Il y a un an que l’Instance vérité et dignité (IVD) avait fait ses adieux, sans qu’elle n’accomplisse, parfaitement, aucun épisode d’une justice transitionnelle jusque-là trébuchante. Comme c’était encore à ses débuts, son processus si mal parti n’a abouti à rien. Sauf que des dizaines de milliers de dossiers déposés par des victimes de la dictature, ayant subi d’énormes violations et exactions du temps de Bourguiba et de Ben Ali, n’ont pas encore été tranchés. Mais, outre les personnes physiques et morales, les familles, les catégories sociales démunies et les autres victimes qui ont vécu les affres des années de braise, il y a aussi des régions entières qui ont beaucoup souffert d’une politique d’Etat pour le moins injuste et discriminatoire.

En effet, la loi 2013-53 régissant la justice transitionnelle, dans tous ses états, n’a pas perdu de vue toute forme d’atteinte à leurs droits à la dignité et à la prospérité. Ainsi la définition de victime inclut, selon l’article 10, «toute région ayant subi une marginalisation ou une exclusion organisée». L’on parle, ici, de la «région victime», notion qui a tant retenu l’attention de la société civile tunisienne. Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (Ftds) était, alors, le premier à l’avoir abordée. Avec l’appui d’Avocats sans frontières, il a déposé auprès de l’IVD un dossier pareil au nom du gouvernorat de Kasserine, région jugée trop lésée et gravement pénalisée, sous le joug d’un système de gouvernance totalitaire. Cette région peuplée de 400 mille âmes s’est toujours vue géographiquement isolée, confinée aux frontières sud-ouest avec l’Algérie. D’autant qu’elle était, et l’est encore le grand perdant d’un modèle du développement boiteux et limité.

Cherche désespérément réconciliation !
Et pour cause ! Reconnaître à Kasserine ses droits spoliés et la dédommager aurait découlé de la vérité que l’IVD aurait dû révéler. Soit rendre à César ce qui est à César ! Mais, ce n’était pas le cas. D’ailleurs, bien d’autres régions victimes ont pas eu droit à leur réhabilitation. Du nord au sud, toute la Tunisie, à quelques exceptions près, étant, si longtemps, appauvrie et meurtrie. Alors, Sidi Bouzid, tout le bassin minier, Kairouan, Siliana, Jendouba, Médenine, pour ne pas citer que ces régions-là, n’ont pas été épargnées, dit-on, d’une marginalisation méthodique. Elles n’ont pas pu conjurer le mauvais sort : précarité, chômage endémique, faible taux de scolarisation, accès difficile aux soins, manque d’eau potable, infrastructures mal en point, inégalités sociales, récession économique et exclusion totale. Cela s’explique aussi par l’impact durable de la politique du deux poids, deux mesures.

En fait, trop de maillons sont encore manquants. Le portrait d’une région-victime, pour ainsi dire. En justice transitionnelle qui cherche, comme ultime but, la réconciliation nationale, on ne peut pas tout rayer d’un seul trait. D’autant plus qu’on se rend compte de l’ampleur de la sanction infligée à nos régions, les privant de toute chance de développement intégral. Aujourd’hui, l’impunité n’est plus tolérée. Comme tout criminel doit répondre de ses actes, l’Etat est appelé, lui aussi, à faire son mea-culpa envers ces régions victimes. Il est temps que la Tunisie se regarde dans son passé, sans pour autant remuer le couteau dans la plaie. N’empêche ! Reconnaître ses péchés ouvre la voie au salut ! Une telle reconnaissance mènera, certainement, à une réconciliation nationale. Ce qui pourrait purifier l’âme et préserver la mémoire. Pour que les maux du passé ne se reproduisent plus.

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