arriver la nouvelle vague de l’Intelligence Artificielle, celle qui est influencée par les données.

Faut-il s’inquiéter de l’IA ? Le débat est de mise, notamment à la Silicon Valley aux Etats-Unis où les grosses têtes du numérique débattent du futur de l’IA, des scénarios possibles. Une chose est sûre, l’IA est capable d’aider l’Homme à résoudre des problèmes dans beaucoup de domaines, notamment la médecine, le transport, le commerce électronique, etc. Cependant, un côté sombre de l’IA qui croise à la fois la robotique, la reconnaissance des formes et qui est à l’origine de la naissance des robots tueurs est en train de surgir. C’est cet aspect-là qui dérange, aujourd’hui, certains sociologues, philosophes et industriels qui ne cessent de s’interroger si arrivera le jour où l’IA se retournerait contre l’Homme. L’intelligence artificielle est, aujourd’hui, sous le contrôle total de l’être humain. Ce qu’elle crée est le pur produit de l’humain.

Il ne faut surtout pas croire qu’il y a des programmes autonomes, évolutifs, capables de générer eux-mêmes une intelligence machine qui peut développer une autre intelligence, etc. Ce n’est que de la science-fiction. En revanche, à terme nous sommes capables de produire une intelligence suffisamment autonome, toujours programmées par l’Homme mais qui peut effectivement contribuer à la destruction de l’humanité et se retourner contre ses intérêts. A ce niveau-là, il faut faire attention et je pense que tant qu’il y aura des gens raisonnables qui diront halte, je pense que nous n’arriverons pas à une situation catastrophique à l’image de ce qu’on voit dans des films de sciences fiction.

Aujourd’hui l’IA est en train d’impacter les sociétés, les économies et même les sphères politiques. Quelles sont les causes de ce gap qui existe entre ces deux mondes ? Est-ce que la Tunisie est en mesure de rattraper le retard accusé dans sa transformation numérique ?
Effectivement. Pour rejoindre votre idée sur l’impact socioéconomique et politique de l’IA, il faut rappeler que l’intelligence artificielle dont on parle à l’instant, c’est celle qui est dirigée par les données. Ce sont des programmes informatiques basés sur des modèles d’apprentissage. Plus ils sont alimentés par des données, plus ils sont capables de produire des informations et des traitements extraordinaires dans la mesure où ils génèrent une lecture différente que l’être humain n’est pas en mesure aujourd’hui de faire avec des outils informatiques traditionnels classiques. Des géants comme Google et Facebook ne cessent d’influencer d’une manière impressionnante la société. En cause : la quantité abyssale de données qu’elles génèrent. Pour pouvoir les traiter, il faut se rabattre sur des ordinateurs ultra -puissants et utiliser des algorithmes d’IA sur des machines deep learning et un tas de techniques qui contribuent à la conception de raisonnements et l’extrapolation des données.

Sur le plan économique. Il ne faut pas s’alerter beaucoup. Il est vrai qu’il y a une destruction de l’emploi chaque fois qu’une nouvelle technologie apparaisse. C’est historique. Chaque révolution industrielle est à la fois destructrice d’emplois et créatrice de nouveaux types de travail. L’exemple du commerce électronique peut être, à cet effet, édifiant dans la mesure où dans ce secteur on recrute de moins en moins d’employés commerçants avec un niveau d’enseignement basique, en contrepartie, on fait, de plus en plus, appel à des profils de plus haut niveau pour assurer la supervision et la coordination. Il va y avoir certainement un cap un peu perturbé où il y aura peut-être plus de destruction que de création d’emplois, mais à terme les pendules seront remis à l’heure, il ne faut pas s’inquiéter. L’être humain est un être très adaptatif, il va savoir s’adapter à l’évolution technologique, à la robotique ainsi qu’à l’informatisation.

Dans la sphère politique, l’IA a fait, également, son entrée. On l’accuse même d’être à l’origine des affaires d’ingérence. L’exemple le plus connu c’est le cas de Cambridge Analytica, une société qui a versé dans le côté très sombre de la technologie. Attirée par le gain de l’argent, cette société a usé et abusé des données personnelles des citoyens pour pouvoir faire du lobbying et manipuler l’opinion publique dans l’objectif d’atteindre des résultats fixés au préalable. Avant d’arriver à l’affaire de l’élection de Donlad Trump, ou celle du Brexit, il faut souligner que Cambridge Analytica a fait beaucoup de tort dans plusieurs pays, notamment en Asie, et a été accusée d’ingérence en faisant monter un candidat par rapport à un autre, en dissuadant l’opinion de voter pour quelqu’un ou en fomentant des troubles et des événements particuliers, notamment des manifestations. C’est, désormais, le côté sombre de la consommation des données personnelles.

A ce sujet, j’invite massivement les utilisateurs des réseaux sociaux, à ne pas déverser tout ce qui est en rapport avec leurs vies privées sur internet. Ils sont en train de donner du bois pour allumer le feu de ce genre de sociétés, il faut rester dans un usage complètement raisonnable. L’intelligence artificielle moins elle reçoit de données, moins elle est capable de produire, ainsi il faut faire attention à l’aspect relatif à la confidentialité. Ceci dit, Cambridge Analytica n’existe plus. Ses dirigeants top management sont poursuivis en justice parce qu’ils ont abusé des données privées des utilisateurs sans leurs consentements.

Maintenant, pour revenir à la Tunisie, il faut reconnaître que nous sommes un petit pays qui ne produit pas beaucoup de données et qui est, malheureusement, toujours figé dans une logique de consommation et non pas de production. En matière de digital, nous avons une attitude socio-économique culturelle qui implique que la consommation importe beaucoup plus que la production. Un simple tour sur le net tunisien et vous verrez qu’il n’y a pas véritablement une création de données.

Aujourd’hui, les institutions tunisiennes, qu’elles soient publiques ou privées, ne sont pas prêtes en matière de digitalisation. Est-ce qu’elles ont fait le nécessaire pour mettre en place des systèmes totalement numérisés qui produisent massivement les données ? Il faut rappeler, à ce sujet, que l’intelligence artificielle n’est pas un processus instantané qu’on met en place subitement et qui marche du jour au lendemain. C’est un processus continu, qui nécessite de démarrer sur une base mise sur pied pour l’entretenir et la développer par la suite. L’équation est aussi simple, pas de données, pas d’IA. Si les données d’une entreprise ne sont pas numérisées, il n’y a pas d’IA. Actuellement en Tunisie, on essaye de faire ce qui est possible, mais cela va très lentement. La digitalisation ne suit pas le rythme nécessaire. Il y a beaucoup de freins. Je pense que les efforts déployés par l’Etat doivent être multipliés pour rattraper le retard accusé dans cette transformation, parce que l’Etat demeure la locomotive pour toute l’économie. On voit qu’en termes de digitalisation les institutions publiques sont très loin du compte. À partir du moment où nous sommes dans une pauvreté totale en termes de données, nous ne pouvons pas produire de la richesse IA. Pour ne pas être totalement négatif, il y a des sociétés qui travaillent sur des projets et essayent de produire.

L’IA en Tunisie n’est qu’à son début. Effectivement, nous avons un retard extrêmement important par rapport aux pays développés mais avons-nous mis en place les mesures et les décisions adéquates pour combler ce gap et essayer d’entrer dans la course ? Dans le cas contraire, nous allons encore rester sur le quai et voir le train de la technologie passer. Pourquoi l’Etat n’élabore-t-il pas un programme national dédié à l’intelligence artificielle doté d’un budget qui permet d’accompagner la révolution de l’intelligence artificielle. En l’état actuel, il n’y a ni budget, ni programme national, ni stratégie IA en Tunisie.

A priori, les autorités ont mis en place une stratégie nationale de digitalisation supposée être la pierre angulaire de la révolution IA.
A vrai dire, ce programme a été mis en place il y a trois ans. Lorsque Anouar Maarouf a succédé à Noomane Fehri à la tête du département des technologies, il a affirmé qu’il faut faire accélérer la transformation digitale en Tunisie. Aujourd’hui le mandat de Anouar Maarouf arrive à sa fin et je peux vous garantir que nous ne sommes pas en train d’avancer d’un iota. L’approche papier zéro, l’intégration des ministères et des institutions publiques ne sont pas encore réalisées. Si vous essayez de faire quoi que ce soit en Tunisie, on continue à vous demander les mêmes papiers pour chaque étape, chaque service. Ce qui prouve qu’aucune administration n’est intégrée à l’autre. Et pour parler d’une façon générale, ce programme ne pointe pas directement l’IA. C’est une sorte de nébuleuse où il y a des avantages, notamment financiers et fiscaux au profit des entreprises qui s’installent dans l’espoir de recruter. Alors ce qui importe réellement c’est qu’il faut changer totalement la manière de réfléchir.

L’économie numérique tunisienne est une économie que je qualifie de Low Cost. Elle consiste à exhorter les entreprises étrangères à s’installer chez nous dans le seul objectif de créer des emplois, en contrepartie, elles bénéficieront d’avantages fiscaux. Il faut complètement changer d’attitude. La Tunisie doit et peut se transformer en une puissance numérique. Elle a tout le potentiel et toutes les capacités et les prédispositions pour le devenir.
Pour longtemps, l’Inde travaillait d’une façon verticale avec les Etats-Unis. Les Américains ont toujours demandé aux Indiens de développer. Au bout d’une vingtaine d’années, l’Inde est totalement autonome. Elle compte des sociétés cotées en bourse. Les indiens travaillent, maintenant, coude à coude avec les Américains. La Tunisie doit se prendre en main et arrêter de travailler suivant le modèle de l’économie digitale Low Cost. Nous devons créer, à juste titre, un vrai pôle de compétence et de création digitale dans le pays. Ceci permettra d’abord de freiner le fléau de départ des ingénieurs et des compétences tunisiennes à l’étranger, étant donné qu’ils sont épanouis et qu’ils vont pouvoir créer de la richesse dans le pays, et puis la création de ce pôle permettra à la Tunisie de gagner énormément de devises, via les investissements à faible coût mais à haute valeur ajoutée. A mon sens, l’IA doit être un axe à prendre d’une façon isolée.

Pourquoi insistez-vous sur l’investissement dans l’IA ?
Ce qui me pousse à proposer de concevoir un programme national auquel sera alloué un budget spécifique à l’IA, c’est que la Tunisie doit arracher sa place sur le marché international. Au moins, nous devons préserver notre positionnement international et ne pas laisser d’autres pays de même taille que la nôtre occuper la part qui nous est consacrée. Deuxièmement, ce programme nous donnera la possibilité de fournir des réponses à des problématiques économiques nationales. Nous serons surtout capables d’exporter notre savoir aux pays du Sud, essentiellement en Afrique —qui sont, par ailleurs, en train d’avancer d’une façon spectaculaire pouvant ainsi nous dépasser— mais également d’exporter vers le Nord puisque nous maîtrisons désormais des technologies dans certains domaines.

En somme, nous sommes en mesure de créer de la valeur ajoutée, donc de l’emploi et de la devise. Aujourd’hui je peux vous garantir que de plus en plus de jeunes diplômés en IA n’arrivent plus à trouver d’emploi en Tunisie. Le marché du travail dans le secteur de l’IA est relativement saturé. En cause, nous ne sommes pas sur la vague de l’IA. Nous sommes encore dans le spectre de l’informatique classique et traditionnelle. Les sociétés qui sont spécialisées dans l’IA se comptent sur les bouts des doigts. Si on appelle à mettre le paquet sur l’intelligence artificielle, ce n’est pas parce qu’on a envie de la mettre dans toutes les assiettes tunisiennes, mais c’est parce qu’on a besoin de créer un pôle de compétences dans lequel des milliards de dollars peuvent être investis. Nous devons aller à la recherche de ces fonds. Cela ne peut se faire qu’à travers un programme structuré et structurant qui permet aux entreprises tunisiennes de travailler et de croître dans ce secteur.

De nos jours, toutes les sociétés qui ont essayé de récupérer de données dans le domaine de la finance, par exemple, ont vu les portes se fermer au nez. Les données sont captées par les banques et les assurances de la place et nous savons tous qu’avec ce genre d’institutions, le processus est extrêmement lent pour ne pas dire décevant. Pareil du côté de la santé —l’un des domaines les plus sollicités par l’IA où elle a fait des miracles grâce à la collaboration et la coopération des autorités publiques qui n’ont pas hésité à fournir les données numérisées des malades. Aujourd’hui en Tunisie, les lois qui ont été votées récemment, et entrées en vigueur compliquent davantage les procédures aux start-up Health-Tech (start-up qui opère dans le domaine de la médecine) d’accéder aux données des malades. En d’autres termes, nous sommes en train d’entraver les starts-up qui souhaitent travailler sur le business médical en IA. Quand on s’adresse au secteur public, la tâche est encore laborieuse, étant donné qu’il s’agit d’une hiérarchie rigide où la prise de décisions est extrêmement lente et finit souvent sur un refus, un échec. La pyramide de décisions est tellement importante qu’à un certain stade, il y aura quelqu’un qui refuse de livrer les données étatiques. Cet état des lieux a engendré une réalité, c’est que les start-up tunisiennes qui travaillent sur l’IA rencontrent des difficultés assez importantes freinant leur avancement. Paradoxalement, celles qui ont pu réussir et exceller, ce sont celles qui sont parties à l’étranger. L’Etat doit prendre conscience qu’il est la locomotive qui impose le tempo.

En Tunisie, quels sont les secteurs les plus sollicités par les start-up de l’IA ?
En premier lieu on peut citer le domaine de la finance, même si les finetechs sont très peu nombreuses. Il y a, aussi, des start-up qui travaillent sur l’agri-tech; cependant il faut préciser qu’elles ne font pas toutes de l’IA. Seulement une petite partie commence à mettre de l’IA dans leurs technologies. Il y a, également, des start-up qui travaillent sur le secteur médical et du bien-être, sans oublier bien sûr le commerce électronique et le marketing digital. Mais y a-t-il des champions ? La réponse est négative. Y-t-il de véritables success story ? Encore une fois, pas tout à fait.
Les quelques start-up qui ont vraiment percé et qui évoluent sur un bon rythme sont les start-up qui se sont, très vite, installées à l’étranger. L’écosystème en Tunisie dans le secteur de l’IA a besoin d’un électrochoc. La Loi start-up Act a été adoptée dans l’objectif de démanteler certaines barrières pour les entreprises. C’est une mesure louable qu’on souligne. Mais c’est très peu.

Qu’en est-il de la formation académique pour cette discipline ?
Les réformes des cursus universitaires sont également victimes de la bureaucratie. Entre le moment où on décide de changer un programme et le moment d’appliquer ce changement, il faut à peu près deux années. Deux années pour une spécialité aussi sensible que l’IA sont une éternité. Aujourd’hui, ce qui se passe réellement c’est que nous avons plein d’institutions en Tunisie où on n’enseigne pas l’IA qui est,désormais, une discipline obligatoire dans les programmes des spécialités des sciences informatiques, ou bien il y a des institutions qui feignent enseigner l’IA, adossées à un programme qui date des années 80.

Or, les besoins du marché actuellement sont plutôt orientés à hauteur de 90% vers l’IA basée sur les machines learning, deep learning, data science, c’est-à-dire l’IA consommatrice de données et moins orientés vers l’IA symbolique et logique qui se base sur le raisonnement. Malheureusement, la plupart des instituts sont en train d’enseigner des cours conçus il y a une vingtaine d’années. Ces écoles doivent changer de programme pour adapter leurs formations au marché de l’emploi, qu’il soit tunisien ou international. Il est vrai qu’il y a des facultés qui ont réformé leurs programmes comme la faculté des sciences, la Supcom, l’Insat mais pour le reste la discipline est figée dans les années 80. Lorsque j’ai souligné qu’il faut mettre en place un programme national fédérateur spécifique à l’IA, c’est parce qu’il touche aussi les volets de l’enseignement et la formation. C’est lui qui va orienter les transformations. Et c’est grâce à lui que la décision de réforme va être horizontale.

Pourquoi on ne trouve pas de champion dans les Finetechs, sachant que le secteur des banques et des assurances est le plus propice et le plus ouvert aux start-up qui travaillent sur l’IA en Tunisie?
La vérité c’est qu’aujourd’hui les banques en Tunisie et même à l’international sont confortablement installées dans une logique d’économie de rente. Ce qui renvoie à l’idée que tant que l’argent rentre d’une façon sûre, la banque est dans un cercle de confort. Elle n’est pas dans le besoin de faire des transformations. Elle va continuer son petit management qui consiste à travailler et à entretenir cette économie de rente. Généralement, si les banques choisissent de faire de l’IA en Tunisie c’est pour donner l’impression qu’il s’agit d’une banque branchée digitalisée. Mais en réalité, il n’y a aucune conviction à mettre en place quoi que ce soit. Cela dit on ne ferme pas la porte à une finetch, cependant, on va lui faire croire qu’on va travailler avec elle et on va prendre un temps extrêmement important dans les collaborations et les discussions. Or, collaborer avec une finetech revient à accepter de faire du chemin avec cette boite, de l’accompagner. Aujourd’hui il y a une seule entreprise qui est en train de faire ce schéma, c’est la Poste. Hormis la Poste, les institutions financières refusent d’introduire des start-up et de leur permettre de maîtriser une partie de leurs systèmes d’information.

Comment imaginez-vous le monde de demain ? Allons-nous voir le fossé technologique se creuser davantage, ou verrons-nous le jour où la planète sera entièrement connectée ?
A vrai dire je pense qu’à ce rythme-là, nous allons voir une amplification, une intensification de ce que nous avons vu sur les 30 dernières années en matière de nouvelles technologies. En gros, des technologies naissent, arrivent à maturité. Après coup, nous nous mettons dans une position de pure consommation. Ensuite une autre vague arrive et on prend du retard pour la rattraper. Nous ne sommes pas capables, à l’image de tous les pays en voie de développement, d’emboîter le pas aux Occidentaux. La force des pays développés réside dans des mécaniques ultra efficaces et super réfléchis qui forgent un écosystème solide d’entrepreneurs, d’entreprises et de start-up pour les mettre en orbite immédiatement avec toutes les composantes du secteur. «Travaillez, nous nous occupons du reste» est leur devise. A ce rythme-là nous allons peut-être produire quelques réussites, mais se hisser au niveau d’Israël par exemple, il n’y a pas photo. On est très loin. Pourtant nous avons des capacités et les compétences de même calibre.

* Deepera.AI est une start-up qui travaille sur l’IA dans le domaine de la Finance.

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Un commentaire

  1. Ben El Haj Salem Houda

    30/11/2019 à 09:52

    MERCIIIII La presse et spécifiquement madame Marwa Ben Said pour cet interview trés riche et trés intérressant et important concernant le sujet de l’I A et les TIC et les sciences informatiques d’une manière générale avec l’une des PYRAMIDES de notre pays à savoir le PROFFESSEUR Faouzi Moussa , il est l’un des roles des médias et surtout les médias publics de donner la parole aux élites .Il faut dire que j’ai quelques remarques, mais je vais les faire tomber..

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