Intervenant lors du premier panel qui a porté sur le thème «La crise économique et le rôle de l’Etat», Habib Karaouli n’a pas mâché ses mots pour décortiquer la situation économique, en connaître les tenants et les aboutissants.


Le banquier a essayé de donner un diagnostic qui semble cohérent et qui soit le plus conforme à la réalité, pour avoir un Etat capable d’être plus efficace en matière de mise en œuvre des décisions et de mise en application des différentes réglementations.

La corruption, la gouvernance, l’exemplarité… un vrai casse-tête
D’après Karaouli, la corruption n’est pas le seul handicap qui entrave le développement du pays. Il existe un autre élément capital qu’il faut toujours adjoindre à ce fléau qui est la mauvaise gouvernance ou la non-gouvernance. Malheureusement, on ne prête pas suffisamment attention à ce couple, à l’heure où le coût de la mauvaise gouvernance est supérieur à celui de la corruption. Ce constat a été confirmé par le président du Haut comité du contrôle administratif et financier (Hccaf). A cet égard, la gouvernance, si elle est bonne, reste un élément clé dans l’exercice des pouvoirs politiques, économiques et administratifs pour gérer les problèmes du pays à tous les niveaux, et mobilisant tous les groupes sociaux afin de conduire à fonder les priorités économiques, politiques et sociales sur un large consensus dans le pays.

Un autre élément de la même importance, c’est l’exemplarité. L’Etat ne peut pas légitimement avoir de l’autorité ou exiger de tous les opérateurs d’obéir à ses réglementations si lui-même n’est pas exemplaire. Or, dans l’état actuel des choses, le gouvernement tunisien est loin d’être exemplaire en matière de respect de la législation et de la réglementation en vigueur, et ce, en introduisant de la symétrie et une espèce de concurrence déloyale vis-à-vis des opérateurs privés. «Le meilleur exemple en est le code des télécoms qui est très clair, un actionnaire dans une compagnie de télécom ne peut pas être actionnaire dans d’autres, alors que l’Etat tunisien est actionnaire dans les trois opérateurs téléphoniques…Un autre exemple frappant, on a une loi qui date de 1991, qui organise la concentration sectorielle et qui limite à 30% le poids de chaque opérateur dans un secteur, alors que l’Etat est présent de manière supérieure, notamment dans les secteurs des banques et des finances», souligne le banquier.

Du blocage à l’investissement
Pour la législation, Karaouli indique qu’il a fait, depuis un bon moment, le pari qu’on peut rester dans ce pays sans aucune production législative additionnelle ! Il existe, bel et bien, de nombreuses réglementations qui sont déjà mises en place et un cadre légal pour le Partenariat Public Privé (PPP) depuis des années sans qu’ils ne soient réellement engagés. A cet égard, Habib Karaouli estime que la multiplication des lois ne fait qu’imposer un blocage à l’investissement. S’y ajoutent des procédures administratives lourdes sur fond de mode de gouvernance loin d’être optimal et efficace. «On a un cadre législatif et réglementaire tellement fourni et dense qu’il peut couvrir toutes les situations possibles et imaginables !

On a annoncé des PPP sans les avoir vus. Même quand on a eu une loi qui cadre ces PPP, aucun projet n’a été concrétisé, car on a une spécialité typiquement locale, c’est que les lois sont faites pour densifier, complexifier, inhiber… Elles ne sont pas faites pour ouvrir la voie aux différents entreprises et projets possibles pour leur faciliter les procédures nécessaires. Depuis des années, les dizaines de lois qui ont été promulguées ne cessent de bloquer l’investissement et les exemples ne manquent pas. A cet égard, il faut arrêter et rompre avec cette idée que pour réformer il faut des lois nouvelles», souligne-t-il.

La portée de la politique de ciblage industriel
A une question sur la nécessité d’avoir une politique de ciblage industriel, Karaouli indique que cet élément est indispensable et appelle à un nouveau modèle industriel. «Le modèle industriel que nous avons connu depuis l’Indépendance a fait son temps et on est passé d’un Etat «quasiment omnipotent», «omniprésent», «planificateur», «intervenant dans tous les secteurs», à un Etat qui voulait susciter l’initiative privée, à un Etat régulateur, etc. Au fil des années, la conception même d’Etat a changé, et on parle, aujourd’hui, de l’industrie 4.0 et de l’intelligence artificielle. D’où la nécessité de projeter et d’anticiper pour ne pas rater cette nouvelle révolution», affirme-t-il.

Karaouli ajoute que quand on met les choses à plat, on constate l’existence d’avantages compétitifs qui sont incontestables sur un certain nombre de domaines (innovation, intelligence artificielle, technologies de l’information et de la communication…) et qu’on n’utilise pas. «On n’a aucun outil de l’Etat pour développer l’un de ces secteurs, alors que dans tous les pays du monde, le financement de l’innovation se fait par l’Etat et non pas par le secteur privé. Donc, l’Etat tunisien ne peut pas échapper à sa responsabilité pour amorcer encore une fois le secteur industriel. On a des avantages et il faut mettre le paquet sur cela en termes de formation des ressources humaines, qui sont actuellement en train de partir et de quitter le pays parce qu’il n’y a pas suffisamment d’opportunités», souligne-t-il.

Le deuxième secteur où on a réellement des avantages compétitifs, c’est l’industrie agroalimentaire. «La Tunisie peut être championne dans ce domaine, alors qu’elle est en train de négliger tout cela.
Avec l’industrie agroalimentaire, on touche également à l’agrobusiness, à l’agrobiologique… On a, donc, des avantages compétitifs incontestables, mais il faut revoir la politique industrielle, l’enrichir, la diversifier et aller là où les autres ne peuvent pas nous atteindre… Il faut, à cet égard, passer un gap et changer de modèle, ce qui nécessite une volonté politique au plus haut niveau.

Les secteurs industriels répondront favorablement à cette initiative car les investisseurs, notamment les jeunes et les startuppers, ne demandent rien, ils demandent qu’on leur foute la paix», affirme Karaouli.
Pour en finir avec cette question, il indique que les initiatives prises en termes de stratégies industrielles relèvent souvent de tentatives isolées dont l’impact a été fort limité. L’orientation de la politique industrielle au cours des dernières années va plutôt dans le sens de la politique des créneaux alors que des pays concurrents ont adopté et mis en œuvre des stratégies industrielles agressives qui ont apporté rapidement leurs fruits. «L’explication de l’inefficacité de nos stratégies industrielles se situe également et souvent dans l’absence d’une mise en œuvre sérieuse du choix de politiques industrielles capables d’optimiser les avantages comparatifs, désormais dynamiques, et de renforcer l’attractivité des sites de production… Il y a lieu d’ajouter également le manque, voire l’absence d’une vision globale et intégrée de toutes les composantes du système industriel, vision à même de contribuer à la construction d’écosystèmes industriels performants», a-t-il conclu.

Pas de problèmes de ressources humaines
Sur un autre plan, Karaouli indique qu’en Tunisie, on n’a jamais un problème de ressources humaines, mais on a un problème d’emploi, de capacité d’indentification des projets, notamment structurants et de capacité de mise en force de ces projets.
«Chez l’AFD, il y a un milliard d’euros qui est en attente d’être employé. D’autres ressources mises à la disposition de la Tunisie de la part de l’Union européenne n’ont pas été traitées. Idem pour la Banque mondiale. Donc, les ressources sont là et il nous ne manque que de mettre en force les projets rentables», souligne-t-il.
Il ajoute qu’on a une des meilleures constitutions dans le monde sur le plan des libertés et des droits. «Notre Constitution parle de toutes les libertés et droits, sauf celui d’entreprendre ! Il n’y a pas un mot dans la Constitution tunisienne sur la liberté d’entreprendre. Il y a une tentative qui a été proposée, mais qui a été rejetée», regrette-t-il.

Plus d’Etat ne tue pas l’Etat !
Karaouli affirme qu’en temps de crise, il faut plus d’Etat pour mieux d’Etat. «Dans les moments difficiles, il y en est des Etats comme des entreprises, des familles, des groupes, des corporations… Il faut resserrer le commandement, les lignes de passage et de décisions parce qu’il faut de l’agilité, de la célérité…Il faut responsabiliser les gens et non pas ouvrir les portes à la «responsabilité collective», qui est un concept absolument cruel puisque cette dernière conduit à «l’irresponsabilité individuelle». Donc, l’Etat est légitime pour intervenir lorsqu’il y a une menace systémique, et ce, afin de résoudre le problème de manière à ce que le secteur privé puisse retrouver sa vitalité. A mon sens, il n’est pas illicite que l’Etat intervienne momentanément pour être la locomotive…

Il faut être lucide à ce niveau-là, car on ne peut pas demander, dans l’état actuel des choses, à l’investissement privé domestique d’aller investir dans les 13 gouvernorats qui sont des régions défavorisées. Ajoutons à cela que les statistiques sur les intentions d’investissement de l’Apii pour les 8 premiers mois de 2019 indiquent une décélération de 52% des intentions d’investissement dans ces régions, alors que dans certaines régions, c’est de la désindustrialisation et du désinvestissement. Si face à cette nouvelle problématique, l’Etat ne met pas en place des programmes pour réhabiliter et restructurer les infrastructures, nous allons vers le chaos et le désordre. On a donc besoin d’un gouvernement qui doit appuyer, impulser et protéger un certain nombre d’activités», explique-t-il, ajoutant qu’en temps de crise, il est impératif que l’Etat soit beaucoup plus fort et qu’il doive développer des politiques publiques de transport, d’enseignement, etc.

Concernant la taille de l’Etat, Karaouli indique que cette question est importante mais la théorie ne nous aide pas parce qu’ autant, on ne peut pas calculer l’endettement optimal d’un Etat et donc il est difficile de configurer la taille idéale d’un Etat. C’est pour cette raison qu’on doit revenir sur la «contextualisation», car la taille de l’Etat n’est pas valable en tout temps et en tout lieu et elle est une validité spatiale et temporaire, selon les exigences. «Depuis 1956, l’Etat tunisien est, à chaque fois, ajusté en fonction des impératifs du moment. Donc, ce sont les exigences du moment qui font ajuster la taille d’un Etat et ces moments sont temporaires, puisque dès que les objectifs sont atteints, on les change», souligne-t-il.

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Un commentaire

  1. Garci Naceur

    12/12/2019 à 02:10

    Monsieur Karaouli se permet d’évoquer la bonne gestion et de parler de gouvernance alors qu’il est en même temps président du conseil d’administration et directeur général de sa banque. Par ailleurs j’aimerais bien que ce monsieur nous parle des performances de l’établissement qu’il dirige et de son apport à l’économie tunisienne !!!

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