Nouveau long métrage de Jilani Saâdi, «Bidoun 3, encore plus loin» est actuellement à l’affiche. On retrouve, dans cet opus, l’univers du réalisateur resté fidèle à sa méthode de production qui génère un style cinématographique particulier. Le détail.

Dans la continuité des deux précédents films de la série, «Bidoun 3» obéit, et c’est là un parti pris du réalisateur, aux mêmes méthodes de production générant un style cinématographique particulier. Ces méthodes sont mises au service d’un récit traitant de personnages de la marge : des anti-héros en rupture avec une société moribonde et étouffante en quête de libération et de liberté.

Enfin, la ville de Bizerte, filmée de jour comme de nuit, est toujours, telle un personnage, au centre la série «Bidoun». Ainsi, «Bidoun 3» est, à l’image des précédents, produit sans subvention et sans autorisation de tournage d’où leur titre qui nous renvoie «au film sans…» ou «aux gens sans…».La méthode de production choisie suppose, donc, une grande économie de moyens nécessitant un temps de tournage limité, onze jours en tout, une équipe technique légère et une petite caméra polyvalente «GoPro» qui impose une certaine qualité de filmage : images circulaires, pixelisées, par moments floues, et donc un style particulier, selon les parti pris du réalisateur.

Ces choix récurrents de production et de filmage datent depuis 2012 avec «Bidoun 1», un court-métrage de 20 mn, suivi de «Bidoun 2», un long métrage réalisé en 2014. Sur le fond, les marginaux sont des personnages récurrentiels chez Jilani Saâdi et il en est ainsi dans «Bidoun 3» aussi bien pour Momo (Rached Zammouri) que pour Douja (Lina Eleuch).Soixantenaire, Momo vit une profonde dépression après la mort de sa mère et la perte de ses illusions, il traîne sa tristesse, sa souffrance, son désarroi et sa haine de la société jusqu’à sombrer dans l’alcoolisme…

Douja, 20 ans, quitte Bizerte, sa ville natale, pour s’adonner, contre le gré de ses parents, à son unique passion : le chant. Le réalisateur filme ces deux parcours qu’on découvre à travers un montage alterné, car en apparence rien ne prédestinait la rencontre des deux personnages. Mais leur errance et leur désir d’en découdre avec une société oppressante et asphyxiante, les unit le temps d’un vengeance.

Errance et souffrance
Leur solitude et leur errance sont dues à un rejet de la société: Momo est agressé par un groupe d’intégristes qui brisent ses bouteilles d’alcool et brûlent sa maison. Il a perdu tout espoir et même la scène où il se bat sous les éoliennes, tel Don Quichotte, contre des hommes barbus en djellabas, n’est qu’illusion. Pour lui «c’est l’agonie sociale», il pense que seule la mort le délivrera de son pesant désespoir.

Douja, elle, est larguée par son petit ami (Noureddine Mihoub) machiste, opportuniste et hypocrite en diable, dans l’obscurité de la nuit, sur l’autoroute déserte de Bizerte. Et c’est là que les deux parcours se croisent, tout au long d’une nuit où Douja inverse les rôles, les codes et les stérotoypes. Cela en ridiculisant celui qui l’a largué.

Chacun portant sa lanterne, ou la petite lumière de son destin, leurs routes vont forcément se séparer. Car Momo fait partie et représente le passé en tant qu’ancien chanteur devenu aphone et sans voix, au sens propre et symbolique, dans la mesure où il ne peut plus agir et avancer plus loin.
Celle qui ira plus loin, c’est bel et bien Douja, ce personnage féminin tourné vers l’avenir. «Le futur est femme» semble nous dire le réalisateur tant il nous montre Douja déterminée à aller plus loin dans sa quête d’art et de liberté, dans la scène où elle avance sur la voie libre et ouverte de l’autoroute de Bizerte. Ainsi, fidèle à son style, Jilani Saâdi opte pour un cinéma de fiction aux allures de documentaire générées par l’improvisation des acteurs dans certaines scènes.

Il opte, également, pour un cinéma du mouvement : caméra portée, travellings avant, acteurs en errance, quoique, parfois, les choix des angles de vue ne sont pas du plus bel effet.

Le film est porté par des acteurs au jeu sobre et naturel, telle Lina Eleuch qui a su donner vie aux personnages, dans ses multiples facettes, entre autres, celle de Douja la chanteuse et l’interprète de chansons du patrimoine, arrangées par Selim Arjoun, qui ont rythmé l’action. Cependant, si la chanson «Adhab» (souffrance) de Farid Al Atrache est pleinement justifiée dans le générique de début, tant elle annonce le ton et l’atmosphère du film, il est clair qu’elle ne l’est plus du tout dans le générique de fin. Car elle est loin de véhiculer cette lueur d’espoir incarnée par Douja. Même si le chemin de la liberté rêvée et tant désirée s’avère encore long.

Par Samira Dami

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