Par Soumaya MESTIRI *

Un certain nombre de voix se sont élevées, critiquant le choix du Président de la République s’agissant de la nomination du chef du gouvernement. L’on a ainsi fait valoir le score pour le moins médiocre réalisé par ce dernier à la présidentielle, ainsi que la franche déculottée reçue par son parti aux législatives, parti crédité de zéro siège. Comment donc le Président de la République pourrait-il à ce point faire fi du discrédit populaire et charger un homme qui a été doublement désavoué, d’abord aux législatives, puis à la présidentielle ?
A la dernière conférence de presse donnée par le chef du gouvernement, celui-ci a justifié le choix qui s’est porté sur sa personne en invoquant l’argument de la légitimité présidentielle : le candidat Saïed a été plébiscité par le peuple et c’est ce candidat, porté par pratiquement trois millions de voix, qui l’a choisi, lui, pour constituer le gouvernement.

Cette légitimité présidentielle, il la déclinera également pour expliquer le choix qui informera la constitution de son équipe gouvernementale. Sont ainsi disqualifiés deux partis, Qalb Tounès et le PDL, arrivés respectivement deuxième et cinquième aux législatives, au motif qu’ils ne s’inscrivent pas dans la ligne révolutionnaire choisie par le peuple, via le Président de la République.
Or, dans le cas d’espèce, la légitimité électorale n’est pas hiérarchisable. L’on ne peut revendiquer la supériorité du scrutin législatif sur le scrutin présidentiel ou inversement. La légitimité électorale est une et indivisible au sein du système de la démocratie représentative. Un député, fût-il inscrit dans un courant antirévolutionnaire ou réactionnaire, a autant de légitimité qu’un Président de la République. Et le score historique réalisé par ce dernier ne change rien au principe. Se réclamer du courant révolutionnaire qui a porté le candidat Saïed au sommet de l’Etat n’a, de ce point de vue, aucune incidence en termes de légitimité.

Une question importante s’impose ici d’elle-même : que vaut l’argument de la légitimité lorsque plusieurs types de légitimité entrent en conflit ? Que faire quand on comprend que la légitimité elle-même est «typologisable» à l’envi, suivant que l’on se réclame d’une légitimité militante, révolutionnaire, post-révolutionnaire, pour n’en citer que quelques-unes, que ces différents types ne se récusent pas mutuellement, simplement, mais qu’ils se croisent, s’interpénètrent, voire se complètent ? Devra-t-on jouer sur la «qualité» de la légitimité ou sur sa «quantité» pour départager les différents acteurs ? Aura-t-on raison d’invoquer une/des pseudo-légitimité (s) ?

Qu’y a-t-il, dans le fond, derrière cette mise en avant de l’argument de la légitimité présidentielle révolutionnaire ? Il y a, me semble-t-il, l’idée qui fait son chemin depuis un certain nombre de mois maintenant selon laquelle c’est le modèle de la démocratie directe qui doit primer sur tous les autres modèles démocratiques. Invoquer la légitimité du Président de la République, c’est invoquer la légitimité de la démocratie directe, celle du suffrage universel par lequel les citoyens élisent le plus haut commis de l’Etat. C’est très exactement au nom de cet idéal de démocratie directe que sont disqualifiés des concertations autour de la constitution du gouvernement des partis dont la légitimité, si l’on peut oser cette alliance, est «simplement indirecte».

Il serait donc plus juste et plus honnête de sortir de cette rhétorique de la légitimité qui, au mieux, ne fait pas avancer les choses, au pire, noie le poisson, et d’assumer jusqu’au bout le positionnement choisi : assumer le choix du modèle de démocratie directe dont la légitimité présidentielle n’est qu’une manifestation parmi d’autres. Cela supposerait par exemple de reconsidérer le rôle du Parlement, amené nécessairement à devenir plus symbolique qu’autre chose. Cela, naturellement, risque de ne pas être du goût de tout le monde alors que l’argument de la légitimité per se a l’intérêt de préserver le statu quo tout en donnant l’impression du contraire.

Mais en politique, comme ailleurs, il faut savoir ce que l’on veut. Ce n’est pas en décrétant la légitimité comme bon nous semble pour justifier nos choix que l’on parviendra à changer les choses. De fait, et pour parodier Rousseau à propos du droit du plus fort, le plus légitime le sera jusqu’à ce qu’il finisse par être déchu par plus légitime que lui.


N.B. : L’opinion émise dans cette tribune n’engage que son auteur.
Elle est l’expression d’un point de vue personnel.


 

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