En cimenterie, la valorisation des déchets comme combustibles alternatifs crée un environnement industriel local où les déchets des uns deviennent les matières premières des autres.
En Tunisie comme ailleurs, les fabricants de ciments s’emploient à réduire leur impact environnemental et, en particulier, leurs émissions de CO2. Pour cela, plusieurs actions sont menées à l’instar de l’amélioration de l’efficacité énergétique des fours de cuisson et des process, l’utilisation de combustibles alternatifs (résidus industriels, biomasse…) pour alimenter les fours de cimenterie, la valorisation de certains sous-produits d’autres industries comme constituants des ciments (laitier, cendres volantes…), etc.
Mais la croissance des volumes de déchets ménagers, les enjeux environnementaux et les engagements de la Tunisie en la matière, sur le plan international sont autant de facteurs qui vont imposer aux autorités publiques la mise en place d’une réelle politique de gestion de déchets et l’adéquation des ressources correspondantes.

Des déchets comme combustibles alternatifs
Sergio Martins, président du groupe cimentier portugais Secil ayant acquis la cimenterie de Gabès depuis 1998, indique que l’objectif principal d’un projet de combustible alternatif est généralement de réduire le coût de production du clinker de manière durable et respectueuse de l’environnement et parfois d’apporter une solution au problème posé localement par le traitement de certains déchets. Pour atteindre l’objectif de 30% du taux de substitution, le secteur cimentier tunisien aura besoin d’environ 700 mille tonnes de combustibles alternatifs car tous les 5% de substitution ont besoin au moins de 115 mille tonnes de combustibles alternatifs. «Il n’existe aucun doute concernant l’impact économique et social très important de cette nouvelle activité dans l’économie régionale et nationale. L’objectif majeur du secteur cimentier, c’est d’utiliser les combustibles alternatifs de la Tunisie. Pour cela, il faut définir clairement une stratégie et un plan d’action pour la valorisation des résidus industriels banals et urbains», précise-t-il.
L’industriel ajoute qu’au cours des dernières années, le secteur cimentier a déjà investi beaucoup dans la mise à niveau de ses usines et notamment dans la mise à niveau environnementale selon les meilleures technologies disponibles. Plus de 300 millions de dinars ont été investis dans les systèmes de dépoussiérage, la maîtrise des ressources principalement au niveau de l’efficience énergétique, la formation et la certification selon les normes ISO 14000 et OSHAS 18001…
Par ailleurs, le secteur a besoin d’importer les combustibles alternatifs pendant la période de mise en place de l’activité de valorisation, et ce, en vue de démarrer immédiatement la formation et la maîtrise du processus dans les cimenteries selon les meilleures pratiques d’utilisation de ces combustibles, justifier les investissements réalisés et en cours avec l’objectif principal d’utiliser le produit tunisien une fois disponible, rassurer les autorités, la communauté et la société civile de la maîtrise technique et environnementale de l’utilisation de ce type de combustible. « L’industrie du ciment tunisienne est une industrie moderne et elle est en mesure de développer rapidement la valorisation énergétique dans ses usines. A cet égard, des investissements complémentaires sont nécessaires mais limités», souligne-t-il.
Martins affirme également que l’utilisation de combustible alternatif dans les fours des cimenteries tunisiennes, considérée comme une activité de valorisation de déchets, permettra à l’Etat de réduire sa dépendance énergétique et d’alléger la balance de paiement, mais aussi de rendre les cimentiers plus autonomes par rapport au marché du coke de pétrole.

Un cadre légal favorable…
Samir Amous, représentant du bureau d’études Apex Conseil Tunisie, a dressé un tableau clair de la situation actuelle du secteur des déchets : plus de 4 millions de tonnes de déchets, dont une grande majorité va en décharge (+7 MT horizon 2030), sans traitement ni valorisation significatifs, plus de 300 kilotonnes (kt) de déchets industriels banals (DIB) et plus de 120 kt de déchets industriels spéciaux (DIS) dont la destinée finale est actuellement peu connue. De l’autre côté, dans son plan de développement 2016-2020, l’Etat vise un taux de valorisation de 50% à l’horizon 2020. Pour atteindre cet objectif, il faut assurer un cadre légal favorable à l’utilisation des combustibles alternatifs dans les fours à ciment, considérée par les professionnels du secteur comme une solution écologique de valorisation après traitement de tous déchets et rebuts (grignons, déchets ménagers, déchets industriels, etc.). «Longtemps bloquée par le décret 2010-2519, la voie est désormais ouverte à l’utilisation des combustibles alternatifs grâce au nouveau texte», indique-t-il.
Amous précise, dans le même sillage, que les professionnels du secteur du ciment tunisien apprécient l’approbation du nouveau décret-loi N° 928-2018 du 7 novembre 2018 concernant sur la fixation des limites maximales d’émission pour les sources fixes qui révise l’ancien décret N° 2519-2010. Le nouveau décret aligne les limites d’émission de polluants atmosphériques issus de la combustion fixe sur les valeurs européennes et permet ainsi de développer davantage le coprocessing des combustibles dérivés de déchets dans les fours à ciment en Tunisie. Ainsi, le cadre réglementaire devient propice pour ce type de valorisation et permettrait aux différents acteurs de réfléchir au meilleur montage possible pour démarrer.

Quels enjeux ?
De par son positionnement dans la pyramide de gestion des déchets, le coprocessing représente une option privilégiée pour le traitement et la valorisation des déchets. Parmi ses avantages, Amous a cité l’ouverture de nouvelles opportunités économiques pour l’industrie de gestion de déchets, et l’industrie cimentière tunisienne…
Il ajoute que les enjeux des combustibles alternatifs sont multiples. Cette activité permet : une atténuation du déficit énergétique et du déficit de la balance commerciale (+400 ktep d’importations énergétiques évitées annuellement et 200 MD de devises économisées annuellement à l’horizon 2030), une valorisation de plus de 3 millions de tonnes de déchets par an à l’horizon 2030, ce qui représente plus de 40% des déchets habituellement accueillis par les décharges. Les combustibles alternatifs permettent, également, des économies annuelles de plus de 90 millions de dinars (investissements et exploitation des décharges) et l’augmentation d’un facteur 2,5 de la durée de vie des décharges, une réduction drastique des déchets restés sans aucun traitement/recyclage (DIB et DIS), et évitement de “l’exportation pour traitement” en Europe de certains déchets spéciaux à des coûts exorbitants. « Cette activité ouvre la voie pour de nouvelles opportunités économiques à l’industrie de gestion des déchets avec la création de plus de 340 emplois », indique Amous.
Cependant, pour atteindre tous ces objectifs, il est indispensable d’établir une stratégie et un plan d’action immédiat pour le développement du secteur des combustibles alternatifs, et ce, à travers la définition des objectifs et des moyens, la définition de l’organisation du secteur et les rôles des acteurs, la clarification des interactions sectorielles (déchets, énergie, industrie), la définition des modalités de contrôle, du plan de capacitation et de maîtrise techniques, du modèle économique, des mécanismes d’appui et de financement et le lancement d’une opération pilote d’envergure.

Meriem KHDIMALLAH

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