Propos recueillis par Tarak GHARBI


Qui dit football à Nabeul, dit Ayed El Kamel. Le talentueux milieu relayeur des années 1960 et 1970, aux trouvailles techniques déconcertantes, allait se reconvertir en entraîneur qui a roulé sa bosse un peu partout, marquant l’histoire du sport-roi dans tout le Cap-Bon. Parti dans les années 1970 tenter sa chance en tant que joueur-entraîneur en Allemagne, il fit vite de renouer avec son club de toujours «qui a été le premier au Cap Bon à évoluer dans la difficile Ligue 2», se plaît-il à rappeler.
Rencontre avec un sportif qui continue de se passionner pour sa raison d’être par le biais de la formation des jeunes au sein des académies de football. 


Ayed El Kamel (à droite) entraîneur au long cours

Ayed El Kamel, tout d’abord, comment êtes-vous venu au football ?
Dans les matches inter-quartiers, comme tous les footballeurs de l’époque. Compte tenu de notre condition sociale modeste, ma tante Manoubia a insisté auprès de mon père Mohamed, boulanger de son état, pour que nous soyons inscrits, mon frère Daoud et moi, à la Khayria. Pourtant, mon père voulait me confier à un artisan-potier. A la Khayria, on peut suivre sa scolarité tout en étant pris en charge par l’Etat. J’y ai décroché un CAP de menuiserie. Dans cette institution située à Dermech, j’ai trouvé Ali Selmi, Ali Rtima, Amor Dhib… Nous jouions régulièrement contre les équipes de quartier de la banlieue nord. Durant les vacances scolaires, je jouais avec l’équipe de mon quartier El Bhayer, à Nabeul, qui comprenait les Nana, Zoufri… Et c’est Abdelkader Taguia qui m’a découvert dans un de ces joyeux matches de quartier. Mon frère Daoud étant déjà parti jouer pour le Club Africain sans avoir toutefois signé de licence, le recruteur clubiste Azouz Denguir était venu me chercher en faveur du club de Bab Jedid.
Toutefois, Taguia, qui m’a adopté et auquel je dois tout, a rejeté l’idée de mon départ au Parc «A». C’est d’ailleurs lui qui allait m’intégrer par la suite à la municipalité de Nabeul où j’ai travaillé du 1er juillet 1962 jusqu’en juillet 2001. J’ai pris ma retraite alors que j’étais chargé du personnel.

Quels furent vos entraîneurs ?
Le Franco-Hongrois Friedman dit «Bijou», venu en Tunisie en même temps que les fameux Fabio et Kristic, l’Italien Ricci, Taoufik Ben Slama. Le meilleur reste incontestablement Friedman. Le SN n’a pas voulu lui renouveler le contrat parce qu’il a réclamé une augmentation de 10 dinars de son salaire qui était de 70D. Il faut dire que ce montant-là valait quelque chose en ce temps-là.

Quelles qualités vous reconnaissait-on ?
J’évoluais au poste de demi relayeur. J’avais la clairvoyance, l’intelligence du jeu, le timing et le réflexe technique. En fait, la qualité technique est innée, on l’a ou on ne l’a pas. Le travail sert à polir ces qualités. Et c’est dans les parties de quartier, à Dermech et à Nabeul, que j’ai pu développer ces qualités. Entraîneur, j’ai toujours laissé les jeunes s’exprimer librement. Je suis contre le «tacticisme» exacerbé.

N’avez-vous jamais été tenté de partir dans un autre club ?
Kaffala a voulu m’engager au ST. Mais je ne regrette pas d’être resté au SN qui m’a garanti un boulot.

Vous êtes parti en 1973-74 jouer et en même temps entraîner en Allemagne. Comment cela s’était-il passé ?
J’au joué à Horressen 1919. Le président du club, Shnupp, m’a recruté après m’avoir regardé jouer un match amical disputé à Nabeul contre son club. On a fait (2-2), et j’ai inscrit les deux buts nabeuliens. J’étais parti alors que j’avais en main un diplôme français d’entraîneur obtenu à l’Institut national des Sports, en France, dans un stage conduit par le directeur technique national de la fédération française, Georges Boulogne, et auquel ont participé Robert Herbin, Michel Hidalgo… Parmi 180 participants, il y avait aussi côté tunisien Noureddine Diwa, Slah Guiza, Jameleddine Naoui… Après une seule saison dans l’ex-RFA, où on s’entraînait six fois par semaine (contre trois ou quatre ici), Habib Ladhib, le président du SN m’a demandé de revenir.

Vous exercez actuellement à la tête de votre propre Académie de football privée. Croyez-vous que les Académies peuvent remplacer le foot de quartier d’antan ?

On n’ a pas tellement le choix. Devant l’extinction des grands espaces dans les quartiers, la seule alternative reste l’Académie qui représente «un quartier surveillé». Il faut abolir les feuilles d’arbitrage pour laisser les plus jeunes s’exprimer spontanément, et éprouver le plaisir de jouer. J’ai entraîné, au Stade Nabeulien, Habib Karma qui a été retenu en 1965 au concours des Jeunes footballeurs. Il faut réhabiliter ce concours qui a sorti plein de futurs talents qui allaient marquer l’histoire de notre football. Il faut également remettre sur pied les sélections régionales et le sport scolaire et universitaire. Ce sont de précieux foyers de détection des talents. Au sein de l’Académie du SN, j’ai formé les Chelly, Triki, Slimane…

Quel est votre meilleur souvenir ?
Notre première accession en L2. Nous avons battu l’AP Soliman, et j’ai inscrit le but de la victoire.

Et le plus mauvais ?
En 1967. Nous devions battre l’ES Beni Khalled pour participer au match barrage contre le FC Djerissa. J’ai été blessé. Au match barrage, je n’ai dû d’être aligné qu’aux soins prodigués par Ahmed Hadidane. Malheureusement,les douleurs m’ont repris après 5 minutes de jeu. .J’étais incapable de bouger. Le règlement interdisant alors les changements, j’étais resté sur le terrain uniquement pour faire de la figuration durant tout le reste du match.

Votre plus beau but ?
Contre la JS Omrane, de l’extérieur du pied gauche dans les bois de Kaâouana. En 1963, j’ai marqué un joli but à Ayachi, le gardien du Stade Soussien qui a fusionné avec l’Etoile Sportive du Sahel, dont les activités furent gelées. En 1967, j’ai inscrit un but d’un lob du rond central du terrain au keeper italien du Kram. Ah ! Si nos matches étaient télévisés …

Au stage d’entraîneurs, en juillet 1973 à l’Institut national des sports, en France

Vous tentez de lancer un nouveau club, l’Union Sportive de Nabeul. Pourquoi ce projet ne décolle-t-il pas ?
Depuis 2017, avec Mohamed Ghalloussi et Kamel Gannar, nous mettons sur pied une expérience capable de soulager le Stade Nabeulien où on veut manifestement se consacrer aux autres disciplines, notamment le basket-ball et le handball. Nous encadrons 180 jeunes des catégories Écoles, minimes et cadets. Après avoir obtenu l’autorisation de la municipalité de la ville et une prime, nous attendons le feu vert des autorités fédérales. Et nous ne comprenons pas pourquoi on nous priverait de cette possibilité de relancer le sport-roi à Nabeul qui n’a que rarement brillé dans cette discipline.

Justement, pourquoi le foot peine-t-il à décoller à Nabeul ?
Phénomène inexplicable pour le commun des sportifs: à Nabeul, les gens ont de tout temps privilégié le basket, et jadis le hand par rapport au foot. C’est une question de culture, d’affinités et de passion. Pourtant, le SN a régulièrement enfanté de grands footballeurs. Dans les années 1980, il a raté une chance historique d’accéder en Ligue 1, terminant troisième les barrages derrière l’AS Gabès et le COT qui allaient assurer leur promotion. Tout le budget du SN, ou presque, va vers le basket. On ne laisse que des miettes au foot. Or, on sait que l’argent est le nerf de la guerre !

A votre avis, quel est le meilleur joueur de l’histoire du football tunisien ?
Tarek Dhiab qui réunit toutes les qualités requises. Il trouve vite les solutions qui se posent en cours de jeu. Il y a aussi Hamadi Agrebi, Noureddine Diwa, Farzit, Abdelmajid Chetali, Taoufik Ben Othmane…

Et de l’histoire du SN ?
Hamadi Chouchane, qui allait évoluer à l’Etoile Sportive du Sahel. Mohamed Ben Ameur, aussi, qui a failli signer pour l’Espérance Sportive de Tunis en même temps que Naceur Chouchane qui reste l’enfant du Stade Nabeulien.

De qui se composait le SN de votre époque ?
Chouchane, Hedi et Ridha Daâs, Ahmed Safi, Ahmed El Abed, mon frère Daoud, Abderrazak, Hassène Zegdane, Bechir Braiek, le gardien Khayati dit Taco… Par la suite, il y a eu Sami Bououd, Anis Falah, Lassaâd Sassi, Anouar Hariga, un des meilleurs gardiens du pays, Abdelhafidh Jazi, Faouzi Sammoud, Mohamed Chelly, Moez Tarhouni, Mohamed Trabelsi, Lotfi Jazi, Sabeur Hajji, Mohamed Ben Ameur, Nejib Mhir…

Vous exercez depuis le début des années 1970 en tant qu’entraîneur. Quelles sont vos meilleures performances ?
L’accession avec le Stade Nabeulien, le Club Sportif de Korba et l’Olympique du Kef. Par trois fois, j’ai évité au SN la relégation. Je faisais office de «sapeur-pompier», en quelque sorte.

Quelle est à votre avis la différence entre le foot d’hier et d’aujourd’hui ?
La technique et l’intelligence du jeu étaient meilleures avant. Maintenant, le jeu est nettement plus physique, plus rapide. Il y a davantage d’intensité et de rythme parce que les joueurs sont devenus nettement mieux préparés.

Que représente pour vous le SN ?
C’est toute ma vie. Il m’a forgé et donné une chance pour devenir quelqu’un dans la société. J’appartiens à la génération née avant l’Indépendance. Et, croyez-moi, ce n’était pas évident du tout de trouver une place au soleil. Dieu merci, je suis un homme comblé. Et je le dois en grande partie au SN qui m’a éduqué aux valeurs du travail, de la générosité, du sacrifice et de la droiture.

Une passion: la formation des jeunes (ici avec ceux du SN)

Vous avez joué à côté de votre frère, le défenseur central du SN, Daoud. Est-ce un avantage d’avoir un frère dans la même équipe ?
Indiscutablement. Daoud a servi d’exemple pour moi.Il a deux ans de plus que moi. Il a commencé latéral gauche où il a peiné à s’imposer. Mais il a vite trouvé ses repères à l’axe défensif. On l’appelait «Mouss» (couteau), ce qui en dit long sur son jeu viril et engagé, toujours dans le respect de l’adversaire et des lois du jeu. Avant que l’entraîneur commence sa séance, je faisais avec lui une quinzaine de tours de piste. Notre mise en train à nous deux. Notre hygiène de vie a été irréprochable. Et c’est comme cela que nous avons fait une aussi longue carrière.

Parlez-nous de votre famille
En 1976, j’ai épousé Fatma Mghirbi. Nous avons trois enfants: Anis, 44 ans, qui travaille dans l’éducation au Brésil, et qui a quatre enfants, Boutheina, 42 ans, fonctionnaire à la Ligue régionale de football, et mère de trois enfants, et Meriem, 27 ans, titulaire d’un mastère des beaux arts et qui est actuellement enceinte.

Si vous n’étiez pas dans le foot, dans quel autre domaine auriez-vous exercé ?
Dans le foot, aussi. Parce que toute mon existence est rythmée par les activités sportives, par la passion du ballon, par ces émotions que nul autre domaine ne peut apporter. Mon père Mohamed et ma mère Zohra Chelly m’ont donné toute la liberté de me frayer un chemin dans la vie. Eh bien, j’ai choisi celui-là. Et je ne le regrette pas, loin s’en faut !

Quels sont vos hobbies ?
La marche trois fois par semaine avec mes amis Kamel Gannar et Hedi Daâs, la plage hiver et été. Je regarde à la télé le foot européen et les plateaux politiques.

Enfin, êtes-vous optimiste pour l’avenir de la Tunisie ?

Notre pays possède tous les atouts pour réussir la transition démocratique. A condition de se montrer solidaires avec les classes démunies. Il est inadmissible de trouver encore des gens dans un tel état de pauvreté. Avec un minimum de savoir-vivre et de solidarité, la Tunisie ira mieux.

Digest
Né le 8 décembre 1943 à Nabeul
Première licence: 1953 au SN
Premier match seniors: 1961 Barrages à Hammam-Lif contre l’AS Djebel Jeloud (victoire 2-0 du SN, deux buts d’El Kamel)
Dernier match: 1975 contre le FC Djerissa.
A joué en 1973-74 au SV Horressen 1919 (Allemagne)
Carrière d’entraineur: SN, CSK, OK, USA, EBSBK…
Palmarès d’entraîneur : accession en L1 avec le CSK et l’OK, plusieurs accessions avec le SN en L2
Directeur en 2004 de l’Académie du SN, et depuis 2010 d’une Académie privée.
Ancien fonctionnaire chargé du personnel à la municipalité de Nabeul parti en 2001 à la retraite.
Marié et père de trois enfants.

Propos recueillis par Tarak GHARBI

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Un commentaire

  1. khaled

    11/12/2019 à 14:00

    Monsieur Ayed, une légende du football Nabeulien, l’un des meilleurs dans l’histoire du football Tunisien et un grand monsieur que je respecte énormément.

    Répondre

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