La représentante adjointe du Fonds des Nations unies pour la population (Fnuap) à Tunis, Rym Fayala, jette la lumière, dans un entretien avec la TAP, sur les activités du Fonds en Tunisie et donne son avis sur l’intégration de l’éducation à la santé sexuelle dans les programmes scolaires. Elle fait l’évaluation de la qualité des services de santé sexuelle et reproductive fournis aux jeunes en Tunisie et parle du manque constaté au niveau de l’utilisation des contraceptifs.


Quelles ont été les principales activités et réalisations depuis votre nomination, il y a trois ans, à la tête du Fonds des Nations unies pour la population (Fnuap) ?
En fait, les activités du Fnuap en Tunisie s’articulent autour de trois axes principaux, en rapport principalement avec la lutte contre la violence faite aux femmes, l’amélioration des services de santé sexuelle et reproductive, la réduction de la mortalité maternelle ainsi que la réhabilitation et l’intégration des jeunes dans la société tunisienne. En ce qui concerne le premier axe, nous pouvons dire que nous avons été à l’origine de l’élaboration de la loi n°58 de 2017 sur l’élimination de la violence faite aux femmes auprès des institutions gouvernementales et la société civile, ainsi que par la contribution de nos experts juridiques à la rédaction du projet et à l’organisation d’ateliers qui se rattachent au thème.
Nous avons également réussi à mettre en place cinq centres d’écoute, d’orientation et de prise en charge des femmes victimes de violence, à Jendouba, Kairouan, Gafsa et Zarzis, auxquels nous fournissons un soutien financier et technique. Ces centres ont pris en charge 2.600 femmes victimes de violence qui ont bénéficié d’un encadrement psychologique et social.
Il y a trois ans, nous avons lancé des campagnes de sensibilisation pour faire connaître le contenu de la loi sur l’élimination de la violence faite aux femmes et des activités de ces centres, outre de nombreuses autres campagnes contre le harcèlement sexuel dans le transport en commun. Nous avons également mené à bien de nombreuses études sur la violence faite aux femmes, aux adolescents et aux personnes âgées.

Qu’en est-il du reste des axes ?
S’agissant de l’amélioration des services de santé sexuelle et reproductive, nous avons élaboré un plan stratégique sur la santé de la mère et de l’enfant, qui comprend un programme d’action détaillé, adopté et mis en œuvre par les ministères concernés. Le plan en question vise à réduire la mortalité maternelle et néonatale pour la ramener à un taux de 17% pour 100 mille habitants dans les hôpitaux publics au cours de la prochaine décennie, contre 30% actuellement et 44,8% en 2010. Nous visons essentiellement à réduire à zéro la mortalité maternelle évitable.
Pour ce qui est de l’axe relatif aux jeunes, nous avons collaboré avec l’Office national de la famille et de la population (Onfp) pour créer des espaces amis des jeunes offrant des services de santé en matière de santé sexuelle et reproductive, qui fournissent des services de prévention, d’avortement et de prévention contre les maladies sexuellement transmissibles (MST). Ces espaces restent inconnus auprès de certains milieux sanitaires tels que la médecine scolaire et universitaire. Pour cette raison, nous avons axé nos efforts sur l’élaboration d’un plan en collaboration avec nos partenaires parmi les structures et organisations publiques, pour faire connaître ces espaces et les ouvrir aux foyers et aux institutions universitaires.
Nous avons également mené plusieurs campagnes de sensibilisation auprès des migrants et des réfugiés, à la fois avec l’Onfp et avec certaines associations, telles que l’Association tunisienne pour la santé reproductive, afin de les sensibiliser à leur droit aux services de santé sexuelle et reproductive et à l’avortement.

Travaillez-vous à la protection et à l’orientation des homosexuels, des transgenres et des autres groupes ?
Oui, nous avons des activités destinées à cette catégorie précaire de la société, dans la mesure où ces personnes sont confrontées à une discrimination dans l’accès aux services de santé. Nous travaillons également avec des organisations de la société civile pour sensibiliser les prostituées des lieux publics, soumises à la violence et qui manquent d’informations afin de bénéficier de leurs droits en matière de soins de santé.

Quelle est la valeur du soutien financier annuel que vous apportez aux institutions gouvernementales et aux organisations de la société civile ?
Nous mobilisons environ un million de dollars par an pour aider les institutions gouvernementales et les organisations de la société civile à éliminer la violence basée sur le genre social, à améliorer la santé sexuelle et reproductive, à réhabiliter les jeunes, outre le soutien apporté à l’Institut national de la statistique en matière de données.

Parlant des statistiques, comment évaluez-vous le niveau de disponibilité des données statistiques inexistantes dans certains secteurs ?
En fait, la Tunisie est pionnière en matière de collecte d’informations et de statistiques dans la mesure où l’Institut national de la statistique dispose d’un grand nombre de données statistiques nationales telles que le nombre de décès, de naissances, le recensement général de la population réalisé tous les 10 ans. Le problème, cependant, réside dans la fragmentation des données statistiques entre les structures publiques, en l’absence d’une base de données unifiée et au vu de la dispersion des observatoires tels que l’Observatoire national de la jeunesse et l’Observatoire national de l’enfance, ainsi que la non-activation de l’Observatoire national contre les violences faites aux femmes.
Nous travaillons actuellement avec l’Institut national de la statistique pour mettre au point une plateforme permettant de recueillir des informations sur les objectifs de développement durable des Nations unies. La réussite de cette base de données reste néanmoins tributaire du niveau d’échange de données entre l’Institut et le reste des structures publiques concernées.

Comment appréhendez-vous la polémique déclenchée par l’inclusion de l’éducation à la santé sexuelle dans les programmes scolaires ?
Nous avons été à l’origine de cette initiative visant à sensibiliser les jeunes pour qu’ils soient en mesure de se protéger contre les risques potentiels, qu’il s’agisse d’agressions sexuelles, de prévention des MST, de grossesse hors mariage, d’exploitation et d’autres phénomènes. Nous avons constaté que les adolescentes étaient peu sensibilisées. Il ressort d’une étude récente menée par le Centre de recherches, d’études, de documentation et d’information sur la femme (Credif) que 60% des adolescentes interviewées n’ont pas connaissance des moyens de contraception.
Il existe donc un besoin pressant à intégrer ce thème dans le programme scolaire, au regard de la recrudescence de phénomènes dangereux tels que les MST, les grossesses hors mariage, les agressions sexuelles et les viols, comme ce fut le cas lors du viol dont ont été victimes les élèves d’un instituteur à Sfax en mars 2019. Nous avons donc initié une campagne de sensibilisation auprès du ministère de l’Education, qui a adopté cette initiative et l’a incluse dans le programme à partir de janvier prochain dans 10 gouvernorats au niveau des écoles primaires, des collèges et des lycées.

Selon une étude réalisée dans les gouvernorats de Tataouine et de Sousse sur l’inclusion de l’éducation en matière de santé sexuelle dans le programme scolaire, nous avons constaté une acceptation chez les différentes communautés. Contrairement à ce que certains pensent, il ne s’agira pas d’une matière scolaire autonome. Elle sera enseignée dans le cadre d’autres matières, à l’instar des sciences de la vie et de la terre, de l’éducation civique, et les matières d’arabe et de français, etc. Il sera question pour les niveaux préliminaires, de transmettre des connaissances basiques sur les parties du corps humain et les moyens de se prémunir des dangers potentiels, et non pas de traiter du thème des rapports sexuels comme l’entendent certains.

Comment évaluez-vous le niveau des services sanitaires et psychologiques destinés aux femmes victimes de violence ?
Nous avons enregistré quelques réussites mais nous sommes encore loin de ce que nous espérons réaliser en matière d’encadrement de ces femmes. Nous disposons à l’heure actuelle d’un projet mis en place en collaboration avec l’Onfp visant à former 15 mille professionnels de la santé sur la manière de prendre en charge les femmes victimes de violence et nous avons formé 2.500 personnes jusqu’à l’heure actuelle. L’encadrement psychologique fourni par les organisations de la société civile reste limité à cause du nombre réduit des psychologues et ne pourrait être assuré à toutes les femmes victimes de violence.

Qu’en est-il des plaintes émanant de certaines associations qui estiment que l’Etat s’est désengagé de la distribution de contraceptifs ?
Selon la dernière étude réalisée conjointement par l’Institut national de la statistique et le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) sur les indices de la mère et de l’enfant, l’utilisation des contraceptifs a régressé à 50,7% actuellement, contre 62% en 2012. Le plus préoccupant est le taux élevé des personnes ayant souhaité faire usage des contraceptifs sans que leur demande soit satisfaite, selon les témoignages que nous avons recueillis. En conséquence, nous nous préparons à mener une étude pour déterminer les causes de cette déficience et sonder les potentiels changements dans les attitudes et les comportements des femmes concernant le recours à ces moyens.

TAP

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