Cinéaste atypique, Jilani Saâdi n’a jamais voulu être dans le «mainstream» du cinéma tunisien et même mondial. Son retour à Tunis après de longues années en France fut fortement soutenu avec son premier long métrage «Khorma», presse et public étaient unanimes, images nouvelles et propos nouveaux. Avec «Le mariage du loup» la dose commençait à se corser et on commençait à être dérangés, bousculés par sa démarche. «Bidoun 1, 2, 3» sont des films qui ont confirmé l’image de Jilani Saâdi comme un outsider, un cinéaste à contre-courant, un cinéaste libre et affranchi. Entretien.

Enfin «Bidoun 3» est en salles,  quel sentiment avez-vous une fois ce film livré au public ?

Soulagé car à un moment donné je pensais qu’il ne sortirait jamais, cela fait plus d’une année qu’il est fini mais la sortie a tardé comme lors de mon précédent film. La réaction du public est positive, l’on rit par moments et l’on ne s’ennuie pas. Le public était curieux, intrigué mais pas dérangé. Il y avait, dans ce film, le rythme qui convient à un public ordinaire. Et, bien sûr, nous avons fait une belle soirée à Bizerte avec débat. La presse est aussi assez positive et j’en suis content.

Faisons un retour sur la genèse de «bidoun»?

Tout a commencé avec les rencontres cinématographiques de Bizerte que j’avais organisées en 2012. J’ai invité des cinéastes, des artistes conceptuels et des critiques et il y a eu un long débat autour de ce que je veux tourner. Après de longues discussions j’ai écrit un texte intitulé «Bidoun» qui signifie «SANS». C’étaient des interrogations auxquelles j’ai essayé de répondre et je me disais : Pourquoi ne pas faire de films qui seraient aussi efficaces que les films de la révolution, des films faits avec des appareils téléphoniques ou de petits appareils. Etre libre pour filmer quand je veux, où je veux, sans contrainte et sans contrôle. L’autorisation de tournage était aussi devenue de plus en plus complexe et pour moi cela empêchait de faire un cinéma libre sans autorisation, sans budget, sans argent.

Comment, alors, continuer à faire des films dans tout ce qui va avec ?

Il y a eu aussi l’affaire d’El Abdellia et j’ai vu le ministre de la Culture de l’époque, lors d’une conférence de presse, dire qu’il allait porter plainte contre les artistes qui, pour lui, avaient causé cet incident… Ce fut un choc pour moi, comment le ministre de la Culture, qui est supposé aider, protéger et soutenir les artistes, pouvait avoir cette position-là. J’ai vu qu’on allait vers l’inconnu. Ma première réaction était alors que je ne pouvais plus accepter ou demander de l’argent à un ministre qui porte plainte contre les artistes. Et «Bidoun 2» fut tourné en 2013.

Ce film vous a fait du tort et vous êtes devenu «persona non grata», quelles étaient les raisons ?

Après «Bidoun 2» je suis devenu une personne indésirable. Une vraie cabale s’est dressée contre moi et on ne voulait même pas m’adresser la parole. La démarche que j’avais choisie dérangeait la profession… J’ai décidé de continuer avec «Bidoun 3» parce que personne ne décide de ma démarche, c’est pour cela que je suis mon propre producteur, c’est pour avoir cette liberté-là, pour pouvoir décider.

Pensez-vous que c’était réellement prémédité pour entraver votre démarche ?

Depuis 2009 on m’a toujours refusé toute forme d’aide même pour «Bidoun 2» qui était en compétition officielle aux JCC et qui n’a pas été acheté par le ministère de la Culture. C’est-à-dire que ce film n’existera pas dans les archives de la cinémathèque tunisienne. C’était une réelle volonté de me faire taire.

Mais vos films restent, tout de même, soutenus par la critique…

Et heureusement que ce n’est pas tout noir ! Les cinéphiles et les critiques ont été interpellés par ma démarche, cela m’a permis de me dépasser. Je souhaite à tous les cinéastes qu’ils puissent vivre ce que j’ai vécu comme état de liberté et même si c’était réellement douloureux cela m’a permis de changer ma manière d’appréhender le cinéma. Je reste très fier de ce que j’ai vécu.

Pourtant, votre premier long métrage «Khorma» a été bien accueilli et par la profession et par le public…

Pour «Khorma» tout le monde était unanime, ce film était marquant. Pour «le mariage du loup» cela devenait un peu trop transgressif au niveau de l’outil et aussi de la forme. Le rapport narratif est différent, la forme porte en elle-même les contradictions. Tout venait de là ; le cinéma que je faisais n’arrange pas, il donnait un coup de pied à la fourmilière. Tout le monde m’en voulait : techniciens, acteurs, cinéastes et producteurs. Comment faire du cinéma sans les gens du cinéma ? La démarche détruisait tout un système préétabli auquel j’étais à contre-courant. On me taxait de faire un cinéma «cheap» et pauvre et de vouloir casser la profession.

Quelque part, votre approche n’était-elle pas dangereuse pour les professionnels ?

C’était une démarche solitaire, personnelle, assumée et individuelle. Je n’avais pas la prétention de vouloir l’imposer aux autres. Certes le cinéma a besoin d’industrie mais aussi de liberté pour se régénérer. Je voyais aussi que la culture et la création étaient devenues une question de CV, la quantité est le principal critère, et non pas la qualité. L’originalité et le questionnement n’avaient pas de réelle valeur. Alors que le ministère de la Culture doit se soucier de la qualité et non de la carrière prétendue et permettre au cinéma de s’exprimer et d’exprimer son originalité et sa créativité. Donner aux gens la possibilité de déterminer ce qu’ils veulent faire.

Pouvons-nous dire que vous vous êtes marginalisé, est-ce un statut assumé ?

La marginalité, je dirais oui, déjà géographiquement je suis loin, je ne suis pas et je ne vis pas à Tunis, donc je ne suis pas le mouvement et la horde, je ne rencontre pas les gens du métier régulièrement et je ne veux pas entrer dans les jeux et les calculs. Je ne fais partie d’aucun clan, je suis indépendant de nature et solitaire. Par contre j’ai un rapport très fort avec mes étudiants de l’Isam, ce rapport à la jeunesse me rafraîchit et me régénère.

Votre nouveau projet a été retenu pour bénéficier de l’aide à la production, est-ce une réconciliation avec le service public ?

Mon nouveau projet qui a reçu l’aide est très différent mais toujours dans la continuité avec les mêmes ruptures formelles, je ne prends pas l’argent du contribuable pour servir de nouveau «Khorma», je ne reviens pas là où on m’attend avec ma liberté comme je l’entends.

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